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"La loi sur la recherche va continuer à aggraver les maux de l'enseignement supérieur"

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Manifestation d'enseignants-chercheurs le 21 février 2020, à Marseille, à l'occasion d'un déplacement de Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.
Manifestation d'enseignants-chercheurs le 21 février 2020, à Marseille, à l'occasion d'un déplacement de Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation.
© Maxppp - Nicolas Vallauri

Entretien. Alors que plusieurs syndicats et associations appellent aujourd'hui à un "arrêt" de la recherche et de l'enseignement supérieur pour dénoncer la future Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche, témoignages de deux chercheuses qui dénoncent quinze ans de coups portés à leur secteur.

"On arrête tout, on réfléchit", c'est l'appel lancé ce jeudi, entre autres organisations, par le collectif "RogueESR ", soucieux de "défendre un véritable service public de la recherche". Un moment de réflexion rendu nécessaire, selon elles, alors que la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche, dite loi LPPR, dessine petit à petit ses contours. Ces contours inquiètent nombre d’enseignants-chercheurs car ils prévoient toujours plus d'évaluation et de "financements sur projets" notamment. C'est ce qui ressort en tout cas des rapports commandés par le ministère de l'Enseignement supérieur. 

Entretien avec Pascale Dubus, enseignante chercheuse en histoire de l'art à la Sorbonne, et Johanna Siméant-Germanos, politiste à l'École normale supérieure.

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Anne-Laure Chouin nous explique la mobilisation des chercheurs

1 min

Qu'est-ce qui a mené les enseignants-chercheurs à se regrouper en collectifs ces dernières années ? 

Johanna Siméant-Germanos : C'est une action collective qui s'inscrit dans plus de quinze ans de lutte contre la dégradation de la recherche, de l'enseignement supérieur et de la façon de produire de la science. L'annonce de cette LPPR, dont on nous promet qu'il ne faut pas en avoir peur, nous fait craindre l’aggravation des maux dont souffre aujourd’hui l'enseignement supérieur. Il suffit de lire les trois rapports préalables commandés par le ministère.

Quels sont ces maux ? 

Pascale Dubus : Ils ont commencé avec la loi LRU, dite d’autonomie des universités (la loi Pécresse votée en 2007), qui nous a de plus en plus enchaînés au ministère, ce qui est paradoxal. Nous avons eu ensuite une succession de réformes. Quant à cette LPPR, on ne nous la montre pas, ce qui rend difficile de la combattre. On nous dit seulement qu'il ne faut pas nous inquiéter, que nous allons avoir de l'argent en plus. Or, nous avons des raisons légitimes de craindre le pire, car est récemment paru un rapport de pilotage sur la maîtrise de la masse salariale dans l'université, qui demande, en résumé et par tous les moyens, de faire des économies, notamment en ne remplaçant pas les départs à la retraite des personnels enseignants et administratifs. 

Donc on nous dit qu'on va avoir de l'argent en plus... Tout en nous demandant de faire des économies. C'est un double discours effrayant. 

Que dit cette LPPR de la vision de la recherche par le gouvernement actuel ? 

Johanna Siméant-Germanos : D'abord que la politique de la recherche se fait à Bercy, et pas au ministère de l'Enseignement supérieur. C'est l'impression qu'on a. 

Par ailleurs, il y a un malentendu complet sur l'argent qu'on prétend nous apporter, qui correspond à une bi-polarisation du milieu de la recherche. Il y a en effet cette idée que l'on va donner cet argent aux personnes déjà réputées comme excellentes, qui seraient des "stars" de la recherche. C'est une mentalité qui ne tient pas compte du milieu qui permet l'éclosion de ces "stars", qui produisent les chercheurs. C'est une mentalité qui privilégie les personnes au détriment des milieux. 

Je pense qu'il y a un désaccord de fond entre le ministère et la communauté scientifique. Là où il nous dit "manque d'attractivité", nous on pense plutôt "crise de la recherche, crise de enseignement". Moi, je connais plein de collègues américains ou européens qui trouvent nos postes de recherche très attractifs, car avoir un poste pérenne, un salaire à vie et une bonne protection sociale, c'est attractif, même malgré un salaire peu élevé. Or ce sont ces postes qui sont en chute libre depuis plusieurs années. On nous propose à la place des postes précaires, alors que la précarisation s'étale comme une nappe de pétrole dans le monde de la recherche depuis plusieurs années. 

En savoir plus : Qu'est-ce-qu'une recherche autonome ?

Quelles conséquences pourrait avoir cette loi sur la recherche française ? 

Johanna Siméant-Germanos : Une baisse de qualité. Le comité d'éthique du CNRS faisait remarquer très récemment les problèmes liés à la course aux publications et aux contrats pour l'éthique et la qualité de la recherche. On a vu dans certaines des grandes affaires de fraude scientifique de ces dernières années que la publication à tous crins (multiplications des publications scientifiques qui permettent d’être mieux évalués dans certains classements comme celui de Shangaï) favorisait le plagiat, aggravait les problèmes de non-réplicabilité des expériences, car on publie trop vite, sans avoir bien cadré et contrôlé les résultats. En outre, elle génère un vrai conformisme dans les publications des revues scientifiques. Aujourd'hui il vaut mieux avoir trois publications avec une idée plutôt qu'une publication dense et sérieuse avec trois idées. 

Cette "crise de la recherche" que vous évoquiez, est-elle due à un assèchement progressif des financements publics ? 

Pascal Dubus : Ce que je peux dire de mon point de vue d'universitaire, c'est que plus le temps passe, moins nous avons le temps. Plus nos charges s'alourdissent. En 10 ans, nous avons vu notre travail hors recherche considérablement s'alourdir : par exemple, le temps passé au recrutement de précaires pour nous aider à enseigner, car les effectifs de nos classes sont devenus pléthoriques. Au point que je ne peux plus écrire mes ouvrages que pendant le temps de l'été. On ne peut plus travailler sur le temps long. On bricole, on fait des articles, des communications, qui prennent moins de temps. 

Johanna Siméant-Germanos : Et la seule chose que nous propose ce gouvernement, c'est de la décharge de cours. Comme si c'était mineur de faire de l'enseignement, comme si c'était cette tâche qu'on allait le plus sous-traiter aux précaires. En même temps, toutes les évaluations et tous les rapports bureaucratiques vides de sens que nous devons faire pour le HCESR (Haut conseil de l'enseignement supérieur et de la recherche, organisme d'évaluation de la recherche en France) s'accumulent dans toutes les parcelles de nos métiers. 

À lire : L'excellence dans les facs et les labos : piqûre de rappel ou plutôt baiser de Judas ?

Qu'induit la précarisation du monde de la recherche qui s'est, selon vous, largement développée ? 

Johanna Siméant-Germanos : Cela fabrique de la vulnérabilité à tous les niveaux. Cela aggrave tout un tas de risques, en terme de harcèlement moral ou sexuel. Cela obère la qualité de la recherche car un précaire est dépendant à tous les niveaux, et notamment dépendant de personnes qui pourront lui obtenir un poste ou du travail. Donc cela ne créée pas les conditions de l'autonomie scientifique. Sans compter évidemment les impacts sur la vie et la santé de ces précaires. Certains ont tenté d'attenter à leurs jours. C'est terrifiant. La proportion des précaires a augmenté en même temps que la population étudiante dans nos amphis. 

La LPPR insiste, comme les lois précédentes, sur une autonomie nécessaire des établissements de recherche et d'enseignement. 

Pascale Dubus : C'est particulièrement pervers, ce mot d'autonomie. Tout le monde rêve d'autonomie. En fait l'Etat s'est désengagé, a demandé aux universités de gérer leur propre budget, tout en ne nous donnant pas la totalité de l'enveloppe prévue. Ce qui fait qu'au bout du compte on se retrouve encore plus pieds et mains liés au ministère. 

Johanna Siméant-Germanos : L'autonomie, c'est faire sienne la contrainte, c'est un grand classique. C'est désormais nous qui allons choisir entre déshabiller Pierre ou déshabiller Paul. On prétend nous donner l'autonomie sans les moyens de cette autonomie. C'est la même chose qui se passe entre l'Etat et les collectivités locales.

Quid de l'évaluation et des moyens d'évaluations de la recherche scientifique que propose la future loi? 

Johanna Siméant-Germanos :  Nous on veut être lus, on veut être discutés, on veut que nos travaux soient pris au sérieux. Si nous devons être évalués par des bureaucrates qui n'ont pas d’intérêt pour le contenu de nos recherches mais qui se basent simplement, comme dans certains secteurs de l'économie par exemple, sur des index bibliométriques, alors oui, nous ne voulons pas être évalués de cette manière. Il y a un problème avec une partie de la bureaucratie de la recherche à ce sujet : ces gens qui sont montés dans les appareils universitaires, qui ont quitté la recherche et qui n'y retourneront plus. Cette population, qui peuple notamment la CPU (Conférence des Présidents d'Université) ou d'autres instances qui prétendent nous réformer, ce sont des gens qui ne font plus de recherche, mais qui ont des directeurs de cabinets, qui sont fascinés par les classements internationaux, qui pensent faire comme font les Américains en copiant leurs mauvais traits, jamais leurs bons côtés. 

Aujourd'hui quels sont vos moyens pour tenter de changer les choses ? 

Pascale Dubus : L'université c'est nous. Nous en sommes responsables. Il n'est pas question de se laisser dicter une loi telle que celle là par des tiers. On a différents moyens de lutte à différents niveaux, de l'AG locale aux coordinations des facs et laboratoires en lutte. L'université est en grève perlée, les notes ne remontent pas, il y a des revues en lutte, etc. Tout cela converge.

À lire : Faire tâche d'huile et oeuvre utile chez les chercheurs : dix revues en grève illimitée

Johanna Siméant-Germanos : Ce qui est important, c'est ce mouvement ferme de réaffirmation de la dignité de nos métiers. On est là pour défendre une façon de faire de la bonne science.  Je pense par ailleurs que cette offensive générale contre la possibilité de décrire et d'écrire correctement le monde, qui fait qu'on se retrouve noyé sous des nappes de discours déconnectés de l'expérience et du réel, comme si on n'avait pas plus le droit de décrire effectivement ce que sont les choses, cette offensive traverse toutes les nappes de la société. 

Notre lutte est aussi une lutte contre le délitement de ce qui nous réunit, qui nous permet de faire société.  

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