Publicité

'La maman et la putain' : une restauration "magnifique" pour "un film totalement inactuel et intemporel"

Par
L'affiche de la version restaurée et Jean Eustache sur le tournage en 1973.
L'affiche de la version restaurée et Jean Eustache sur le tournage en 1973.
© AFP - Bernard Prim / Collection ChristopheL © Elite Films / Cine Qua Non / Les Films du Losange

Pour la première fois depuis un demi-siècle, le film culte de Jean Eustache ressort en salles. Dans une version restaurée dont se félicite l'historien du cinéma Vincent Lowy. Sans le regard des chef opérateur et ingénieur du son de l'époque, disparus, mais l'oeuvre conserve sa valeur intemporelle.

Un chef d'oeuvre de la Nouvelle Vague entré dans la légende renaît en salles ce mercredi : La maman et la putain, de Jean Eustache, sorti en 1973. Ce film de 3h40 vient d'être restauré en 4K (Ultra Haute Définition) par Les Films du Losange, avec le soutien du CNC, après une diffusion très confidentielle pendant un demi-siècle.
La maman et la putain avait remporté le "Grand prix spécial du jury" à Cannes, malgré l'opposition de sa présidente Ingrid Bergman, qui trouvait alors l'oeuvre "ignoble". Et ce film autobiographique très cru sur la société de l'époque, l'amour libre ou l'avortement, avait fait scandale avant de presque disparaître par la volonté de l'ayant droit et fils du réalisateur. Boris Eustache souhaitait notamment que l'ensemble de l'oeuvre de son père soit restauré.

Historien du cinéma et directeur de l'École nationale supérieure Louis-Lumière, Vincent Lowy revient sur cet événement pour le 7e art. Il a dirigé avec Arnaud Duprat l'ouvrage collectif La maman et la putain - Politique de l'intime, publié en 2020 (Editions Le Bord de l'eau, collection cinéfocales).

Publicité

De la restauration de 'La maman et la putain' et de la portée encore aujourd'hui de l'oeuvre de Jean Eustache. Extrait de l'entretien avec Vincent Lowy

1 min

Qu'apporte cette restauration ?

C'est une restauration réalisée sur le tard. Pendant près de cinquante ans, le film a été montré dans une version de 35 mm gonflée depuis le 16 mm, avec une perte de qualité énorme, dès l'origine, sans aucun retirage par la suite. L'ayant-droit, le fils de Jean Eustache, Boris Eustache, bloquait pour des raisons personnelles la diffusion et l'exploitation de l'oeuvre de son père. Cette situation très dommageable s'est débloquée en décembre dernier grâce au producteur Charles Gillibert, des films du Losange. D'un coup, une restauration a enfin pu se faire dans les règles de l'art, sur le son et l'image. Une restauration magnifique à partir du négatif inversible qui se trouvait aux laboratoires Éclair depuis l'origine, qui était d'une qualité irréprochable.

Cette restauration permet vraiment pour la première fois de voir et d'entendre le film tel que Jean Eustache, Pierre Lhomme, le chef opérateur, et Jean-Pierre Ruh, l'ingénieur du son, l'ont voulu à l'époque. Ni Pierre Lhomme ni Jean-Pierre Ruh, qui ont disparu ces dernières années, ayant pu voir le film restauré, malheureusement.

Cette nouvelle version du film montre une image beaucoup plus subtile, avec des noirs beaucoup plus profonds, une image moins contrastée que ce qu'on avait vu jusque-là, beaucoup plus nuancé, et un son magnifique. Le travail sur le son est probablement encore meilleur que le travail sur la bande image.

Le son en prise directe qui est une marque de l'époque et presque un des acteurs du film.

Oui, c'est la tradition du son direct à la française, à la grande époque du cinéma italien dont on sait que le son était toujours post synchronisé. Le travail sur le son ici est très élégant, très subtil, avec vraiment les bruits de Paris dans les scènes en extérieur, dans les cafés, les bruits des cafés. C'est vraiment une magnifique partition de Jean-Pierre Ruh restaurée de façon subtile. Le son n'est pas trop éclairci, il lui reste de l'épaisseur, une certaine densité qui est celle de l'époque. Car, parfois, le son est tellement rendu contemporain, modernisé ou nettoyé que pour l'oreille c'est choquant. Là, c'est vraiment une très belle restauration.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Une scène un peu polémique fait aussi son retour.

C'est une toute petite scène assez pénible à voir pour ceux qui sont habitués à la version que l'on a toujours connue. Elle se situe aux deux-tiers du film et elle montre Marie et Alexandre, deux des personnages du film, aller voir Les Idoles, un film de Marc'O de 1967. On les voit dans un cinéma avec des extraits de ce film psychédéliques, très stridents et très bruyants. C'est dommage que cette scène ait été ajoutée.

J'ai un peu enquêté et je crois qu'on a à peu près maintenant la version sur laquelle tout le monde s'accorde. Cette scène était présente dans la version des années 70. Elle est très très courte, donc certains ne s'en souvenaient pas, mais visiblement elle était présente. Et après la mort de Jean Eustache, son fils Boris l'a retirée. Mais à la demande de son père. Son père lui avait dit avant de mourir de retirer cette scène et je sais qu'ils ont beaucoup hésité à la remettre. Elle était évidemment présente dans la version de chez Éclair mais elle avait disparu après. Les gens qui ont vu le film toutes ces dernières années seront très désolés de la voir parce qu'elle apporte quelque chose de tout à fait anecdotique dans un film qui ne l'est pas du tout. Et quelque chose de très actuel dans un film qui est totalement inactuel et totalement intemporel.

Mais c'est une scène qui a existé pendant neuf ans, de 1973 à 1982, et qui montre qu'il faut sans doute parfois revoir notre jugement sur les films qui bougent.

Dans toutes les restaurations de film, ajouter ou retrancher des choses est toujours une question importante, surtout quand ce n'est pas le cinéaste, l'auteur lui-même, qui le fait. Mais là, en l'occurrence, visiblement, tout le monde paraît d'accord sur l'intérêt de cette scène-là dans cette nouvelle version. Parce que du coup, cela en fait la version indiscutablement d'origine de La maman et la putain.

Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont sur le tournage du film.
Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont sur le tournage du film.
© AFP - Elite films / Ciné qua non / Collection ChristopheL

Pensez-vous que cette nouvelle sortie en version restaurée va redonner une jeunesse, apporter encore peut être un nouveau culte au film ?

C'est un film qui parle toujours à chaque génération. Je m'en suis aperçu en tant que professeur de cinéma parce que je l'ai passé à mes étudiants. Et surtout, c'est un film qui posait des questions en 1973 qui n'ont fait que gagner en actualité et en contemporanéité. Le cheminement des personnages décrit que les femmes vont être les actrices d'un changement sociétal majeur : la fin d'un patriarcat triomphant qui a duré depuis l'origine, incarné par Alexandre, un personnage ultra bavard et très dominateur avec les femmes. Dans ce contexte de ménage à trois compliqué, c'est le personnage qui va rendre les armes face à la prise de pouvoir, y compris à travers le langage, de Veronika, qui au départ est une femme de passage et va s'affirmer. Elle va donner à voir en temps réel cette idée que les combats à venir ne se feront plus au niveau de la lutte des classes ou au niveau des luttes politiques telles qu'elles ont existé avant 68, mais que le corps des femmes va devenir un enjeu majeur. Nous sommes un an avant la grande bataille de l'avortement, cinq-six ans après la pilule.

Eustache a su saisir un changement de société avec une force de représentation et une puissance narrative extraordinaires. Et que les générations d'aujourd'hui vivent dans leur corps, dans leur chair. Les gens aujourd'hui de 20 ans ont une grille de lecture qui dépasse de loin toutes les autres, celle du genre, de la fluidité du genre, de la non-binarité. C'est très fort chez nos étudiants et le film parle ainsi de manière très contemporaine à n'importe quel public, en particulier au public contemporain.

Jean-Pierre Léaud, Jeanne Moreau, Bernadette Lafont, Jean Eustache, Françoise Lebrun et Isabelle Weingarten pour la projection du film à Cannes le 15 mai 1973.
Jean-Pierre Léaud, Jeanne Moreau, Bernadette Lafont, Jean Eustache, Françoise Lebrun et Isabelle Weingarten pour la projection du film à Cannes le 15 mai 1973.
© Getty - Gilbert Giribaldi / Gamma-Rapho

La puissance narrative du film, dites-vous. Il y a beaucoup de mots dans ces 3h40, mais c'était écrit. Jean-Pierre Léaud, d'ailleurs, avait du mal à retenir ses textes. Ce n'est pas de l'improvisation.

Non seulement c'était écrit, mais c'était en grande partie enregistré. Jean-Pierre Léaud joue un personnage un peu de dandy assez conservateur dans ses opinions, d'une certaine façon anarchiste de droite à une époque qui est celle du maoïsme. Et donc Eustache joue la provocation, la stridence et la transgression avec des personnages qui correspondaient à la réalité de ce qu'il était, lui, et à ce qu'étaient ses amis et ses amantes. C'est-à-dire que l'on sait que Eustache avait enregistré beaucoup de ses conversations, qui étaient souvent torrentielles. Il les avait retranscrites et cela a donné la matière de ces dialogues qui se retrouvent à l'état brut d'une façon d'ailleurs tout à fait magistrale, très décalée et parfois étonnamment fausse, mais avec une justesse qui vient de cet excès de fausseté, d'une certaine façon, par des acteurs venus de la Nouvelle Vague et en même temps des acteurs non professionnels comme Françoise Lebrun, mais qui avaient quand même déjà joué dans un certain nombre de films.

La maman et la putain est donc une reconstruction à partir d'un matériau qui vient de l'histoire de la vie d'Eustache, qui vient de l'histoire du cinéma puisque c'est un film évidemment très citationnel et qui plonge aux racines d'une identité française que j'analyse comme le cinéma de Jean Renoir et les personnages des films de Renoir du début des années 30. C'est-à-dire d'un certain anarchisme de droite et d'une identité contrariée, en butte à des déchirements qui étaient déjà ceux de l'époque.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

À l'époque, d'où vient le scandale autour du film ? Le langage, les mots comme baiser ? Le trio amoureux ?

Ce qui est vraiment décrié c'est effectivement le vocabulaire des personnages, très cru et vu comme provocateur. Ils n'arrêtent pas de dire des gros mots. Aujourd'hui, on comprend que c'est très anecdotique, que cela n'a aucune importance. Pas parce que tout le monde s'exprime comme ça, mais en partie à cause de ça. Mais on constate que la modernité ou la crudité reflète la cruauté. C'est par ce langage où le sexe est ultra présent dans les conversations qu'apparaît toute la pudibonderie de l'époque et en même temps la force de déchirement, de transgression du film à travers le ménage à trois.

La thématique du ménage à trois était très présente dans le cinéma de l'époque. C'est vu un peu comme une tendance à l'époque de la libération sexuelle. Et il y a la question du mouvement de libération de la femme et la question de la pilule et de la liberté sexuelle des femmes. Cette question est très très présente dans le discours de Veronika dans la deuxième partie du film et qui là va avoir une importance sociétale. Elle dit "Moi, ça me pose aucun problème de coucher avec tout le monde". Elle le dit à plusieurs reprises. C'est un peu le début d'une espèce d'empowerment dans un contexte d'une France rance. Toute la société occidentale est traversée par ces thématiques et La maman et la putain va complètement s'en emparer mais de façon beaucoup plus démystificatrice que les autres films. Cela va aller dans l'intimité de chaque spectateur, y compris dans l'ambiguïté, dans la question de la fluidité entre les genres. Par exemple le passage où Marie maquille Alexandre, les deux femmes l'entourent et elles commencent à évoquer son homosexualité refoulée en lui disant : "Il faudrait que tu te fasses enculer, ça te ferait du bien".

Les Nuits de France Culture
1h 29

Jean Eustache qui a été surnommé l'astre noir.

C'est un peu ce que décrit Françoise Lebrun dans le livre La maman et la putain - Politique de l'intime . Elle affirme qu'il était entre Racine et Céline. Ce n'est pas quelque chose de très positif et pas formidablement drôle. Mais c'est le talent et la douleur et ce que la culture française, au sens classique, peut apporter à la fois de plus grandiose et de plus tragique, au sens de l'Histoire. Et c'est vrai qu'il y a quelque chose de célinien chez Jean Eustache, un point commun d'ailleurs aussi avec Jean Renoir : une certaine noirceur. Il y a aussi pour celui qui vient du monde ouvrier une position très aristocratique par rapport aux mouvements sociaux de l'époque. Elle s'exprime très bien dans le film quand il parle de Jean-Paul Sartre ou du film La classe ouvrière va au paradis . Avec de la provocation. Le personnage d'Alexandre ridiculise en quelque sorte les gauchistes, et fréquente plutôt des gens qui semblent venir de chez les hussards.

De façon étonnante, cette volonté de choquer qui vient de chez Céline, cette énergie négative, ne se retrouvera pas dans les autres films d'Eustache. Les petites amoureuses, Le père Noël a les yeux bleus, Une sale histoire, cela relève plus de Sade, de la culture libertine et de la littérature de cette époque.

Dans une histoire du cinéma de maintenant 125 ans, on ne voit que quatre ou cinq films aussi importants que celui-ci.

Jean Eustache sur le tournage en 1973.
Jean Eustache sur le tournage en 1973.
© AFP - Bernard Prim / Collection ChristopheL © Elite Films / Cine Qua Non / Les Films du Losange

Et vous établissez un parallèle entre La règle du jeu, de Jean Renoir, et La maman et la putain.

Oui, parce que je pense que ces deux films ont une puissance identique. Et il est très difficile de décrire la nature de cette puissance, parce que sur le plan de ce que l'on voit, on assiste à des chassés croisés amoureux. Mais en réalité, dans les deux films, on voit l'effondrement d'un monde. C'est le questionnement qui rejoint d'une certaine façon le grand théâtre classique. Je pense à Racine, à Corneille.

La grande histoire se cache derrière des intrigues et la force de La règle du jeu comme de La maman et la putain est de tout montrer d'une époque sans absolument rien montrer. Le spectateur n'accède finalement à la réalité d'une époque que par des brèches qui restent comme des portes ouvertes sur une autre dimension du récit, qui sont des traversées du miroir. Je pense évidemment dans La règle du jeu au passage dans lequel Octave, le personnage incarné par Jean Renoir, dit "Ce qui est terrible dans ce monde, c'est que tout le monde a ses raisons" et qui va être finalement une très forte clé de lecture de la période de l'occupation. Cela va nourrir complètement le récit de Marc Bloch L'Etrange défaite. De la même façon que dans La Maman et la putain on a des ouvertures sur la France d'après 68, sur cette France corsetée de la période de Pompidou qui craque de tous les côtés, et où, quand on voit le tumulte, le fracas dans les films de Jacques Rivette, de Marc'O, avec cette provocation, ce psychédélisme, reflètent beaucoup moins puissamment les déchirements de l'époque que les récits amoureux, les hésitations et les intermittences du cœur des personnages de Jean Eustache. Ces personnages sont de véritables passeurs pour la réalité d'une époque qui apparaît pleinement parce que précisément ce qui est montré est inhabituel, n'est pas contemporain, mais semble universel et intemporel.

Une de ces brèches avec l'époque dans le film étant selon vous une scène dans un café.

C'est la brèche importante. Cette séquence centrale est très fascinante, une séquence nocturne à la toute fin d'une nuit entre Veronika et Alexandre. Il parle beaucoup de différentes choses, et notamment de ce qu'il a vu dans ce café, le Mahieu, à l'angle alors de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel. Et il dit "Un matin je suis arrivé et tout le monde pleurait. Tout le café pleurait et c'était très beau, ce café qui pleurait. On avait lancé une grenade lacrymogène". Il ne dit rien de plus et c'est une vision de Mai 68 puisque, après les affrontements et les gaz, les gens se réfugiaient dans les cafés au petit matin. Si on ignore cela, on ne comprend même pas vraiment ce qu'il veut dire. Mais du coup, cette image qui semble tellement chargée de vérité, de sens historique, social, chargé d'un ressenti intime, est beaucoup plus profonde. Cela se rapproche d'un style presque documentaire qui était par ailleurs aussi une des facettes du talent d'Eustache, qui était un très grand documentariste. Le spectateur, par cet effet, de métonymie, voit tout d'un coup s'ouvrir tout l'espace de Mai 68. Beaucoup plus fortement et avec beaucoup plus de vérité et d'intensité que dans n'importe quelle fiction ou dans n'importe quelle reconstitution. Il y a un effet de brèche, de percée, de traversée du miroir, qui me paraît relever de l'hallucination. Une révélation au sens d'un révélateur chimique.

Atteindre pour un cinéaste ce niveau d'incarnation, de force de représentation, n'arrive que cinq ou fois dans l'histoire du cinéma. C'est un niveau de génie filmique et aussi de douleur. Car aussi bien Renoir que Eustache vont être brisés par cette expérience de traversée du miroir. Renoir ne s'est jamais remis de La règle du jeu, de la même façon que pour Jean Eustache La maman et la putain a été son grand film et après cela a été une lente déconfiture puisque ces films suivant n'ont pas du tout marché. Comme un paratonnerre, La maman et la putain a capté une énergie absolument phénoménale, d'une noirceur sans limites, comme La règle du jeu, qui n'arrive qu'une fois. Dans sa carrière, il n'y aura pas un autre film aussi tragique, aussi cruel, aussi définitif.

Ces gestes marquent l'histoire du regard et les étudiants, les jeunes d'aujourd'hui s'en rendent parfaitement compte. La règle du jeu, qui vient aussi d'être restaurée, et La maman et la putain sont aussi des marqueurs, des moments de l'histoire des images.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

C'est aussi un film maudit. Avec le suicide de sa compagne juste après la première projection à Cannes et tout ce temps où le film devient inaccessible.

Effectivement, le film est maudit dès son origine car il a été fait dans une douleur. Le chef opérateur Pierre Lhomme disait dans "un sentiment de gravité très fort". Aujourd'hui encore, quand je parle avec Françoise Lebrun, elle me dit qu'elle n'est peut-être pas sûre de revoir le film. Parce que c'est aussi son histoire. Eustache réinvestissait dans la fiction les personnages du réel en les faisant permuter, d'une façon assez manipulatrice mais géniale sur le plan de la construction et de la narration. Si bien que pour beaucoup des gens qui ont participé à cette aventure cela a représenté une expérience très intense et d'une gravité extrême parce que tout le monde avait l'impression de faire quelque chose d'unique et qui aurait une importance extraordinaire dans l'histoire du cinéma. Les tensions entre les acteurs étaient très importantes. Le livre de l'assistant et ami Luc Béraud, qui s'appelle Eustache au travail, est très très bon pour comprendre tout cela.

Et effectivement, ensuite, s'est ouverte une longue période d'invisibilité du film. Après la mort de Jean Eustache, son fils a toujours bloqué l'exploitation des films de son père. On a pu les voir grâce à Internet ou YouTube, et une édition DVD a été réalisée au Japon, peut-être une ou deux cassettes, mais il était impossible de voir le film dans de bonnes conditions et cela a duré des décennies. Encore, quand c'est un problème d'argent entre des sociétés qui se disputent, comme c'était le cas pour Pierre Etaix, on peut comprendre. Là, cela relevait vraiment d'un abus de pouvoir. Mais Boris Eustache a perdu son père très jeune. Son père, au sommet des plus grands réalisateurs français, s'est suicidé. La situation personnelle de son fils était très compliquée. Il a traversé certainement des choses très douloureuses. Il s'est retrouvé avec un poids tellement énorme sur ses épaules, sachant aussi que la fin de la vie de son père a été terriblement difficile puisqu'il était à un niveau d'alcoolisme irrécupérable. Jean Eustache était hyper autodestructeur, hyper destructeur avec les autres, très manipulateur, etc., donc Boris Eustache a dû vivre une enfance, une adolescence et une entrée dans la vie adulte épouvantables. On ne peut expliquer cela que comme ça.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Tous les cinéphiles sont soulagés de pouvoir enfin voir le film, le montrer aux autres, de savoir qu'on peut l'avoir à disposition dans une très bonne version. Mais ils ressentent une certaine amertume car un tel film a été dérobé aux regards si longtemps, des générations n'ont pas pu le voir. Quand on sait l'importance que les films ont pour la formation intellectuelle, culturelle, de la sensibilité des gens dans le monde entier, c'est une perte irréparable.

Le film va circuler mais il y a une certaine part de tristesse et on se dit quel temps perdu et quel gâchis d'avoir dû attendre 2022, quasiment cinquante ans, pour avoir accès à ce film dans de bonnes conditions.

Et si Pierre Lhomme avait pu le restaurer lui-même, il aurait peut-être davantage discuté sur cette scène que Jean Eustache avait demandé à son fils d'enlever et qui a été remise. D'autres choix auraient peut-être été faits. À la fin de sa vie, il avait énormément d'intérêt pour les restaurations, par exemple de Cyrano de Bergerac et de Camille Claudel, les films de Jean-Paul Rappeneau qu'il avait faits. Il avait très, très envie de restaurer La maman et la putain. Malheureusement, il s'est éteint en juillet 2019 sans avoir pu le faire.

Ping Pong
56 min