Autoportrait de Rumiko Takahashi
Autoportrait de Rumiko Takahashi

Qui est Rumiko Takahashi, Grand Prix d'Angoulême 2019

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La mangaka Rumiko Takahashi élue 46e Grand Prix de la Ville d’Angoulême

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C’est désormais officiel : Rumiko Takahashi, l’auteur de Ranma ½, Urusei Yatsura ou encore Maison Ikkoku, est élue 46e Grand Prix de la Ville d’Angoulême ! Une récompense exceptionnelle qui vient couronner l'œuvre d’une artiste accomplie, adulée par des fans du monde entier.

Reconnue dans le monde entier, l’œuvre prolifique de la mangaka Rumiko Takahashi est récompensée par le Grand Prix du Festival International de la BD d’Angoulême 2019. Cela n’était pas arrivé depuis la consécration de Florence Cestac en 2000 ! La japonaise Rumiko Takahashi, 61 ans, est la deuxième femme à recevoir l’ultime récompense du Festival International de la BD d’Angoulême, qui a déjà 46 éditions au compteur. L'épisode de 2016, où aucune femme ne figurait parmi les nominés du Grand Prix, ce qui avait suscité des critiques de toutes parts, semble désormais lointain.

La star des fans du Club Dorothée

Mais qui est donc Rumiko Takahashi ? Voilà la question à ne surtout pas poser aux fans nombreux de cette autrice adulée qui a vendu plus de 200 millions d’exemplaires de ses mangas pour adolescents dans le monde. Les vieux trentenaires, les jeunes quadras, tous les anciens bébé-Dorothée ne comprendraient jamais que vous ne puissiez pas connaître la plus grande autrice de mangas. En France la popularité de Rumiko Takahashi a été portée par les séries de dessins-animés Ranma 1/2 et Juliette je t’aime diffusées en France au début des années 1990 dans l’émission de télévision pour enfants Le Club Dorothée. Arrivée en tête du vote des auteurs et autrices, loin devant les éternels finalistes malheureux que sont Chris Ware (USA) et Emmanuel Guibert (France), Rumiko Takahashi est une révolutionnaire tranquille, selon Vincent Paquot, journaliste au Figaro qui se présente comme un "bébé-Dorothée". "Elle était en avance sur son époque, en étant la seule femme à écrire des mangas “shônen”, pour un public de garçons, à connaître le succès, à mettre en place des héroïnes vraiment fortes, pas des pots de fleurs ou des filles à la poitrine honteusement commerciale. C’est vraiment une avant-gardiste. Elle a réussi à ouvrir la brèche du manga en France et partout dans le monde, en ayant un style complètement universel" résume le journaliste. 

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C’est comme si Amélie Nothomb décrochait le Nobel de la littérature

Déjà primée partout dans le monde avant sa consécration à Angoulême, Rumiko Takahashi a fait son entrée l’année dernière dans "Le temple de la renommée Will Eisner", sorte de grande académie qui distingue de grands auteurs et acteurs de la bande dessinée américaine, ainsi que quelques étrangers depuis 1998. Les fans de Rumiko Takahashi sont ravis de voir le Festival d’Angoulême récompenser une autrice "populaire". Toutes proportions gardées, nous dit-on, c’est comme si Amélie Nothomb décrochait le Nobel de la littérature. Un prix prestigieux pour un genre populaire, on a retenu le message. Laissons parler les fans de cette mangaka, et excusons nous au passage, auprès d’eux surtout, de ne pas avoir été bercés par Le Club Dorothée. 

"La force de Takahashi est de pouvoir s’adresser aux enfants en les préparant à l’âge adulte"

Rym Mokhtari, 37 ans, nous résume les principales séries qui ont contribué à faire de l'autrice une des plus grandes fortunes du Japon."C’est l’histoire d’un jeune désargenté qui vit dans une pension déjantée avec des alcoolos, et il est amoureux de sa logeuse, une jeune veuve, la fameuse Juliette." Voilà pour Maison Ikkoku (disponible chez Tonkam), qui donnera naissance à la série animée Juliette, je t’aime. Spécialiste des cultures populaires japonaises, Matthieu Pinon, né en 1977,  "élevé au Club Dorothée et à Récré A2" pour reprendre la formule de sa biographie officielle, est l’auteur de Histoire(s) du manga moderne et il est l’un des rares chanceux à avoir pu rencontrer, pour son magazine Coyotte Mag, Rumiko Takahashi dans sa demeure de Tokyo, où elle vit avec sa mère. "La série Juliette, je t’aime m’a ouvert les yeux sur le monde et sur l’hypocrisie des gens. Quand les personnages de Juliette je t’aime se saoulaient à la bière ou au saké, la version française voulait nous faire croire qu’il s’agissait de limonade, raconte-t-il visiblement encore remonté. Alors que toute la force de Takahashi est de pouvoir s’adresser aux enfants en les préparant à l’âge adulte."

Puis, avec une certaine gravité dans la voix,  Matthieu Pinon nous parle de son héroïne Juliette, cette jeune veuve qui a donné le prénom de son défunt mari à son chien : "Quand Juliette est en situation critique, elle s’adresse à son chien, en lui disant "Que vais-je faire ?" Nos parents ne comprenaient pas ce qui pouvait nous émouvoir dans ce transfert de sentiments. C’était tellement poignant sans jamais sombrer dans le mélo." L’autre série culte de Rumiko Takahashi est Ranma ½.  Rym Mokhtari explique : "Ranma et son père sont pratiquants d'arts martiaux. En partant s'entraîner en Chine, ils tombent dans une fontaine magique et maléfique. À partir de ce moment, dès que le jeune Ranma est mouillé, il devient une fille, et il lui faut de l’eau chaude pour redevenir un garçon. Son père, lui, se transforme en panda, d’autres personnages en chat, cochon et autres…"

Rumiko Takahashi est "le Monty Python du Japon"

L’autrice, qui a commencé sa carrière professionnelle en 1978 dans le magazine Shônen Sunday, a-t-elle été la première à aborder le thème du genre, trois décennies avant qu’il ne devienne le sujet à la mode, au centre de débats politiques houleux et d'études universitaires pointues ? Les fans répondent par l’affirmative. Publié en France entre février 1994 et septembre 2002 et actuellement en cours de réédition, Ranma 1/2 s’affirme comme l’un des titres emblématiques du catalogue Glénat. Parallèlement, Takahashi a publié d’autres séries, passant de la science-fiction à la romance avec le même bonheur et toujours avec cet humour qui fait dire au journaliste Valentin Paquot qu’elle est "le Monty Python du Japon". Certains de ses récits ont été repris en français par Tonkam, comme Le Chien de mon patron (2004), La Tragédie de P. (2004) et Un bouquet de fleurs rouges (2007). Son œuvre d'heroic fantasy, InuYasha, publiée par Shônen Sunday, paraît en France chez Kana à partir de 2002.

Matthieu Pinon rappelle que la mangaka primée a toujours mis en scène des personnages imparfaits : « Ils ont tous un défaut pathologique, le héros Ranma est vantard, son père un trouillard, sa petite copine akami est extrêmement susceptible, son adversaire n’a aucun sens de l’orientation, l’un des ses amis est myope comme une taupe quand l’autre est un coureur de jupons. Cette galerie de bras cassés nous a permis de traverser l’âge ingrat, voilà pourquoi nous sommes plein de gratitude vis-à-vis de celle qui leur a donné vie ».

Valentin Paquot, journaliste spécialisé sur le manga au Figaro, sur ce que représente ce prix :  

Angoulême s’ouvre de plus en plus depuis le départ des académiciens qui n’acceptaient pas le manga dans l’univers du 9e art. Maintenant, on se rend compte que le manga, c’est aussi des auteurs. Et Rumiko Takahashi a une certaine profondeur dans ses œuvres, et ce n’est pas parce que ça a été adapté en dessin animé que c’est sale, ce n’est pas parce que ça vient du Japon que c’est pas travaillé et classe.   

Satoko Inaba, directrice éditoriale manga chez Glénat, qui publie notamment la série "Ranma 1/2", et Valentin Paquot, journaliste spécialiste du manga au Figaro, répondent à nos questions sur l'oeuvre de Rumiko Takahashi :

Son éclectisme :

Rumiko Takahashi est l’une des premières mangakas à réaliser autant de genres de mangas différents. Elle est passée de la comédie romantique SF à une comédie romantique pour les adultes, des œuvres sérieuses un peu plus tragiques, de l’action comédie pour “Ranma ½” ou de l’action aventure ensuite, mêlant de la science-fiction, de la fantasy, avec les yokai et les démons japonais. C’est quelqu’un qui a pu à la fois s’adresser aux adultes comme aux adolescents. 

Son humour : 

Mais à chaque fois, il y a ce petit morceau loufoque dans ses œuvres, qui fait qu’on va se raccrocher. C’est l’une des rares auteures à avoir un humour international, tout aussi bien perceptible par les Japonais que par les Européens. L’humour de Rumiko Takahashi passe souvent par les situations. Par exemple, dans Ranma ½, on est tous morts de rire à chaque fois qu’on voit son père qui a eu la malédiction du panda. Les réactions de son père qui s’échappe en devenant un panda sont toujours hilarantes. C’est une des seules chez qui on pourrait juste regarder les images, et trouver du comique dans certaines de ses scènes. C’est un trait vif, mais en même temps très simple. Il n’y a pas de fioritures, probablement à cause du stakhanovisme avec lequel elle publie. C’est un trait joyeux. On sent dans chacun de ses dessins qu’elle est heureuse de nous raconter ses histoires. 

Son avant-gardisme progressiste :  

Elle était en avance sur son époque, en étant la seule femme à écrire des mangas “shonen”, pour un public de garçons, à connaître le succès, à mettre en place des héroïnes vraiment fortes, pas des pots de fleurs ou des filles à la poitrine honteusement commerciale. C’est vraiment une avant-gardiste. Elle a réussi à ouvrir la brèche du manga en France et partout dans le monde, en ayant un style complètement universel et intemporel.

Son mystère :  

Elle est très secrète. Rumiyo Takahashi, c’est plusieurs centaines de milliers de lecteurs en France, c’est plusieurs dizaines de millions au Japon. Pour pouvoir faire ses courses tranquillement, elle préfère être discrète, et c’est pour ça qu’elle ne diffuse plus de photos, qu’elle ne fait pas d’interview.  Ce qu’on sait d’elle, c’est que c’est quelqu’un qui passe son temps à dessiner, qui enchaîne série à succès sur série à succès, et est capable parfois de dessiner deux séries à la fois. Ce qui est, pour des auteurs japonais qui dessinent 20 pages par semaine, un exploit.

Texte : Tewfik Hakem ; vidéo : Camille Renard