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La "Marianne de 68" : histoire de la fabrication d'une icône

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Caroline de Bendern le 21 avril 2008, posant devant le cliché célèbre rebaptisé "La Marianne de 68" par les médias
Caroline de Bendern le 21 avril 2008, posant devant le cliché célèbre rebaptisé "La Marianne de 68" par les médias
© Getty - Jean-Francois Deroubaix/Gamma-Rapho

Au fil des commémorations de mai 68, le portrait de Caroline de Bendern, recadré toujours plus près, a éclipsé de nombreuses autres images de 1968. Décryptage d'une construction médiatique.

En décembre 2010, la cour d’appel de Versailles a estimé que “Marianne” demeurerait bénévole. “Marianne” était en l’affaire Caroline de Bendern, visage iconique cristallisé dans l’imagerie de Mai 68 à la faveur d’un cliché du photographe Jean-Pierre Rey. Passée dans l’escarcelle de Gamma, la photo a fait le tour des médias, et, cinquante ans après le soulèvement étudiant et ouvrier de 1968, elle sert encore très souvent d’illustration pour évoquer mai 68 dans la presse ou l’édition.

Estimant l’affaire lucrative pour Gamma, Caroline de Bendern poursuivait donc l’agence en 2010 dans l’espoir d’obtenir une part du gâteau au titre de son droit à l’image. La cour d’appel lui donnera tort, affirmant le 7 décembre 2000 que “âgée à l’époque de 28 ans, elle ne pouvait ignorer l’impact de cette manifestation et les conséquences pouvant résulter de sa participation”. 

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L’origine de cette photo célèbre doit en fait beaucoup au hasard. Le 13 mai 1968, jour de la grande manifestation unitaire qui allait rassembler des centaines de milliers de personne à Paris, Caroline de Bendern bat le pavé avec ses amis de l’avant-garde du groupe Zanzibar. Elle a mal aux pieds, se foule vaguement la cheville et un grand gaillard la hisse sur ses épaules. C’est Jean-Jacques Lebel, l’artiste plasticien proche des surréalistes qui participait quelques semaines plus tôt au Mouvement du 22 mars, à Nanterre. Caroline de Bendern et le groupe Zanzibar poursuivent la manif, elle juchée sur les épaules de Lebel. On lui tend un drapeau du Front de libération du Sud-Vietnam, comme en circulaient alors des centaines dans les comités Vietnam qui fleurissaient à l’époque. Caroline de Bendern lève le bras gauche, drapeau en main. Une icône est née, et la photographie est devenue un cliché.

“Tiens toi droite” : sous le cliché... la pose

Car même si elle doit beaucoup au hasard, cette photo est une construction. Une construction d’abord parce que Caroline de Bendern raconte explicitement s’être dit “Tiens toi droite”, apercevant distinctement les photographes qui la mitraillent aux abords de la place Edmond-Rostand, près du Jardin du Luxembourg. Car Jean-Pierre Rey n’est pas seul et les photographes travaillent souvent en groupe à cette époque qui marque encore le début du photo-reportage en France. Plusieurs objectifs se tendent vers la jeune femme, qui est mannequin et... travaille sa pose. 

C’est le magazine Life qui publiera la photo de Caroline de Bendern dans son édition du 24 mai. Non pas en couverture, comme le raconte encore souvent la légende, mais au sein d’une double page sur Mai 68. Le 15 juin la même année, ce sera autour de Paris Match de publier à nouveau le tirage du photo-reporter. Cinquante ans plus tard, au magazine ELLE qui l’interroge pour les commémorations de Mai 68 (comme, tous les dix ans, des médias le feront), elle raconte avoir vu “une foule de photographes autour d’[elle]” : "A l’époque, j’avais juste peur que la photo soit ratée. Finalement, je n’ai pas été déçue."

Tandis que Caroline de Bendern ira jusqu’à glisser la fameuse photo dans son book - pour s’étonner finalement que ça fasse plutôt fuir les agences de mannequinat -, les médias, eux, construiront un double cliché qui s’étoffera avec le temps, comme le montre, coupures de presse à l'appui, l'exposition qui vient d’ouvrir ce 17 avril à la BNF François Mitterrand. 

Premier cliché : la pose de Caroline de Bendern sera explicitement rapprochée du tableau d’Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, de 1830. Ce rapprochement se fait très vite, et dès octobre 1979, le magazine Life publie un montage insérant le visage détouré de Caroline de Bendern dans une reproduction du tableau de Delacroix. L’article est consacré à la Révolution française et aux révoltes populaires du XIXe siècle et la “Marianne de 68” campe une héritière.

“Du fake news en images”

Pour le premier anniversaire décennal, en 1978, plusieurs médias évoqueront Caroline en “Marianne”. Et cette année-là, Patrick Poivre d’Arvor, qui publie Mai 68, Mai 78, aux éditions Seghers choisit le visuel de Jean-Pierre Rey en couverture. Au fur et à mesure des publications, le cadrage se resserre, notent, épreuves icono à l’appui, les historiens et conservateurs qui ont travaillé à l’ouvrage Icônes de Mai 68 - les images ont une histoire, sorti avec l’exposition de la BNF. Au point qu’on finit par croiser la photo, tellement recadrée que le drapeau n’est plus visible, et qu’elle perd de sa contextualisation. Dans le ELLE, qui se félicite d’avoir “retrouvé la Marianne de Mai 68” (alors que de nombreux articles ont raconté son histoire depuis cinquante ans, y compris dans ELLE), Jean-Jacques Lebel grince d’ailleurs devant  “une icône bidon, un mythe inventé par les journalistes, du fake news en images !

De fait, il suffit de parcourir les bases photo, comme celles auxquelles nous avons recours à franceculture.fr pour illustrer nos articles (Getty, AFP, MaxPPP…) pour réaliser qu’il existe de nombreux clichés de femmes anonymes juchées sur d’autres épaules anonymes, en 1968. En 1968, dans le numéro de Match qui publie pour la première fois dans la presse française la photo de Jean-Pierre Rey, la pose de Caroline de Bendern n’apparaît que dans un tout petit format, alors qu’une plus large place est faite à une autre Marianne, drapeau noir anarchiste en main. Le 30 mai, lorsque la France conservatrice marchera en ordre de bataille sur les Champs Elysées pour témoigner son soutien au Général de Gaulle en réplique aux soulèvements du début mai, plusieurs jeunes femmes seront prises en photo, portées sur les épaules. Elles étaient d’autres “Marianne de 68”, à front renversé, mais elles ne resteront pas dans l’iconographie de 1968. 

Autre Marianne, le 8 mai 1968 lors du meeting de l'UNEF au Stade Charlety à Paris
Autre Marianne, le 8 mai 1968 lors du meeting de l'UNEF au Stade Charlety à Paris
© Getty - Keystone
Autre Marianne, durant la manifestation de soutien à Charles de Gaulle, le 30 mai 1968
Autre Marianne, durant la manifestation de soutien à Charles de Gaulle, le 30 mai 1968
© Getty - olfgang Kunz/ullstein bild

Si l’image a acquis le statut d’icône, c’est aussi parce que l’histoire du personnage est venue se superposer à l’histoire de la photo, façonnant un cliché dans le cliché. Cette deuxième histoire est régulièrement racontée par les journaux, souvent sur un mode romanesque. La "Marianne" du plus grand rassemblement de mai 68 est anglaise et aristocrate. L’anecdote plaira beaucoup aux médias, qui raconteront à plusieurs reprises le destin de cette riche héritière déshéritée par son grand-père, le comte Maurice Arnold de Bendern, furibard à la lecture du Match de juin 1968. 

Anonyme et ruinée, Caroline de Bendern intéressera aussi les médias pendant longtemps parce que son destin n’a eu de cesse de croiser des célébrités, souvent parmi les milieux les plus underground. La petite histoire croise la grande histoire, et le name dropping fait le reste. Elle raconte ainsi avoir été la maîtresse de Lou Reed et l’amie de la chanteuse du Nico, proche d’Andy Warhol et du Velvet underground, avant de franchir l’Atlantique dans l’autre sens pour regagner Paris au printemps 68. Serge Bard la filme dans Détruisez-vous (en 1968) et Caroline de Bendern met ses pas dans ceux de Serge Bard et de Philippe Garel, qui se rassemblent avec quelques autres dans le collectif Zanzibar. 

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Le groupe Zanzibar mettra ensuite le cap vers Tanger et le Niger et lui présente le saxophoniste Barney Wilen, qu’elle épousera. Caroline de Bendern naviguera ainsi plusieurs décennies durant, dans les milieux de l’underground artistique, produisant un album d’Archie Shepp ou vivant trente ans avec son compagnon le batteur Jacques Thollot, une figure majeure du freejazz. 

Aujourd’hui, on lit dans le ELLE qu’elle fume des cigarettes de feuilles de framboisier, dans lesquelles elle glisse “un peu de tabac un peu d’autre chose aussi”. Le mythe reste bien tenace, et la photo du 13 mai 1968 montrant Caroline de Bendern sur les épaules de Jean-Jacques Lebel continue de voyager. Dans l'imaginaire collectif, elle s'est imposée comme un emblème de mai 68, et parfois comme un emblème des manifestations tout court. 

Daniel Cohn Bendit le 6 mai 1968 devant la Sorbonne
Daniel Cohn Bendit le 6 mai 1968 devant la Sorbonne
- Fondation Gilles Caron © Gilles Caron

Rares sont les clichés de 1968 qui jouissent d'une telle longévité, à l'exception peut-être d'une autre photo de mai, montrant Daniel Cohn Bendit, hilare et culotté sous le nez d'un CRS, dans l'objectif de Gilles Caron. Un autre cliché qui "résume Mai 68", écrira carrément Le Figaro alors qu'approchera l'anniversaire des 50 ans. L'intéressé, lui, ne lésinera pas sur les explications de texte, revenant lui aussi à de nombreuses occasions sur ce cliché qui lance le deuxième épisode de l'émission "A voix nue" consacrée à Cohn Bendit le 20 décembre 2016 :

En savoir plus : Mai 1968
30 min

Daniel Cohn-Bendit, une constante liberté (2/5) : Mai 1968

30 min

Pendant ce temps-là, un événement majeur du soulèvement de 1968 s’efface peu à peu de la mémoire collective faute d’icônes : la nuit des barricades, dans la nuit du 11 mai 1968, a été peu photographiée. Au point que les médias qui s’en feront l’écho ne choisiront pas les clichés nocturnes de l’événement pour l’illustrer mais, bien plus souvent, des images de jour, mieux cadrées ou mieux éclairées. Les images ont une histoire mais certaines histoires n’ont pas d’image.

Pierre Lantenac en direct sur France inter depuis la "Nuit des barricades", du 10 au 11 mai 1968

1 min