La Martinique se dote d’un nouveau drapeau

Créé en plein soulèvement anticolonialiste dans les années 1960, le rouge-vert-noir est le nouveau drapeau régional officiel de la Martinique.
Créé en plein soulèvement anticolonialiste dans les années 1960, le rouge-vert-noir est le nouveau drapeau régional officiel de la Martinique.

La Martinique a un nouveau drapeau

Publicité

La Martinique se dote d’un nouveau drapeau

Par

On l’appelle l’île aux fleurs mais on pourrait aussi l’appeler l’île aux drapeaux : la Martinique vient de se doter officiellement d’un emblème, après des années de débats et d’hésitations entre quatre étendards.

Exister dans la république française, mais en ayant notre spécificité : avoir une identité visuelle propre à la Martinique”. C’est ainsi que Myriam Moïse, maîtresse de conférences en études anglophones à l’université des Antilles, résume l’intérêt pour l’île de se doter d’un nouveau drapeau.

C’est l’emblème rouge-vert-noir qui a été choisi par les élus de l’Assemblée de Martinique, le 2 février 2023, à l'issue d'une consultation populaire. Conçu par des militants anticolonialistes dans les années 1960, ce drapeau avait été à nouveau mobilisé lors de la crise sociale qui a secoué la région d’outre-mer en novembre 2021.

Publicité
Le tricolore rouge-vert-noir a souvent été vu lors des manifestations et des déboulonnements de statues qui ont eu lieu des dernières années.
Le tricolore rouge-vert-noir a souvent été vu lors des manifestations et des déboulonnements de statues qui ont eu lieu des dernières années.

Le choix du drapeau est intervenu au terme d’un long débat. Jusqu'alors, la Martinique n’avait pas d’étendard spécifique, contrairement à beaucoup de régions françaises et à d’autres départements d’outre-mer, comme la Réunion, où il existe un relatif consensus. Impossible donc de représenter l’île lors de manifestations sportives sur la scène internationale, ou au sein même des Caraïbes. C’est pour résoudre ce problème que la Ligue martiniquaise de taekwondo, agréée comme nation sportive, a créé son propre emblème.

L’emblème aux quatre serpents, symbole de la colonisation

Au départ, il y avait le drapeau aux quatre serpents, adopté par ordonnance royale en 1766. Frédéric Régent, historien spécialiste de l’histoire de l’esclavage, rappelle que celle-ci “obligeait les navires quittant la Martinique et l'île de Sainte-Lucie, qui était une île dans la dépendance de la Martinique, à arborer ce pavillon.” Il est donc un des emblèmes de la marine marchande.

Le drapeau aux quatre serpents flottait sur les bateaux de la marine marchande suite à une ordonnance royale en 1766.
Le drapeau aux quatre serpents flottait sur les bateaux de la marine marchande suite à une ordonnance royale en 1766.

Sa composition rappelle le drapeau aux fleurs de lys, arboré par les rois de France. On y trouve aussi une croix blanche : “N'oublions pas qu'un des objectifs de la colonisation a été l'évangélisation, la christianisation”, rappelle l’historien. Quid des quatre serpents dans chaque quartier de l’emblème ? “Ce serpent est le serpent Fer de lance, une espèce endémique de la Martinique qui s'est maintenue dans cette île, raconte Frédéric Régent, contrairement à la Guadeloupe où la présence de la mangouste a permis l'éradication des serpents”.

Retiré des équipements des gendarmes

Associé à la période de la colonisation et de l'esclavage, le drapeau aux quatre serpents fait l'objet de nombreuses critiques. En 2017, une plainte est déposée au Tribunal de Grande Instance de Fort-de-France pour dénoncer le fait que maintenir son usage est synonyme d'apologie d’un crime contre l’humanité. Suite à cette démarche, le président de la République Emmanuel Macron demande à ce qu'il soit retiré des uniformes des gendarmes. Une pétition circule même pour supprimer l’émoji correspond à ce drapeau.

Devant ce rejet, un deuxième étendard a émergé spontanément lors de manifestations politiques ou culturelles : un triangle rouge à gauche, deux bandes verte et noire horizontales. Ce drapeau aurait été brandi lors de révoltes d’esclaves au XVIIe siècle, même si les historiens manquent de sources pour l'attester formellement. De façon plus certaine, sa paternité revient à Victor Lessort, un militant anticolonialiste qui l'a imaginé dans les années 1960. Ses couleurs symbolisent la résistance socialiste, le combat pour la cause noire et la ruralité.

Le retour du rouge-vert-noir lors de la récente crise sociale

Si plusieurs communes l’ont hissé sur leur mairie, le drapeau rouge-vert-noir est lui aussi controversé. Aux yeux de nombreux Martiniquais, sa connotation indépendantiste est indéniable. “C’est vrai qu’il a été brandi très souvent lors des manifestations pendant la crise sociale de 2021, et également pendant les déboulonnements de statues en 2020”, rappelle Myriam Moïse, maîtresse de conférences en études anglophones à l'Université des Antilles. Mais je pense qu’avec un peu de pédagogie, la population comprendrait la portée historique de ce drapeau qui, finalement, représente les luttes et la résistance de la jeunesse anticolonialiste”.

L’échec du drapeau Ipséité

En 2018, une troisième bannière voit le jour : le drapeau Ipséité. On y voit un lambi, un coquillage, et 8 segments qui évoquent les 8 langues parlées au fil de l’histoire de la Martinique. Il avait remporté les suffrages d’une consultation populaire, initiée par le président de la Collectivité territoriale de Martinique, avant qu'un tribunal administratif n'invalide le processus.

Suite à cet échec, une nouvelle consultation populaire a été organisée, début 2023, afin de choisir une bannière et un hymne pour la Martinique. Ouverte aux contributions, elle a donné lieu au drapeau au colibri.

Le drapeau au colibri reprenait les couleurs rouge-vert-noir. Devant la polémique engendrée, sa conceptrice a retiré sa proposition.
Le drapeau au colibri reprenait les couleurs rouge-vert-noir. Devant la polémique engendrée, sa conceptrice a retiré sa proposition.

Il reprend le code couleur rouge, noir, vert, cette fois-ci pour “la lutte pour l’existence”, la nature, la fertilité et “l’origine essentiellement noire africaine des Martiniquais”, explique Anaïs Delwaulle, sa créatrice.

Harcèlement pour un colibri

Ancienne Miss Martinique devenue entrepreneuse, Anaïs Delwaulle explique aussi que le colibri peut voler en arrière et symbolise donc “la faculté à regarder son passé, dont on se sert pour aller de l’avant”. Mais des critiques lui ont reproché son caractère enfantin, sa connotation trop exotisante, et le fait que le dessin du colibri utilisé était issu d’une banque d’images en ligne. Anaïs Delwaulle s’est alors retirée du projet, expliquant avoir subi une vague de cyberharcèlement, laissant la place à l’autre finaliste de la consultation : le tricolore rouge vert noir.

C’est celui-ci qui a été définitivement retenu par les élus de l’Assemblée de Martinique. Quant au choix de l’hymne, il n’a pas fait autant polémique. C’est la chanson “ Ansanm” qui a été retenue... et qui elle, ne parle pas de colibri.