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La mise en avant, parfois artificielle, de sujets politiques sur Twitter

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Les tendances du vendredi 10 décembre 2021 sur Twitter (capture d'écran)
Les tendances du vendredi 10 décembre 2021 sur Twitter (capture d'écran)

Twitter les désigne comme des "trending topics", les tendances du moment sur le réseau social, les sujets qui sont le plus commentés, et donc mis en avant. Les militants ou les partis politiques ont bien compris cette mécanique, et peuvent artificiellement faire monter une thématique.

En 2017, deux jours avant le second tour de l’élection présidentielle remportée par Emmanuel Macron, le mot-clé #MacronLeaks avait été rapidement porté en tête des tendances sur le réseau social Twitter. Si ce hashtag faisait bien référence à un événement de campagne réel (la publication sur plusieurs forums dont le site américain 4chan de milliers de courriers électroniques liés à la campagne du candidat Macron), cette thématique avait été fortement relayée par l’extrême-droite française (et aussi des comptes américains) pour lui donner plus de visibilité. Et tenter de peser ainsi sur le vote des électeurs. 

Cinq ans ont passé. Et pour la présidentielle de 2022, les militants et parfois les partis politiques maitrisent désormais parfaitement ces techniques numériques pour "pousser" un sujet et le placer au centre de l’actualité. Parfois, l’opération est coordonnée, parfois non, note Dominique Cardon, professeur de sociologie au Medialab de Sciences Po

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C’est une nouvelle forme de militantisme numérique. Parfois l’action est menée par des internautes qui ne sont même pas encartés dans un parti politique. Et qui ne mènent pas d’autres actions militantes. Mais ils savent que ce qu’ils font sur Twitter peut compter dans le débat politique. Ils adoptent alors un comportement numérique très singulier car il ne ressemble à aucun autre : en publiant des centaines de tweets sur un même sujet, sur un temps court, avec le même mot-clé, afin de le faire progresser dans l’algorithme de Twitter. Parfois, cette action est l’œuvre de personnes isolées. Parfois au contraire, elle est parfaitement coordonnée. Les militants s’organisent en amont (par exemple sur un autre réseau social, comme Telegram) pour produire un hashtag et l’imposer, le rendre viral. Or si l’algorithme de Twitter repère que plusieurs comptes très différents ont évoqué le même sujet et avec le même mot clé dans une fenêtre de temps très courte, alors cette thématique est placée en tête des sujets les plus tendances.

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La responsabilité des grands médias

Le risque est alors que les grands médias soient "pris au piège" selon Dominique Cardon et qu’ils considèrent que ce mot-clé imposé artificiellement est une thématique centrale de la campagne électorale. En vérité, cet effet a été produit par un nombre relativement faible de comptes, mais avec une intensité de publication extrêmement forte : 

Les rédactions doivent avoir une culture numérique de l’enquête. Etre capables d’évaluer quelle est la prévalence d’une thématique dans l’opinion. Et surtout ne pas considérer que ce qui se dit sur Twitter est le reflet de l’opinion publique. Ce serait une grave erreur. Car seule une partie très infime des français se retrouve sur ce réseau social. Souvent ce sont des journalistes, des gens diplômés et urbains. Peu représentatifs donc du reste de la population. Les sujets les plus commentés sur Twitter ne sont pas forcément ceux qui intéressent les Français.

L’exemple américain

Aux États-Unis, lors des campagnes électorales de 2016 et 2020, l’équipe numérique du candidat Donald Trump avait parfaitement développé cette capacité à faire émerger des sujets sur Twitter (avant son bannissement du réseau social, le 45e Président des États-Unis comptait plus de 88 millions d’abonnés sur le réseau). Mais ces efforts de désinformation n’auraient pas pu rencontrer ce succès sans l’appui de grands médias, et notamment celui de la chaine de télévision Fox News : 

Le constat, en étudiant l’exemple américain, c’est que la désinformation, lorsqu’elle s’impose vraiment dans le débat public, vient du haut. Je veux dire que certes, de petits acteurs, des internautes, peuvent tenter de pousser un sujet, mais en vérité ils "poussent" un peu dans le vide. Pour qu’un thème prenne de l’importance dans l’agenda de la discussion publique, il faut qu’il soit recueilli puis développé par des acteurs politiques importants, ou bien par des médias à très forte visibilité. Je considère que ce ne sont pas Twitter ou même Facebook qui ont fait Donald Trump, mais bien Fox News. Et ensuite les autres médias ont suivi. N’oubliez pas qu’en 2015 et 2016, le New York Times a publié plus d’articles et de « unes » sur le scandale des emails d’Hillary Clinton (des courriers électroniques envoyés depuis la boite personnelle de la Secrétaire d’Etat) que sur son programme. Cela signifie que Fox News et les réseaux sociaux sont parvenus à imposer aux grands journaux de la côte Est leurs propres thématiques. Des thématiques qui avaient été préparées, cuisinées si je puis dire, dans les caves du web.

L’an passé, le réseau social Twitter a promis de mieux réguler ces "trending topics", ces sujets les plus tendances. De les contextualiser si nécessaire. De ne pas laisser l’algorithme seul les choisir, et que des humains puissent avoir la main sur cette sélection. Pour l’année 2021 en France, parmi les mots-clés les plus cités (selon la plateforme de veille Visibrain), plusieurs sont à connotation politique : #macron #saccageparis et #zemmour. 

Les mot-clés les plus populaires sur Twitter en 2021 (capture d'écran Visibrain)
Les mot-clés les plus populaires sur Twitter en 2021 (capture d'écran Visibrain)

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