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La mort au filtre de la photographie

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Des bûchers funéraires de victimes du Covid-19 brûlent sur un terrain qui a été converti en crématorium pour une crémation de masse à New Delhi
Des bûchers funéraires de victimes du Covid-19 brûlent sur un terrain qui a été converti en crématorium pour une crémation de masse à New Delhi
© Getty - Amarjeet Kumar Singh

Les images des crématoriums dédiés aux morts du Covid en Inde ont fait le tour du monde. Cette fascination pour les images de la mort de masse interroge : alors que le seuil des 110 000 morts a été atteint en France, pourquoi n’avons-nous vu pas vu d'images de nos propres morts ?

Cadrages serrés sur les bûchers, images voilées par des panaches de fumée noire, cadavres et vivants unis par les mêmes blouses blanches... Les photographies des crémations à ciel ouvert des victimes du Covid en Inde se sont étalées sur pages de la presse internationale comme sur les réseaux sociaux, suscitant la fascination à travers le monde. Notre intérêt pour ces images, parfois interprété comme du voyeurisme par les premiers concernés, renvoie peut-être à une autre question : alors que le seuil des 110 000 morts a été atteint en France, pourquoi n’avons-nous vu pas vus nos propres morts ? Comment se fait-il que pour représenter le nombre de victimes nationales, de nombreux titres de presse, comme le quotidien Le Monde, ont choisi de se tourner vers l'infographie plutôt que vers la photographie ? 

Celle-ci se pose avec une acuité d’autant plus grande que les morts ne sont pas absents des pages des journaux, loin s'en faut : accidents, crimes, attentats, guerres ou génocides sont une des matières premières du journalisme ; suicides, assassinats et faits-divers en tous genres s'étalent dans les colonnes de la presse depuis le XIXe siècle. Pourrait-on lire la mort, écouter la mort, mais non la voir ? La forte présence de l'image de la mort dans la peinture, la vidéo ou dans le cinéma de fiction par exemple infirme cette hypothèse. Pour quelles raisons notre aversion pour la représentation de la mort s'est-elle ainsi restreinte spécifiquement à l'image de presse photographique ? Et à quelles conditions ce tabou est-il parfois dépassé ?

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Cet article participe de la série " Histoires d’images" qui propose de resituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.

"Immortaliser" : quand la photographie flirte avec la mort

Pour le comprendre, il faut revenir aux origines du genre photographique, au moment où le jeune médium flirte déjà avec la mort. Reprenant les traditions visuelles des gisants, des masques funéraires en cire ou des portraits funéraires peints, la photographie est rapidement utilisée pour "immortaliser" les défunts par un dernier cliché. Sur ces images à la mise en scène soignée, les morts paraissent parfois encore bien vivants : aïeuls sur leur lit de mort, mais aussi et surtout très jeunes enfants (aux joues rosies par des vernis apposés sur le papier) fournissent une grande part de ces clichés, à une époque où la mortalité infantile est encore élevée. Ces photographies sont conservées précieusement par les familles, comme d'ultimes traces attestant de vies passées et comme supports de la mémoire familiale. 

"Enfant mort sur un sofa", daguerreotype réhaussé de rose, vers 1855, par Alphonse Legros.
"Enfant mort sur un sofa", daguerreotype réhaussé de rose, vers 1855, par Alphonse Legros.
© Getty

"La photo a tout à voir avec la mort", rappelle Clara Bouveresse, maîtresse de conférences à l'université d'Evry, en citant l'analyse développée par Roland Barthes dans son célèbre ouvrage La chambre claire (Gallimard, 1980). Le lien étroit que la photographie entretient avec la mort ne s'arrête pas, en effet, à l'image des défunts pour Clara Bouveresse : 

Lorsque nous photographions quelqu'un, nous avons toujours en tête que cette personne mourra un jour. La photographie est alors la trace, la preuve, c'est ce que dit Barthes, que "ça a été". Cette dimension est accentuée par le fait que la personne photographiée, notamment si elle pose, est arrêtée : poser est une forme d'expérience de la mort, de micro mort, surtout à l'époque où ce temps de pose est très long ! Cela explique pourquoi certaines cultures ou certaines personnes redoutent la photographie, et son pouvoir de transformer une personne en un objet, en quelque chose qui n'est plus vivant.

Le nombre de photographies post-mortem diminue au cours du XXe siècle, à mesure que la mort et ses rites se trouvent relégués en marge des sociétés occidentales. Pourquoi ce recul d'images autrefois chéries ? "Ce tabou qui s'installe progressivement n'est peut-être pas sans rapport avec l'évolution de la place de la religion dans nos sociétés : c'était auparavant le lieu par excellence où l'on pensait et où l'on vivait la mort", analyse Clara Bouveresse. Toujours est-il que les discours sur la mort, comme les images, se font de plus en plus rares.

La mort et le photojournaliste

Dans le champ spécifique de la photographie de presse, qui supplante l'illustration de presse à mesure que les techniques d'impression se perfectionne, l'évolution ne se fait pas au même rythme dans tous les titres. Au début du XXe siècle, notamment dans les rubriques de faits-divers des quotidiens, publier des images des morts a longtemps été un gage d’immédiateté et donc de professionnalisme pour les photojournalistes. Photographier un corps signifie non seulement que le photoreporter s'est distingué par sa réactivité pour être au bon endroit au bon moment, à une époque où la compétition est rude entre les photographes, mais aussi que l'information rapportée est avérée - ce que suggère l'effet de réel du document photographique. 

Une ambulancière accroche une étiquette d'identification sur un corps dissimulé par du papier journal sur un trottoir, sous un mur couvert d'affiches de propagande, probablement à Brooklyn, New York, en mai 1943.
Une ambulancière accroche une étiquette d'identification sur un corps dissimulé par du papier journal sur un trottoir, sous un mur couvert d'affiches de propagande, probablement à Brooklyn, New York, en mai 1943.
© Getty - Weegee (Arthur Fellig)

La polémique déclenchée par la photographie "Mort d'un combattant républicain" de Robert Capa montre, quant à elle, l'émergence d'une nouvelle approche au sein de la profession. Prise en 1936 en pleine guerre civile espagnole et publié par le magazine français Vu puis par le magazine américain Life, cette image connait rapidement un succès retentissant - et, non moins rapidement, de nombreuses controverses. La mort d'un soldat espagnol y est présentée aux yeux de l'opinion internationale comme prise sur le fait : le cliché serait-il trop "beau" pour être vrai, et cette mort "en direct" une mise en scène ? Le public s'interroge alors sur les motivations politiques de son auteur. "Capa ne cachait pas du tout ses motivations politiques et son engagement dans la lutte contre le fascisme, comme nombre de ses collègues", rappelle Clara Bouveresse. "On est ici dans une position très spécifique, où l'on considère que le photographe et la photographie sont là pour mobiliser, attirer l'attention et participer à des combats politiques. Il s'agit de rendre publique cette mort pour mieux sensibiliser l'opinion à un conflit dramatique". 

Cette position sera celle de la photographie "engagée", qui connaît son apogée après la Seconde guerre mondiale : imprégnée d'universalisme, cette idéologie fait du photographe le témoin des citoyens et citoyennes du monde à reconstruire. S'il a pour devoir de donner une visibilité à leurs difficultés, à leurs souffrances, et parfois à leur mort, c'est pour, potentiellement, permettre d'améliorer leur sort. La pensée critique qui se développe dans les années 1960 vient pourtant interroger ces bonnes intentions. "Les mouvements contestataires vont déconstruire cette attitude en posant de nombreuses questions", souligne Clara Bouveresse : "par exemple : l'optique universaliste n'est-elle pas l'apanage des Occidentaux qui parcourent le monde et qui, tout en se déclarant du côté des opprimés, affirment un peu plus leur domination en les objectifiant ?" C'est une supposition fondamentale qui s'écroule alors : et si le photographe et le photographié ne partageaient pas les mêmes motivations, les mêmes objectifs ? 

Le débat ainsi ouvert invitera à repenser intégralement la place du photographe et la violence du geste photographique. "Aujourd'hui, les photographes se posent beaucoup de questions sur leur rôle et leur relation aux personnes photographiées : ils essayent de créer des relations plus équitables avec les personnes qu'ils photographient. Or la question est encore plus délicate avec les morts..." remarque Clara Bouveresse. Autant de questionnements qui, additionnés à des changements de sensibilité et à l'évolution de la législation, complexifient la mise en image de la mort, et plus encore de la mort de masse.

" Histoires d’images" est une série d'articles de Marion Dupont qui propose de resituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.

À découvrir dans le Cours de l'histoire : "La mort et nous"

Pour faire face à la mort, les vivants l'inscrivent dans des rituels d’accompagnement, des attitudes et des représentations prédéfinis. Le deuil a ainsi profondément évolué. Comment la médecine moderne modifie notre rapport à la mort ? Avons-nous enterré les pratiques funéraires de nos ancêtres ?