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La mort de Jeanne Moreau, comédienne fleuve

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Jeanne Moreau en 1960
Jeanne Moreau en 1960
© Getty - Giancarlo BOTTI/Gamma-Rapho via Getty Images

Archives. Vilar, Louis Malle, Truffaut, Antonioni, Duras, Bunuel, Losey... au cinéma et au théâtre, elle a côtoyé certains des plus grands auteurs dans un parcours artistique exceptionnel. Ses interprétations, sa beauté, sa voix singulière, ont fait d'elle l'actrice majeure de la seconde moitié du XXe siècle.

Elle fut comédienne bien sûr, au théâtre, au cinéma, mais également chanteuse - l'éternel "Tourbillon de la vie", ou réalisatrice… Difficile de choisir les temps forts dans un parcours qui fut comme une oeuvre, au contact de certains des artistes les plus importants du XXe siècle. Alors évidemment on se souviendra d'elle dans le trio magique de "Jules et Jim", de sa beauté en Noir et Blanc dans "Ascenseur pour l'échafaud" de Louis Malle ou "La Nuit" de Michelangelo Antonioni, de son personnage à la dérive dans "Les Valseuses"…

Née le 23 janvier 1928 à Paris, Jeanne Moreau débute au Festival d'Avignon en 1947, après des cours de théâtre suivis à l'insu de ses parents. Elle entre ensuite à la Comédie-Française qu'elle quittera pour suivre Jean Vilar au TNP. Au cinéma, après des petits rôles, deux films de Louis Malle, "Ascenseur pour l'échafaud" en 1957 et "Les Amants" en 1958 (qui fit scandale), la révèlent au grand public. Le film "Moderato cantabile", d'après Duras, vaut à Jeanne Moreau le prix d'Interprétation au Festival de Cannes, et sa performance dans "La Vieille qui marchait dans la mer" est saluée par le césar de la Meilleure actrice en 1992. En tout c'est près de 140 films qu'elle aura tournés, en compagnie de Malle et Truffaut bien sûr, mais également Decoin, Renoir, Demy, Vadim, Welles, Kazan, Losey, Fassbinder, Wenders, Téchiné, Luc Besson ou François Ozon.

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Parallèlement à sa carrière cinématographique, Jeanne Moreau se consacre à la chanson, à la télévision et poursuivra au théâtre (écoutez-la dans "Quartett" pour son retour à Avignon en 2007). Elle a réalisé deux films, "Lumière" en 1975 et "L'Adolescente" en 1979. Elle est la première femme à entrer à l'Académie des Beaux-arts en 2001. En 2005, elle crée en marge du festival Premiers Plans d'Angers, les Ateliers d'Angers, pour permettre à de jeunes réalisateurs de tourner leur premier long-métrage.

Ecoutez le critique de cinéma et ancien directeur de la Cinémathèque Serge Toubiana rappeler le parcours de Jeanne Moreau. Il répond à Valentine Joubin :

Pour Serge Toubiana, "Jeanne Moreau était la femme qui rayonne, avec toutes les audaces, qui a épousé l'histoire du cinéma"

6 min

C'est non seulement une très grande actrice, mais aussi une personnalité et un pan de mémoire. Elle a incarné le cinéma pendant plus de 60 ans à travers tellement d'entrées possibles : des cinéastes français, étrangers, européens, américains. Elle a vraiment voyagé dans le cinéma de manière unique. (…) Tous les gens à Cannes savaient que Jeanne Moreau était le cinéma, tout le cinéma, dans sa majesté. Et elle était donc très respectée. "Nous sommes dans un pays libre et ce pays libre, c'est le cinéma", disait-elle.

Le 27 avril 1983, l'émission "Jeanne Moreau : comme ça", c'est presque quatre heures pendant lesquelles elle se raconte dans l'ambiance sonore d'un café, entrecoupée de musiques.

Dans la première partie, elle évoque quelques souvenirs de comédienne : la séance d'enregistrement de la musique du film "Ascenseur pour l'échafaud" au cours de laquelle Miles Davis et ses musiciens ont improvisé en visionnant les images du film. Elle parle de sa voix qu'elle ne travaille pas pour laisser les émotions et la sincérité de l'instant s'exprimer. Elle évoque la création du personnage d'Eva avec Joseph Losey, Billie Holiday, l'art comme exorcisme à la difficulté de vivre.

Vous savez la création c’est comme ça. On n’est pas obligé de prendre des notes. C’est instinctif, on emmagasine.

La démarche, c’est quelque chose qui vient avec le texte qu’on doit dire, les regards, l’émotion, les vêtements inhabituels qu’on doit porter… c’est un tout. Ça vient de la place de la caméra, de la distance qu’on a à parcourir, du chaud, du froid, c’est quelque chose d’indéfinissable, c’est ça donner la vie à un personnage. Et je n’y ai pas fait attention, mais je ne pense pas que ma démarche soit toujours la même dans tous les films, je ne crois pas. C’est ça une actrice, c’est ça une comédienne.

Oh non je n’ai jamais travaillé ma voix. Ma voix elle est moi. D’ailleurs il paraît qu’elle change beaucoup. Quand je suis dépressive, ou contrariée, ou en colère, mes amis le reconnaissent tout de suite au téléphone. Elle n’est pas travaillée. […] On dit que les yeux sont les miroirs de l’âme mais la voix c’est le reflet des émotions. Et là aussi si vous êtes conscient c’est foutu. Vous avez des voix fabriquées qui ne communiquent rien du tout. Moi je suis frappée par les hommes politiques à la télévision. Un acteur ferait ce que certains hommes politiques font à la télévision, mais il serait viré, il ne travaillerait jamais c’est épouvantable. La sincérité, ça passe, le mensonge n’est pas victorieux.

Jeanne Moreau : comme ça (1ère partie), 27/04/1983

28 min

Dans la deuxième partie, Jeanne Moreau évoque sa volonté de vivre la vie qu'elle a choisie, la fascination qu'elle provoque sur le public, Marguerite Duras et la défense des films d'avant-garde. Le tout ponctué d'extraits du film "Les Amants" et plusieurs de ses chansons : "Je m'ennuie la nuit sans toi", "La célébrité, la publicité".

L’introspection, pour moi c’est ma tasse de thé comme on dit, ma “cup of tea”.

Au début, on joue les personnages. En fait, on se réfugie à l’intérieur d’eux. Puis avec le temps on s’aperçoit qu’ils vous aident à connaître les autres, et la personne qu’on affronte en dernier, c’est toujours soi. Et on s’aperçoit que cette fascination qu’on exerce sur les autres a un sens. Et je crois que c’est parce que c’est bon, c’est nécessaire, que le public puisse vivre certaines choses par personnes interposées. Je ne peux pas l’expliquer ça, c’est mystérieux, ça n’a pas de mots, ça appartient à l’irrationnel.

J’ai tourné “Ascenseur”, et puis après j’ai tourné le premier film de Molinaro, "Le Dos au mur", avec Gérard Oury, Philippe Nicaud. Puis après j’ai fait "Les Amants". Mais déjà, j’étais en contact avec Truffaut. Je connaissais déjà Orson Welles depuis bien avant que j’aie connu Louis Malle. J’ai connu Orson Welles à la Comédie-française, en 1951, et il voulait me débaucher […] quand il avait pris le Théâtre Edouard 7. Il voulait que je joue Desdémone dans Othello. […] Alors on croit qu’on rencontre les gens comme ça, mais c’est pas vrai, c’est des gens que j’avais rencontrés, que je connaissais, qui étaient venus me voir jouer… Parce qu’il ne faut pas oublier que je viens du théâtre. Je ne voulais pas faire de cinéma, je n’avais jamais été au cinéma, je ne savais pas ce que c’était que le cinéma, et je voulais être comédienne de théâtre, la grande tradition… “

Jeanne Moreau : comme ça (2e partie), 27/04/1983

54 min

Enfin, dans cette troisième partie, la comédienne confie à Francis Rousseau son désintérêt pour le discours politique, sa rencontre avec Fassbinder et le tournage de "Querelle", l'homosexualité, ses différents rôles, la poésie de Marguerite Duras, le mensonge, l'amour. L'entretien est émaillé de longs extraits de la bande son du film de Joseph Losey "Eva".

Il y a des choses qui vous suivent toute votre vie. Même si vous ne pouvez pas faire des références, si vous ne vous souvenez pas mot à mot de ce que vous avez lu, ou des choses qui vous ont frappé, il y a des choses qui ne vous quittent jamais.

Je n’aime pas les hommes politiques. Ce n’est même pas “Je n’aime pas”… Je me mettrais facilement en colère. Je déteste la politique, je souffre beaucoup du fait qu’on est obligatoirement politisé. Je refuse. Je refuse et par moments j’ai l’impression d’injustice absolument terrible parce que par moments j’entends des paroles : ‘ou on est de droite, ou on est de gauche”. Ça me met aussi en colère que le moment le plus vif des batailles du féminisme, qui dans leurs excès voulaient couper le monde en deux, d’un côté les femmes, d’un côté les hommes.

Vous savez aussi bien que moi que l’intolérance provoque des différences. Par exemple, la relation homosexuelle, aussi bien entre hommes qu’entre femmes, à un moment donné dérape. […] Il est évident qu’à partir du moment où on se croit en marge de la société à cause de son amour, ça c’est la pire des choses… Le désir d’aller au plus profond de la conquête, de séduire, et qui débouche sur draguer, ou simplement l’acte sexuel pour l’acte sexuel, ça c’est une des conséquences de la marginalité que la société a imposée et que nous nous imposons.

Jeanne Moreau : comme ça (3e partie), 27/04/1983

2h 21

En 1974, pour "les Après-midi de France Culture", Jeanne Moreau donnait son point de vue sur la place des femmes dans le cinéma.

C’est la présence prépondérante des femmes dans les films, comme héroïnes, qui ont donné la véritable existence au cinéma. Depuis quelques années, les choses basculent dans ce sens que les femmes ont de moins en moins de rôles importants à jouer, je parle en tant que comédienne, puisque les films sont absolument consacrés à la violence, et quand les films ne sont pas consacrés à la violence, ils sont consacrés à l’érotisme et alors là la place de la femme est réduite à l’état d’objet, ce qu’elle n’était pas dans la grande époque du cinéma américain par exemple.

La satisfaction narcissique intervient toujours au début d’une carrière, mais après il y a d’autres choses qui s’y mêlent. Ce n’est pas simplement le plaisir de s’exhiber, ce n’est pas simplement le plaisir de se montrer. N’importe comment, dans toute création artistique, dès qu’elle devient un peu approfondie, on est à la recherche de son soi profond, mais aussi à travers soi on est à la recherche des autres. Donc vous voyez on dépasse tout de suite le narcissisme.

Les femmes et le cinéma par Jeanne Moreau_Les après midi de France Culture, 04/03/1974

18 min