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La mort de Neruda : interrogations éternelles

Par
Neruda et Guillén, La Havane, 1961, anniversaire de la révolution cubaine
Neruda et Guillén, La Havane, 1961, anniversaire de la révolution cubaine
© Maxppp - EFE/Newscom

Les restes du poète et Nobel de littérature chilien vont être à nouveau exhumés afin de déterminer s'il a été assassiné par des agents du général Pinochet. Retour sur ces soupçons, et archive d'un hommage rendu à Pablo Neruda sur France Culture juste après sa mort, en 1973.

"Nous n’avons pas à croire à cette bonne foi des vainqueurs, à ceux qui ont dit : "Neruda n’a rien à craindre, la gloire lui est assurée, nous le respecterons, il mourra de mort naturelle." Il n’est pas mort de mort naturelle, il est mort assassiné, il est mort les mots à la bouche, c'est-à-dire, pour un poète, les armes à la main." Jean Marcenac

Le 23 septembre 1973, à Santiago du Chili, le grand poète Pablo Neruda mourait officiellement d'une "cachexie" (affaiblissement) due à un cancer de la prostate, ainsi que le précisait son certificat de décès rédigé par la junte militaire. C'était une dizaine de jours après le renversement de Salvador Allende, grand ami du poète, par le dictateur Augusto Pinochet. À l'époque déjà, Manuel Araya, l'ancien chauffeur de Neruda, fort de ce que lui aurait confié le poète lui-même, défendait la thèse de l'assassinat par injection de poison dans l'estomac. En 2013, les conclusions d'une équipe d'experts avaient écarté ces soupçons. Mais une ultime analyse va être menée en avril, avant que les restes du chantre hispano-américain soient remis en terre dans sa résidence d'Isla Negra, au Chili. Car en mai 2014, des chercheurs espagnols avait finalement mis à jour une présence massive de staphylocoques dorés, qui auraient pu être sciemment inoculés dans son organisme. 

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En attendant le résultat de ces dernières analyses, nous vous proposons la réécoute d'une archive de 1973. Le 26 septembre, trois jours après la disparition de Pablo Neruda, France Culture lui consacrait une heure d'hommage dans ses Après-midi, en compagnie d'intellectuels l'ayant côtoyé de près.

 "Confiné dans sa maison de l’Île Noire, sans communication possible avec son peuple, cette terrible angoisse imposée au poète a été le couteau, la dernière balle qui l’a achevé. (...)Toutes les radios disent en ce moment que l’on a attaqué la maison de Pablo Neruda, où il se trouvait, corps présent, mort hier. Ils ont déchiré et brûlé ses livres, ils ont brisé les fenêtres et cassé tant de précieux objets qu’il conservait."

 Rafaël Alberti, poète et dramaturge espagnol, ami de Neruda, en 1973

 Ecoutez cette discussion passionnée et émue entre l'homme de théâtre Guy Suarès, l'écrivain et poète Jean Marcenac et la femme de lettres Ugné Karvelis, qui connaissait bien Pablo Neruda pour l'avoir notamment publié en France. 

Hommage à Pablo Neruda dans Les après midi de France Culture, 1973

1h 00

S'y bousculaient l'expression d'une colère face à la mort de Neruda (déjà imputée à la dictature de Pinochet), et l'évocation de son parcours de poète engagé. Son enfance à Temuco d'abord, où s'est épanoui son amour pour les choses de la terre et son apprentissage de la dignité du travailleur : "Si c’est Christophe Colomb qui a découvert l’Amérique, c’est Pablo Neruda qui l’a créée, qui l’a, comme l’aurait dit Claudel, interpellée pour la créer, véritablement. Dans Le Chant Général, il se montre là un poète minéral où il analyse les métaux, le feu, l’eau, le vent, la pluie, et où il se fond dans cette nature." (Guy Suarès)

Puis ses brillants débuts littéraires et l'écriture de ses poèmes d'amour, son discours vibrant au Nobel et, bien sûr, son engagement politique, d'abord à travers la révolution espagnole où il trouvera "contact avec les autres hommes", sans qu'il cesse "pour autant, de chanter l'amour".

Salvador Allende et Pablo Neruda
Salvador Allende et Pablo Neruda
- Bibliothèque du Congrès national du Chili

"Chacun de mes poèmes s’est voulu un instrument de travail utile. (...) Et bien que ma situation ait soulevé et soulève des objections amères ou aimables, ce qui est certain, c’est que je ne vois pas d’autre chemin pour l’écrivain de nos pays vastes et cruels, si nous ne voulons pas que l’obscurité fleurisse, si nous prétendons à ce que les millions d’hommes qui n’ont pas encore appris à nous lire, ni à lire, qui ne savent pas encore écrire, ni nous écrire, s’établissent sur le terrain de la dignité sans lequel il n’est pas possible d’être des hommes à part entière. (...) J’ai été le plus abandonné des poètes, et ma poésie a été régionale, douloureuse et pluvieuse, mais j’ai toujours eu confiance dans l’homme." Pablo Neruda lors de la remise de son prix Nobel de littérature, 1971