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La mort vous va si mal

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**L'immortalité est un vieux rêve de l'humanité. De la fontaine de jouvence à l'élixir de longue vie, de nombreux mythes témoignent de la fascination pour la vie éternelle. A l'ère de la science, on semble pourtant toucher du doigt ce qui semblait relever, jusqu'alors, du domaine de la fiction. L'augmentation continue de l'espérance de vie depuis plus d'un siècle, l'essor des biotechnologies et de l'hybridation homme-machine pourraient-ils permettre de repousser indéfiniment la perspective de la mort ? C'est, en tout cas, ce en quoi veulent croire les transhumanistes, persuadés que l'avenir de l'humanité réside dans l'anthropotechnie. **

5 heures et demi par jour. Ou bien 84 jours par an. Chaque année depuis plus d’un siècle, l’espérance de vie de l’être humain augmente, repoussant toujours un peu plus l’inexorable échéance qu'est la mort. A s’en tenir aux chiffres, on en viendrait presque à espérer pouvoir repousser l’inévitable indéfiniment. Rassurant, à l’heure où les perspectives d’un au-delà, d’une existence après la mort, sont sans cesse questionnées : en France, 35 % des gens se déclaraient “sans religion” en 2012, un chiffre qui s’élevait à 52 % chez les 18-34 ans.

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**“Tu es né poussière et tu ne retourneras pas poussière ”, pourrait être le crédo d’une génération qui n’envisage plus la mort comme une fin en soi. ** Certaines entreprises l’ont d’ailleurs bien compris, la mort est un business comme un autre. Mais il n’est plus question de croque-mort et de pompes funèbres : il faut accéder à l’immortalité… port-mortem. D’où la naissance de services plus adaptés à cette nouvelle demande.

En Espagne, Roger et Gérard Moliné ont ainsi créé des “Bio Urnes”. Le concept est simple : les cendres du défunt servent de base à la constitution d’un engrais. Pin, gingko, érable ou chêne, le choix de l’arbre est laissé au futur terreau (ou à sa famille). D’autres préfèrent être intégrés à un écosystème marin grâce à une urne déposée au fond de la mer. Mais il est également possible d’être condensé en un diamant artificiel voire que les cendres du défunt soient envoyées dans l’espace lointain… dérivant ainsi à l’infini.

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Le spot publicitaire pour la compagnie Elysium, qui propose d'envoyer les cendres des défunts en orbite autour de la terre.

Ressusciter les morts ?
La spiritualité n’est pas fatalement absente de ces démarches, mais force est de constater que la science, via la biologie ou la technique, prend une place prépondérante dans ces funérailles d'un genre nouveau.

L’immortalité a, jusqu’ici, toujours été un rêve de science-fiction. Les récentes percées scientifiques, qu’il s’agisse de séquençage du gênome ou de prothèses d'organes clés, amènent les plus optimistes à croire en l’imminence de l’accès à la vie éternelle. D’ici 50, 100 ou 200 ans, il serait ainsi possible d’accéder à des techniques médicales prolongeant l’espérance de vie, grâce à des manipulations génétiques ou des ajouts biomécaniques. De la science-fiction ?

Les partisans de la cryonie sont eux persuadés du bien fondé de cette idée et ont fait le pari que, un jour, il sera possible de les ramener à la vie, la mort n’étant qu’un processus qu’il serait possible d’inverser. Le jour fatidique, ces personnes ont donc décidé de se faire cryogéniser une fois la mort cérébrale constatée . Leur corps doit alors être placé dans un caisson de glace carbonique dans les 6 heures suivant le décès, après qu’il lui a été injecté des anticoagulants et que le sang a été remplacé par une substance antigel.

En France, la technique dite de cryonie a été interdite depuis l’affaire des époux Martinot, cryonisés de façon totalement amateur en 1984 et 2000 par leur fils Rémy, conformément à leur demande. Le Conseil d’Etat a alors interdit ce mode de “sépulture”. Le fils Martinot avait voulu porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme… avant qu’une coupure de courant n’interrompe la cryonisation en cours et ne mette fin à l’histoire.

Reste que, dans certains milieux transhumanistes, la cryonie est une technique prise au sérieux, comme l’explique Marc Roux, président fondateur de Technoprog!, l’association française de transhumanisme :

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Le transhumanisme est un mouvement qui estime que nous approchons d’un point où les progrès de la science et de la technique permettront non seulement de faire reculer le vieillissement, mais également d’augmenter les capacités intellectuelles et physiques de l’être humain.

L’humain a de tout temps évolué avec sa propre technique, * explique ainsi Marc Roux. Sur des millions d’années il finit par se modifier lui-même. Il arrive un moment donné où on finit par s’en rendre compte et où on peut décider de le faire sciemment* .”

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De la réparation de l'humain à son augmentation
Le transhumanisme envisage donc l’évolution de l’être humain comme une évolution orientée, dirigée à l’aide des biotechnologies. Et si cette idée ne paraît pas complètement folle, c’est parce que les progrès récents en matière de prothèses semblent rendre possible l’hybridation hommes machines.

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Une vidéo extraite du jeu "Deus Ex : Human Revolution", qui traîte des problématiques liées au transhumanisme.

On pense immédiatement aux athlètes amputés des deux jambes, courant à l’aide de prothèses, Oscar Pistorius et Markus Rhem : leurs performances sont telles qu'ils peuvent espérer battre des athlètes valides. Ce qu'a d'ailleurs fait Oscar Pistorius à l'occasion des JO 2012. Markhus Rem, lui, n'y pas été autorisé pour l'Euro par sa fédération. La raison en est simple : les prothèses en carbone agiraient comme des ressorts et conféreraient des avantages supérieurs.

Ces prothèses qui remplacent des membres antérieurs, comme la main, les médecins font en sorte qu’elles aient une liberté de mouvement qui équivaut au mouvement naturel, c’est-à-dire moins de 180° de rotation. Qu’est ce qui empêche de donner une ampleur de 360° ? Rien. Les médecins et techniciens font le choix éthique de se limiter à la réparation” , raconte Marc Roux, avant d’évoquer la possibilité de voir des infrarouges grâce à des prothèses oculaires.

Les capacités potentielles posent d'indispensables questions éthiques à l'être humain. S'il n'en est pas encore là, on observe déjà très concrètement l'arrivée de ces technologies dans la vie courante : les prothèses cochléaires, qui permettent aux sourds et malentendants de retrouver l’audition équipent plus de 200 000 personnes dans le monde. Côté vue, la sécurité sociale vient d’annoncer le remboursement des prothèses Argus II, un implant biomédical qui permet aux personnes atteintes de dégénerescences rétiniennes de recouvrer en partie leur vision. Et à l'avenir, les recherches du Professeur Alain Carpentier et de son équipe sur le coeur artificiel Carmat vont concerner entre 1000 et 2000 personnes atteintes de troubles cardiaques par an, à en croire la Haute autorité de santé.

Ces avancées technologiques ne se cantonnent pas aux prothèses. Les chercheurs font également des progrès considérables dans le domaine de l’infiniment petit. Les recherches sur les cellules souches offrent la possibilité de traiter, dans un futur proche, les organes malades à l’aide d’une médecine régénératrice. Les “nanotechnologies” ou les “thérapies géniques” n’appartiennent déjà plus au domaine de la science-fiction .

Dans son ouvrage “La Mort de la Mort”, le chirurgien-urologue Alexandre Laurent, cofondateur de Doctissimo et dirigeant de la société de séquençage du génome DNAVision assure que :

La technomédecine prendra véritablement son essor à l’horizon 2020, avec la conjonction de la démocratisation du séquençage ADN, c’est-à-dire sa lecture et son analyse et l’arrivée de la chirurgie des gènes. Les avancées vertigineuses dans le séquençage intégral de l’ADN sont un exemple frappant de la nature exponentielle du progrès technologique. En 1980, les généticiens considéraient que l’on ne pourrait jamais séquencer l’intégralité de notre ADN. Quand le gigantesque programme de recherche international “Projet Génome Humain”, destiné à dresser la carte de l’ADN d’un être humain, a démarré en 1990, les plus optimistes estimaient qu’il faudrait quinze ans pour en venir à bout. [...] Ce projet colossal toucha au but en 2000.

Le premier séquençage avait coûté 3 milliards de $, il coûte maintenant moins de 1000 $. Et en séquençant des génômes, les chercheurs sont plus à même de comprendre les liens entre maladies et composantes génétiques.

L’ultime frontière : le cerveau
Ces avancées exponentielles, on les doit pour beaucoup à la loi de Moore, qui stipule que la puissance informatique double tous les 18 mois . L’augmentation constante des capacités de calcul a permis des bonds en avant considérables. Pourtant l’arrivée des interfaces cerveau / machine n’en est encore qu’à ses prémices et on est loin d’appréhender toute la complexité du cerveau.

**“On ne peut pas comparer le coeur et les multiples fonctions d’adaptation permanente du cerveau , assure Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et neurologue, ** directeur de recherche au CNRS et président du Comité d’Ethique de l’Inserm. Des recherches sont faites sur l’hippocampe artificiel, pour essayer de restaurer des capacités de mémoire. La différence c’est qu’on peut greffer des capacités de mémoire mais pas SA mémoire.

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On est capable de modéliser quelques milliers de neurones là où notre cerveau en a environ 70 milliards, chacun de ces neurones effectuant entre 50 000 et 500 000 connexions avec les cellules adjacentes.

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Il faudrait ainsi l’intégralité du parc informatique mondial pour modéliser le simple cerveau d’une souris.

A l'heure actuelle, deux projets d’envergure mondiale, aux budgets pharaoniques et réunissant plusieurs centaines d’équipes de chercheurs, dont le projet européen “Humain Brain”, ont pour but de modéliser la colonne corticale du cerveau humain .

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Nous sommes donc encore très loin des projets “d’uploading” les plus fous de certains transhumanistes et du milliardaire russe Dmitry Itskov, qui a pour objectif de télécharger sa conscience dans une IA, et contrôler à distance un android créé par ses soins.

Comme le fait remarquer Marc Roux, nous n’avons pas les technologies permettant de scanner efficacement le cerveau, sans même parler de scanner une conscience : “Il ne faut tomber ni du côté des Cassandre qui nous disent qu’il y a un mur infranchissable, ni dans l’excès de ceux qui nous disent que d’ici à 2045 on aura des intelligences artificielles si puissantes qu’elles nous proposeront plus de solutions que nous n’avons de problèmes à soumettre ” :

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Un rapport du Sénat intitulé "L'impact et les enjeux des nouvelles technologies d'exploration et de thérapie du cerveau" fait ainsi une distinction nette entre le cerveau et la conscience :

Cela supposerait que le cerveau et la conscience soient une seule et même chose, et que sauvegarder le cerveau donnerait les moyens d'immortaliser la conscience, sans prendre en considération l'épigénétique, c'est-à-dire le contexte environnemental nécessaire au fonctionnement du cerveau. Or, pour les neurobiologistes, il n'y a pas de cerveau isolé. De tels fantasmes relèvent d'un schéma d'explication et d'une rhétorique qui supposent que le cerveau est isolable. Selon Jean-Michel Besnier : "ce qui rend possible ce genre d'illusions est la simplification de la représentation de l'humain, qui résulte de la fascination avec laquelle nous cédons aux technologies lorsqu'elles nous donnent à voir. Ces technologies ont un privilège sur les autres : elles facilitent cette simplification de l'humain, en l'exposant à être réduit à l'élémentaire d'un fonctionnement quasi mécanique ".

Posthumanité et singularité

La perspective d’échapper à la mort semble donc bien lointaine. Selon une étude de l’Irmes publiée par la revue américaine “Journal of gerontology”, l’espérance de vie plafonnerait à l’âge de 110 à 115 ans chez les supercentenaires, sans que l’on sache exactement pourquoi il serait impossible de dépasser cet âge, à l’exception notable de Jeanne Calment, décédée à l’âge de 122 ans.

Le cerveau vu grâce à l'IRM de diffuson
Le cerveau vu grâce à l'IRM de diffuson
© Radio France - DR

Mais les progrès techniques exponentiels font miroiter d’infinies possibilités. Le docteur Alexandre Laurent, dans son ouvrage “La Mort de la mort”, consacre un long chapitre aux NBIC : les Nanotechnologies, la Biologie, l’Informatique et les sciences Cognitives (intelligence artificielle et sciences du cerveau). C’est la convergence des découvertes dans ces domaines qui devrait permettre des avancées médicales dont on peine encore à imaginer les conséquences.

En ce sens, cette idée rejoint le concept de “Singularité”, pilier de beaucoup de mouvements transhumanistes, qui postule que la convergence des technologies permettra à l’humanité de franchir un palier dans son évolution. Le transhumanisme ne serait, à cet égard, qu’une transition vers la posthumanité : cette idéologie postule “que le développement des technosciences impose d'envisager un nouveau système de valeurs accompagnant la production d'êtres nouveaux et légitimant le pouvoir de ceux qui bénéficieront des technologies d'augmentation de l'être humain ”.

Les transhumanistes de l'association française Technoprog! réflechissent ainsi aux conséquences directes de l’évolution des biotechnologies. Les progrès de la science n'ont pas que des vertus. Ils posent des questions de démocratie, de justice sociale et des risques, notamment éthiques, propres au développement de techniques qui offrent la possibilité de sélectionner les gênes jugés “utiles”.

C’est là que se situe toute la problèmatique du transhumanisme. Avant même de penser à échapper à la mort, il faut être capable d’envisager les enjeux et les conséquences de l'anthropotechnie sur notre modèle de société.

Pour approfondir le sujet sur France Culture, quelques émissions à (ré)écouter : Les Pieds sur Terre > Retour sur la cryogénisation

Révolutions médicales > Coeur artificiel, jusqu'où la médecine repoussera-t-elle la mort ?

Révolutions médicales > Cellules souches : avancées et perspectives

Le Sens des Choses > Le cerveau et l'intelligence artificielle
Marc Roux : "Un autre transhumanisme est possible"

Une interview de Marc Roux pour le site Silicon Maniacs, où il explique la portée du transhumanisme et la notion de "technoprogressisme".

Posthumanisme et transhumanisme

Un podcast et un dossier complets qui retracent l'histoire du transhumanisme, en distinguent les différents mouvements et leurs ambitions.

Le site de l'Association française de transhumanisme : Technoprog!