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La musique classique rend-elle les bébés plus intelligents ?

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"Bébé Concert" à la salle Gaveau, le 14 fév. 2015. Avant l'entrée des musiciens.
"Bébé Concert" à la salle Gaveau, le 14 fév. 2015. Avant l'entrée des musiciens.
© Radio France - Hélène Combis-Schlumberger

Entre cris et gazouillis, la salle Gaveau a accueilli son premier “Bébé Concert”. Le concept n’est pas nouveau, pas plus que l’idée que faire écouter de la musique classique à un enfant est bon pour son développement cognitif. Pourtant, sans la battre en brèche, des spécialistes la tempèrent.

Drôle de tableau ! Un orchestre symphonique réduit, un piano, et tout autour, sur la scène ou aux premiers rangs, des parents avec leurs bébés dans les bras. Bienvenue au premier “Bébé Concert” de l'Orchestre Lamoureux, accueilli par la salle Gaveau. Une demie-heure rythmée par le deuxième mouvement du concerto en fa mineur de Chopin joué par David Kadouch (et choisi pour son caractère mélodieux), puis par quelques comptines chantées par le chef Laurent Goossaert, et le public. Âgés de 0 à 3 ans, les bébés réagissent chacun à leur manière : certains semblent à l’écoute, ou fascinés par la beauté des instruments mis en valeur par la lumière rose-orangée de la salle, d’autres babillent, crient, ou cherchent à s’évader à quatre pattes.

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"On ne voulait surtout pas que ce soit un concert figé, avec des enfants et des parents assis sur les fauteuils de la salle Gaveau, on voulait que les enfants puissent se déplacer sur le plateau, au milieu des instrumentistes." Cécile Grondard, contrebassiste, présidente de l’association Les concerts Lamoureux

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Après le concert, nous sommes allés tendre notre micro aux membres du public. La majorité sont venus dans le simple but de profiter d'un moment de musique avec leur toute jeune progéniture.

Au Bébé Concert de l'Orchestre Lamoureux, les réactions du public

3 min

Dans le discours de quelques parents, apparaît en plus l'idée que l'écoute de la musique classique, puis son apprentissage, est bonne pour le développement cognitif de l'enfant.

Pour certains membres du public, la musique classique est la musique "idéale"

1 min

"La première raison c’est l’éveil musical. Entendre les sons, ça les aide beaucoup je pense, dans leur développement cérébral. L’harmonie, entendre des belles choses, être en contact avec les instruments... ça fait plein de connexions et c’est bien pour eux, comme ça a été bien pour nous quand nos parents nous emmenaient petits." Un membre du public

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Marie de Lombardon est responsable du développement à l'Orchestre Lamoureux. Elle explique avec enthousiasme avoir importé le concept du Japon, où était allé l'orchestre lors d'une tournée. Elle se souvient d'un concert dans une salle "remplie de plusieurs milliers de bébés" : "On nous avait dit : « Vous allez vous retrouver dans une salle vraiment silencieuse. Les bébés vont être très concentrés, c’est la magie de la musique ». Et en fait, c’était tout le contraire, les bébés jouaient, criaient, pleuraient, comme d’habitude, et c’est ça qui était amusant." A l'origine de ce projet donc, aucune revendication d'un caractère supérieur de la musique classique. Même si la jeune femme estime que celle-ci est un genre "tout à fait adapté" pour les bébés, mentionnant quelques études publiées sur le sujet. Si l'impact cognitif (moteur, perceptif, mémoriel...) de l'apprentissage de la musique est scientifiquement avéré, au même titre que pour le jonglage, les échecs, et bien d'autres activités, qu'en est-il réellement de l'impact de l'écoute musicale sur le développement de l'intelligence ?

"Bébé Concert" à la salle Gaveau, le 14 fév. 2015.
"Bébé Concert" à la salle Gaveau, le 14 fév. 2015.
© Radio France - Hélène Combis-Schlumberger

Hervé Platel est professeur de neuropsychologie à l’université de Caen. Il explique que peu d'études ont été réalisées sur l'impact de la stimulation musicale sur les fœtus et nourrissons. Jusque là, celles-ci ont quand même montré que les nourrissons étaient capables de distinguer la dissonance de la consonance, qu'ils préféraient les sons harmonieux. "Même si on n’est jamais complètement sûrs d’un caractère précâblé, ou inné, d’un point de vue perceptif du cerveau des bébés. Peut être que la consonance est quelque chose de naturel et de précâblé", souligne Hervé Platel. Concernant l'impact cognitif des stimuli musicaux, la science a là-aussi du mal à se prononcer. Le neuropsychologue avance simplement que des études ont été menées sur les bébés prématurés, montrant que la récupération cognitive et la maturation cérébrale se faisait plus rapidement chez les bébés stimulés par la musique : "ça laisse à penser que la stimulation musicale est positive pour le développement des apprentissages futurs, mais c’est plus une hypothèse qu’on entend à confirmer avec cette expérience clinique, qu’une confirmation qui aurait pu être faite par une étude de stimulation de bébés non prématurés, in utero."

"L'effet Mozart", une idée qui a la peau dure

En fait, l'idée coriace que la musique classique serait idéale pour le développement cognitif est héritée tout droit d'une étude publiée par l'équipe d'un certain docteur Frances Rauscher dans la revue Nature en 1993. Une étude sur "l'effet Mozart", qui prétendait prouver que l'écoute d’œuvres du célèbre viennois rendait plus performant dans les tâches spatio-temporelles :

Hervé Platel sur l'effet Mozart

4 min

"Il y a tout ce mythe autour du fait que Mozart aurait écrit une musique qui aurait certaines qualités que n’auraient pas d’autres, ce qui est complètement faux puisque d’autres équipes de recherche n’avaient pas réussi à reproduire les résultats de l'étude princeps, ou les avaient reproduits en utilisant d’autres musiques. En définitive, ce qui avait produit l’effet, c’est que c’était une musique plutôt dynamique et entraînante." Hervé Platel

Un mythe qui aurait ensuite été plus ou moins déconstruit par la communauté scientifique. Car Mozart, et plus globalement les compositeurs classiques, ne sont pas les seuls à pouvoir donner le la en matière de stimulation cognitive. Ainsi, à en croire Hervé Platel, des musiques très variées ont été utilisées dans le cadre d'études sur l'animal. Du classique, au new age en passant par la musique électronique... toutes ont eu un effet sur la neurogenèse des animaux en augmentant la création de neurones dans des régions du cerveau comme l'hippocampe : "A partir du moment où la musique n’est pas diffusée trop fort et qu’elle ne constitue pas un stress pour l’animal, ça fonctionne positivement. On peut s’attendre au même effet pour le fœtus."

"Dans la plupart des études de neurosciences qui s’intéressent aux effets de la musique sur les capacités intellectuelles chez l’enfant et l’adulte, on voit bien qu’il n’y a pas forcément une musique qui marche. Les musiques qui fonctionnent sont des musiques calmes, mais il n’y a pas que la musique classique, il y aussi le jazz, la musique moderne, des chansons que les gens aiment bien…" Hervé Platel

Ghislaine Dehaene, pédiatre, fait des recherches sur le développement cérébral du nourrisson, essentiellement sur le langage. Elle est du même avis que le neuropsychologue. "L’effet Mozart a été de nombreuses fois contesté, et l’idée d’une supériorité de la musique classique (évidemment occidentale) me semble relever d’un reste de colonialisme très connoté XIXe siècle."

Elle estime que tout est question de référentiel, et que des enfants élevés dans une autre culture "vont peut-être préférer écouter de la musique classique chinoise, ou de la musique munduruku, que de la musique classique occidentale". Ce choix étant aussi, d'après elle, très influencé par ce que la mère a écouté pendant la grossesse :

Ghislaine Dehaene : l'impact de l'ambiance culturelle sur le bébé, et l''effet Mozart"

3 min

"L’homo sapiens existe depuis beaucoup plus longtemps que la musique occidentale, que la musique tout court. S’il avait fallu attendre Mozart pour que les humains se développent cognitivement, eh bien, je pense qu’on n’aurait jamais pu atteindre Mozart : on n’aurait jamais eu ni la musique, ni ce qui précède Mozart, ni ce qui a suivi." Ghislaine Dehaene

Finalement, la pédiatre préconise avant tout aux parents de "tenter de se faire plaisir s'ils veulent faire plaisir à leur bébé. Il ne faut pas qu'il y ait de caractère d'obligation". Et si L'Orchestre Lamoureux cherche aujourd'hui à démocratiser le classique en menant, par exemple, des actions culturelles auprès d'un jeune public à Pantin ("Le Grand Manège Des Petits Riens", projet pédagogique mené en 2015), gageons justement que c'est exclusivement pour le plaisir et la joie du partage.

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