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La Nakba, la "grande catastrophe" du peuple palestinien

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Réfugiées palestiniennes qui traversent le Jourdain lors de la guerre israélo arabe le 25 juin 1949
Réfugiées palestiniennes qui traversent le Jourdain lors de la guerre israélo arabe le 25 juin 1949
© Getty - Charles Hewitt/Picture Post

Repères. Chaque année, le 15 mai, au lendemain de la proclamation de l'Etat d'Israël, les Palestiniens commémorent la "Nakba", un mot arabe qui signifie "grande catastrophe". Entre 1947 et 1949, environ 800 000 Palestiniens ont été chassés de leurs terres par les forces israéliennes.

Une "grande marche du retour" exige chaque année le droit au retour des réfugiés palestiniens. Elle est organisée entre le 30 mars et le 15 mai, jour de la "Nakba", la grande "catastrophe" en arabe. Il y a 70 ans, des centaines de milliers de Palestiniens étaient expulsés de leurs terres au lendemain de la proclamation de l'Etat d'Israël, le 14 mai 1948. Retour sur cette page de l'Histoire, à l'origine du conflit israélo-palestinien.

"Une guerre d'expulsion des Palestiniens"

"La Nakba est le nom qu’ont donné les Palestiniens au fait d’avoir été expulsés en très grand nombre, 800 000 environ, de leurs foyers, durant la guerre qui commence avec le plan de partage, le 29 novembre 1947, et qui finit à l’été 1949 avec les armistices israélo-arabes", définit Dominique Vidal, journaliste et historien, spécialiste du conflit israélo-palestinien. Le 29 novembre 1947, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution 181 qui prévoit le partage de la Palestine en deux Etats : l'un juif, l'autre arabe, avec une zone internationale pour Jérusalem et les lieux saints. C'est à ce moment-là que commence la "guerre d'expulsion des Palestiniens", selon Dominique Vidal. "Le plan de partage donne une espèce de feu vert à cette opération qui va ensuite s'accélérer au mois de mars 1948 avec le plan Dalet, le plan D de l'armée israélienne, qui est un plan d'expulsion", affirme-t-il.

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Selon un document secret des services de renseignement de la Haganah - principale armée juive illégale avant la création des Forces de défense d’Israël (Tsahal) fin mai 1948 - que l'historien israélien Benny Morris a trouvé dans les archives de l'Etat d'Israël : au 15 mai 1948, il y a déjà presque 400 000 Palestiniens qui ont quitté le territoire. Et les espions de la Haganah nous disent que 73% l'ont fait en raison des actions des forces armées juives et des massacres qui se sont produits à cette période. Le reste étant soit, à 22%, les peurs de la dissolution de la société palestinienne, et, à 5%, des appels aux départs locaux lancés par des responsables de milices palestiniennes.                                    
Dominique Vidal

Diffusion de rumeurs de maladies pour effrayer les Arabes

Walid Khalidi, un historien palestinien, dénonce ce "plan politico-militaire d'expulsion" dès 1961, dans son essai Plan Dalet : Master Plan for the Conquest of Palestine. La stratégie des autorités israéliennes est en fait protéiforme et prend également la forme d'une "guerre psychologique". "Un des thèmes favoris était celui de la propagation de maladies côté arabe. Le 18 février, Radio Haganah annonçait que des cas de variole avaient été décelés à Jaffa, suite à l'arrivée des Syriens et des Irakiens. Le même jour, elle révélait que parmi les morts et les blessés arabes, tombés au combat, plusieurs étaient atteints de "maladies contagieuses", détaille Walid Khalidi.

La peur des Palestiniens se fonde également sur des massacres, comme celui de Deir Yassin, perpétré par l'Irgoun - organisation armée sionistes - et le Lehi, dans la nuit du 9 au 10 avril 1948. 250 femmes habitants, femmes, enfants, vieillards, de ce petit village de la région de Jérusalem sont abattus. La conquête israélienne des terres arabes se poursuit. Deux villes arabes tombent avant la proclamation de l'Etat juif : Haïfa, le 22 avril, et Jaffa, le 13 mai. La stratégie d'incitation au départ est utilisée par les Israéliens, comme le reconnaît lui-même le dirigeant de l'Irgoun, Menahem Begin, dans son livre The Revolt (1973) : "Les Arabes d'Eretz-Israël furent saisis de panique (...) et commencèrent à fuir en proie à la terreur (...). La légende de Deir Yassin nous a aidés notamment à conquérir Haïfa". "En l'espace d'une semaine, 50 000 habitants arabes furent expulsés", commente Walid Khalifa, à propos de la chute d'Haïfa aux mains des sionistes.

L'exode devient massif après la déclaration d'indépendance d'Israël du 14 mai

L'exode palestinien devient massif après le 14 mai 1948 et la déclaration d'indépendance d'Israël, qui déclenche la première guerre israélo-arabe.  "Avec la création de l'Etat d'Israël et le renforcement des capacités militaires de la jeune armée juive, cette tactique d'encouragement au départ se mue en stratégie délibérée d'expulsion. Résultat : 300 000 Palestiniens supplémentaires chassés sur les routes de l'exil. Le cas des villes jumelles de Lydda et Ramleh, en juillet 1948, offre l'exemple le plus spectaculaire des nouvelles méthodes", analyse Dominique Vidal, dans Palestine 47. Un partage avorté.

Le futur Premier ministre, Yitzhak Rabin, reconnaît d'ailleurs cet usage de la force dans ses Mémoires. "Ces extraits furent censurés dans la version définitive des Mémoires de Rabin, mais reproduits dans le New York Times du 23 octobre 1979", précise Dominique Vidal. "Nous marchions dehors aux côtés de Ben Gourion. Allon répéta la question : "Que devons-nous faire de la population ?" Ben Gourion agita la main en un geste qui signifiait "Chassez-les". Allon et moi avons tenu conseil. J'étais d'accord avec lui qu'il était essentiel de les chasser. Nous les mîmes à pied sur la route de Bet Horon (...) la population de Lod ne partit pas volontairement. Il n'y avait pas d'autre moyen que d'utiliser la force et les tirs d'avertissement pour contraindre les habitants", écrit-il après la conquête de Lydda (Lod en hébreu), en juillet 1948.

Face à l'ampleur de l'exode palestinien, certains ministres israéliens s'inquiètent d'une "baisse de prestige des sionistes", relate Dominique Vidal dans Palestine 47. Le Partage avorté. "Dans une situation militaire encore précaire, le jeune Etat ne peut s'aliéner les sympathies internationales", analyse-t-il. Aharon Cizling,  le ministre de l'Agriculture, déclare au conseil des ministres le 17 novembre 1948 :

Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Ce qui est en cours blesse mon âme, celle de ma famille et de nous tous (...). Maintenant les Juifs aussi se conduisent comme des nazis et mon être entier est ébranlé                                                                                                                                    Propos retranscrits par l'historien Tom Segev, dans 1949.The First Israelis

Le mythe de la fuite

Longtemps, les expulsions de Palestiniens sont niées par les autorités israéliennes et les Israéliens eux-mêmes. Pour Israël, les Palestiniens se sont enfuis parce qu'ils ont répondu à l'appel au départ des pays arabes. Une version officielle de l'Histoire qualifiée de "propagande" par l'historien palestinien Walid Khalidi. "Le mythe selon lequel l'exode palestinien de 1948 aurait été déclenché sur ordre des dirigeants arabes - une antienne de la version officielle israélienne sur la guerre de 1948 pour se dédouaner de toute responsabilité quant au problème des réfugiés - a la vie dure. Ainsi, les défenseurs d'Israël le ressortent-ils dès qu'il s'agit de rendre les Palestiniens responsables de leur sort", dénonce-t-il dans Nakba (1947-1948).

Comment justifier alors les massacres perpétrés dans des villes arabes ? "Pour les tenants de cette thèse (officielle israélienne), non seulement les responsables de l’Agence juive, puis du gouvernement israélien, n’avaient pas planifié d’éviction, mais les rares massacres à déplorer – en premier lieu celui de Deir Yassine, le 9 avril 1948 – furent le fait des seules troupes extrémistes affiliées à l’Irgoun de Menahem Begin et au Lehi d’Itzhak Shamir", explique Dominique Vidal, dans son livre Comment Israël expulsa les Palestiniens ?.

Cette version des faits est contestée par des historiens palestiniens, comme Walid Khalidi, mais elle reste dans un premier temps cantonnée au monde arabe : 

"Un des thèmes centraux de la version sioniste des événements entre novembre 1947 et mai 1948 est que des ordres furent radiodiffusés aux arabes, les sommant de quitter le pays, afin d'ouvrir la voie aux armées régulières arabes. Je n'ai trouvé aucune preuve de cette allégation dans les sources sionistes de 1948, alors qu'il eût été évident de l'y trouver à ce moment là. Le 23 avril 1948, par exemple, la radio de la Haganah fit un récit détaillé de la fuite des Arabes de Haïfa en réponse au délégué syrien auprès des Nations unies qui les accusait d'avoir commis des atrocités contre les Arabes. Radio Haganah ne parlait d'aucun ordre dans son récit de la fuite des Arabes. Début mai 1948, le roi Abdallah de Jordanie accusa les sionistes d'expulser les Arabes de leurs maisons. Le 4 mai, Radio Haganah le démentit, mais sans évoquer un quelconque ordre arabe demandant aux arabes de partir", détaille-t-il dans Nakba (1947-1948).

Une nouvelle version de l'Histoire avec l'ouverture des archives israéliennes

Ce n'est qu'à la fin des années 1970 qu'une nouvelle historiographie remet en cause cette version israélienne de l'Histoire. Elle est menée par une génération qualifiée de "nouveaux historiens" israéliens, comme Benny Morris, Tom Segev ou Avi Shlaïm. Trente ans après la création de l'Etat d'Israël, ils ont enfin accès aux archives et ne trouvent aucun appel provenant des pays arabes, comme l'explique l'historien, Dominique Vidal.

En Israël, il y a une particularité : les archives commencent à s'ouvrir trente ans après les événements. C'est-à-dire qu'en 1978, on a commencé à ouvrir les archives de l'Etat et de l'armée sur la guerre de 1947-1949. Toute une génération d'historiens s'est jetée sur ces textes et ils en ont tiré comme leçon qu'il n'y a pas eu de fuite, de départ à l'appel de qui que ce soit. Il y a eu une expulsion massive dont le gros est dû à l'action des forces juives pendant la guerre.                                        
Dominique Vidal

Comme la plupart de ces historiens israéliens sont sionistes, alors la société israélienne commence progressivement à accepter la responsabilité de l'Etat d'Israël dans l'exode palestinien. "Naturellement, au début, ce livre a été mieux reçu du côté palestinien que du côté israélien. Mais son point de vue est maintenant accepté par de plus en plus d'Israéliens. La version de la guerre qu'il dépeint a cessé d'être un tabou en Israël", note l'historien Ilan Pappé dans la préface de son livre La guerre de 1948 en Palestine. Si cette version est désormais majoritairement acceptée par la communauté des historiens en Israël, une partie de la classe politique continue, elle, de nier la "Nakba". "L'actuel gouvernement israélien est dans la négation de l'Histoire. Il n'y a pas eu de Nakba pour eux", affirme Jean-Paul Chagnollaud, président de l'institut de Recherche et d'Études Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO).

Jean-Paul Chagnollaud : "Il n'y a pas eu de Nakba pour l'actuel gouvernement israélien"

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"La Nakba n'est pas terminée"

La Nakba prend fin officiellement avec le dernier armistice israélo-arabe, en l’occurrence avec la Syrie, le 20 juillet 1949. Pour commémorer l'exode de leur peuple entre 1947 et 1949, les Palestiniens ont choisi le 15 mai. Une date symbolique pour commémorer un événement qui a eu lieu sur une longue période, comme le souligne Jihane Sfeir dans L'historiographie palestinienne entre histoire et mémoire : "la Nakba représente pour les réfugiés palestiniens un marqueur temporel commémoratif d’un moment national caractérisant le déracinement". Aujourd'hui, de nombreux historiens s'accordent à dire que la Nakba continue, sous une autre forme. Le terme est certes impropre, car il fait référence aux expulsions qui ont précédé et suivi la déclaration d'indépendance d'Israël. Mais certains, comme Dominique Vidal, l'utilise, pour "des raisons de pédagogie" pour parler de la situation actuelle des Palestiniens qui ressemble à celle des premiers réfugiés. "La Nakba qui continue, c'est en fait la dépossession des Palestiniens de leurs terres", affirme-t-il. L'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA) dénombre aujourd'hui plus de cinq millions de réfugiés palestiniens. Pour Dominique Vidal, cette Nakba qui se poursuit est en fait "la clé de tout le problème israélo-palestinien" : "Imaginez un peuple dont plus de la moitié se trouve à l'étranger, hors de sa terre. Evidemment, on a là un problème majeur qui est au cœur de ce conflit depuis maintenant 70 ans". Jean-Paul Chagnollaud, de l'iReMMO, parle lui de "plaie ouverte" pour le peuple palestinien.

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Autre point d'achoppement dans le conflit : le retour des réfugiés. Le 11 décembre 1948, les Nations Unies ont voté une résolution qui affirme "qu'il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et  de vivre en paix avec leurs voisins et que des indemnités doivent être   payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers". Le 11 mai 1949, le gouvernement israélien endosse cette résolution lors de la conférence de Lausanne. Le lendemain, Israël est admis comme membre des Nations Unies. Mais depuis, la résolution n'a jamais été respectée. 

Les Israéliens n'ont jamais accepté qu'il y ait le moindre retour. C'était une épuration ethnique, ce n'est pas moi qui le dis, ce sont les historiens israéliens. Pour que l’État d’Israël, qui naît en 1948, puisse être un Etat juif, il fallait une majorité de Juifs. Par conséquent, il fallait expulser les Palestiniens qui s'y trouvaient. Sinon, on aurait eu un Etat juif à majorité palestinienne                                                                                                                                 Jean-Paul Chagnollaud, président de l'iReMMO

Comme l'analyse Dominique Vidal, le retour des réfugiés palestiniens sur leurs terres est le "dossier le plus difficile de futures négociations israélo-palestiniennes, en admettant qu'il y en ait".