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'La Nef' : la "presque" banque coopérative française réclame son autonomie

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53% des prêts réalisés à la Nef sont en direction des créations d'entreprise
53% des prêts réalisés à la Nef sont en direction des créations d'entreprise
© Getty

Demain l'éco. Crée il y a 33 ans à Vaulx-en-Velin, la Nef, établissement bancaire coopératif, vient d’atteindre le milliard d’euros d’encours. Pionnière dans la finance éthique, elle souhaite aujourd’hui sortir de l’adossement réglementaire qui l’empêche de se développer. Sous peine de quitter la France.

La Nef, c’est la banque dans son plus simple appareil, telle qu’inventée au XVe siècle, bien avant l’ère de la financiarisation et l’avènement du monde spéculatif. Elle fonctionne selon le principe simple d’utiliser les dépôts des épargnants pour financer l’économie réelle. Sans recherche de rentabilité de l’actionnariat, la Nef a la particularité de collecter de l’épargne des particuliers pour financer des projets à impact social, écologique ou culturel. Ce qui a été sa première innovation dans les années 80 rappelle Bernard Horenbeek, le président de son directoire :

Depuis trente ans, nous finançons les agriculteurs qui se lancent dans le bio au moment où tout le monde les considérait comme des marginaux et qu’aucun banquier ne voulait se mouiller. Nous, nous étions là. Nous étions là aussi quand les premières énergies renouvelables ont commencé à apparaître, nous avons apporté notre soutien à ceux qui amenaient des alternatives aux énergies fossiles. Et nous sommes encore là dans tous les projets qui respectent la planète sur laquelle on vit.

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Les écoles Montessori, les librairies indépendantes, les ateliers de réinsertions, les très à la mode baskets Veja ou encore Enercoop sont autant de projets qui aujourd’hui encore trouvent le soutien de la Nef (Nouvelle économie fraternelle).  Avec son réseau de banquiers itinérants, c'est un interlocuteur aguerri du monde alternatif et des start ups.

Avant de rejoindre cette coopérative financière, Anne Gral travaillait dans la banque traditionnelle. Elle appartient à cette génération de jeunes diplômés pour qui le sens a plus d’importance que le montant du salaire.

Anne Gral, banquière itinérante à la Nef avec un porteur de projet lors du premier festival des scop et coopératives à la Cité fertile de Pantin, 18 juin 2021
Anne Gral, banquière itinérante à la Nef avec un porteur de projet lors du premier festival des scop et coopératives à la Cité fertile de Pantin, 18 juin 2021
© Radio France - Annabelle Grelier

Dans les autres banques, on n’a pas le temps d’écouter, il y a des grilles de lecture, toute l’économie alternative est jugée trop risquée. Les librairies, c’est non, les coopératives, c’est non. Ici, on a de l’expérience et un bon recul. Nos sociétaires nous demandent de faire confiance à tous ces projets parce qu’eux y croient.

Le reportage d'Annabelle Grelier sur la Nef.

3 min

Desserrer le carcan réglementaire

A ses débuts en 1988, la Nef ne pouvait offrir que des comptes à terme pour les professionnels et proposer des parts sociales de coopérative. Elle ne disposait que de la possibilité d’émettre du crédit. Une extension d’agrément en 2015 lui a permis de proposer son premier produit grand public aux particuliers avec le livret B et une carte bancaire pour les comptes pro. Malgré une forte demande citoyenne, il lui est toujours impossible d’offrir un compte courant aux particuliers.

La réglementation bancaire en France est sans doute la plus stricte de l’Union européenne. L’attribution d’agrément bancaire se fait au compte-goutte, une à deux par décennies, des licences gardées jalousement par un certain lobby des banques traditionnelles qui entretiennent des liens étroits avec Bercy et l’Inspection des Finances.

L’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, l’organe de supervision français de la banque et de l’assurance, dont les prérogatives ont été renforcées en 2010 après la crise des subprimes, impose à la Nef qu’elle soit adossée au Crédit Coopératif, lui-même adossé au groupe BPCE, Banque Populaire Caisse d’Epargne.

Un adossement qui aujourd’hui entrave la Nef dans son développement et ne lui permet pas d’être une banque pleine et entière.

Bernard Horenbeek, le président du directoire de la Nef  au festival des scop et coopératives à la Cité fertile à Pantin, 18 juin 2021
Bernard Horenbeek, le président du directoire de la Nef au festival des scop et coopératives à la Cité fertile à Pantin, 18 juin 2021
© Radio France - Annabelle Grelier

L’agrément bancaire est un agrément discrétionnaire, il faut faire preuve d’une certaine stabilité et d’un niveau minimum de fonds propres pour convaincre le comité d’agrément au sein de l’ACPR. Le régulateur doit s’assurer que l’établissement est assez solide pour pouvoir encaisser des chocs au niveau de son activité crédit et être en mesure de rembourser ses épargnants qui lui ont confié leur argent. Or la Nef, en trente-trois ans d’existence, a su prouver son sérieux et sa résilience. Après la crise de 2008, elle a bien mieux résisté que la plupart des banques traditionnelles, estime Bernard Horenbeek.

On s’est rendu compte que les seules banques qui n’avaient pas été touchées par cette crise étaient les banques éthiques. Parce que les fondamentaux de nos banques c’était l’économie réelle, la transparence de la circulation des fonds. Nous étions étrangers à tout ce qui avait provoqué cette crise. En revanche, nous avons perdu l’après crise parce qu’ensuite la réglementation bancaire s’est durcie. Certes, il fallait le faire mais malheureusement cela s’est fait sans aucune distinction entre les banques éthiques et les banques classiques.

La Nef est aujourd’hui à bout de patience et devant la poussée des fintech et autres néo banques vertes, il est temps pour elle qui a fait preuve de maturité de devenir autonome affirme le président du directoire.

"S’il le faut nous partirons"

Une fois encore, la Nef a traversé la dernière crise sans trop de difficulté. Des suspensions de remboursements ont bien été demandées mais la crise sanitaire n’a eu que très peu d’incidence sur la coopérative. Peu surprenant puisqu’elle a parmi ses clients de nombreux commerçants de proximité, des acteurs du bio, du vrac, du commerce équitable et du recyclage, sans parler des producteurs d’énergies renouvelables ce qui représente tous les secteurs en croissance aujourd’hui. La Nef a dans son bilan 2020 enregistré très peu de faillites, tout en connaissant un bond de nouveaux souscripteurs : 35 000 en trois ans pour atteindre cette année les 70 000 sociétaires. Aujourd’hui, avec 1 milliard d’euros d’encours, elle veut sortir de la marginalité pour devenir une véritable alternative.

Si on veut pouvoir changer le monde, il faut pouvoir changer d’échelle. Nous avons grandi grâce aux militants mais aujourd’hui c’est la génération des millénials qui frappe à notre porte. Il nous faut pouvoir prendre une taille qui nous permette d’agir réellement sur la réalité financière. Pendant trente ans, nous avons fait nos preuves et il est temps que tous les Français le sachent, que tous les citoyens qui le souhaitent puissent trouver des produits bancaires qui les rassurent sur ce que devient leur argent.

L’adossement avec le Crédit Coopératif touche à sa fin et déjà la Nef lance une nouvelle offre, plus spécifique pour les auto-entrepreneurs et les associations en développant une alliance avec la plateforme de la fintech française Manager.one et de la Banque Wormser ce qui lui permet de proposer un espace client et une application mobile. En revanche sans agrément, toujours pas de chéquier ni de carte bleue mais la situation ne saurait durer. "S’il le faut nous partirons", assure Bernard Horenbeek, originaire de la Belgique toute proche et dans l’espace Schengen, un pays qui permet aux banques éthiques d’exister.