Publicité

La PAC, un levier pour la transition écologique ?

Par
Manifestation pour une autre PAC, à Strasbourg, le 22 octobre 2019
Manifestation pour une autre PAC, à Strasbourg, le 22 octobre 2019
© Maxppp - Franck Delhomme

Alors que la prochaine PAC se négocie, les propositions pour une politique agricole commune plus verte - et pas seulement en surface - affluent. Elles proviennent notamment de la France, où plusieurs organisations suggèrent de faire du premier budget européen un levier pour la transition écologique.

Faire de la PAC un "green deal, plutôt qu'un green washing", voilà ce à quoi ont appelé 2 500 naturalistes européens dans une lettre adressée le 5 novembre dernier à la Commission européenne. Une lettre qui rappelle en une série de chiffres ce que l'agriculture industrielle encouragée par la PAC a fait à la nature depuis quarante ans. "L’agriculture intensive, écrivent-ils, a entraîné le déclin de 55 % des populations d’oiseaux européens en milieu agricole entre 1980 et 2015. Les populations d’insectes se sont effondrées de 76 % entre 1989 et 2016. La PAC a conduit à une intensification des pratiques agricoles, une homogénéisation des paysages, une augmentation des pesticides et des fréquences de fauche, l’expansion de l’irrigation et la destruction des pâturages." Un résumé terrifiant. Et pourtant, continuent ces 5 organisations dont l’Union européenne des ornithologues et la Fondation européenne des mammifères, la Politique Agricole Commune pourrait être le levier d'une transition écologique durable et profonde...au prix d'une grande transformation.

Ce qu'a fait la PAC 

La Politique Agricole Commune est la plus ancienne et plus importante politique de l'Union, avec un budget situé entre 50 et 60 milliards d'euros par an. Elle repose sur un système d'aides constituées en deux piliers. Le premier, le plus important en montant, sont les aides dites "découplées" attribuées, pour faire vite, à l'hectare (plus la surface agricole est grande, plus les aides européennes obtenues par l'agriculteur sont importantes). Le second pilier est constitué d'aides "au développement rural" et sont proposées depuis 1999 en faveur d'une agriculture plus verte. Enfin, les grands principes qui ont régi la mise en place de cette PAC en 1957 sont notamment : d'accroître la productivité de l'agriculture et d'assurer des prix raisonnables aux consommateurs. Aujourd'hui, cette productivité et ces prix bas sont remis en cause, car ils s'accompagnent d’externalités négatives extrêmement coûteuses à court et long terme pour l'environnement. 

Publicité

Aurélie Catallo est coordinatrice de la plateforme "Pour Une Autre PAC", qui réunit plusieurs structures paysannes, de citoyens consommateurs, de solidarité internationale et de bien-être animal. Elle explique le mécanisme selon lequel ces fameuses aides découplées ont mené à l'agrandissement des exploitations agricoles et à la diminution drastique du nombre d'agriculteurs :

"Ces aides à l'hectare ont conduit à utiliser des intrants chimiques pour produire plus."

1 min

Ces aides aveugles allouées à l’hectare conduisent à avoir davantage de surface, donc il faut travailler sur des exploitations plus grandes et pour cela avoir recours à des machines qui permettent de le faire, au détriment de l'emploi agricole. Ce modèle est dépendant du recours à la technologie, il déresponsabilise les agriculteurs et réduit leur nombre. 

Et de fait, encore aujourd'hui, 80% du budget de la PAC profite à 20% des exploitations les plus grandes. Or plus les exploitations sont grandes plus elles nécessitent le recours aux intrants chimiques, plus elles détruisent la biodiversité, moins elles encouragent l'emploi. Un cercle vicieux qui s'accompagne par ailleurs de l'abandon progressif des outils dits de "soutien de marché", comme les quotas ou les prix garantis, qui permettaient d'éviter les crises de sur-production et la baisse des cours. Petit à petit, les agriculteurs sont devenus dépendants de ces aides directes qui constituent pour certains éleveurs bovins par exemple, 150 à 200% du revenu. Phénomène accentué par l'autre objectif de la PAC, l'amélioration de la compétitivité internationale de ses paysans, entendez la volonté d'exporter ses productions le plus possible. 

Aide totale de l'UE aux pays membres pour la période 2015-2020, en milliards d'euros.
Aide totale de l'UE aux pays membres pour la période 2015-2020, en milliards d'euros.
© AFP - Laurence Saubadu, Bruno Kalouaz

Ce que pourrait faire la PAC

Les alertes de la communauté scientifique, écologiste, et même mondiale (experts des Nations unies, Cour des Comptes de l'Union européenne, etc.) se sont multipliées ces dernières années pour une révision complète de la PAC, qui doit selon eux, faire de l'urgence environnementale sa priorité. Et cela tombe bien, car l'agriculture est en capacité de stocker bien plus de carbone dans les sols qu'elle n'en rejette, si cette agriculture était menée selon les principes de l'agro-écologie. Elle pourrait même devenir une source d'emplois non négligeable. 

Fin octobre, France Stratégie, instance d'évaluation des politiques publiques sous l'égide de Matignon, publiait un rapport co-dirigé par Jean-Christophe Bureau et Pierre Dupraz, préconisant de changer l’architecture de la PAC, notamment son système d'attribution d'aides. Fini le système d'aides à deux piliers (les aides aux revenus et les aides environnementales), le think-tank propose d'allouer les financements de la future PAC non plus en fonction de la surface mais en fonction de l'Unité de Travail sur l'exploitation

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

En résumé, les fermes utilisant le plus de main d’œuvre seraient les plus rémunérées. En outre, et pour s'assurer que l'argent versé le soit bien au bénéfice de l'environnement, cette rémunération pourrait être, toujours selon France Stratégie, distribuée sous forme de bonus/malus à hauteur de la durabilité des pratiques agricoles menées sur l'exploitation. Concrètement, le maintien d'une prairie permanente, l'agro-foresterie ou la diversification des cultures donneraient droit à un versement bonifié. Au contraire, l'utilisation de pesticides ou l'émission de gaz à effet de serre seraient taxées. 

Cette idée de rétribuer non plus à l'hectare, mais à l'actif, ils sont de plus en plus nombreux à la porter. Ainsi, le syndicat agricole minoritaire, la Confédération Paysanne, promeut cette idée depuis longtemps. Nicolas Giraud en est le porte parole :

"Avec ce système un maraîcher bio employant 10 personnes gagnera plus qu'un céréalier seul avec sa machine"

1 min

Pour s'affranchir des pesticides par exemple, il va falloir plus de travail, plus de main d'oeuvre, et d'autres pratiques culturales sur une même surface. C'est ce changement là que doit accompagner la PAC, car il répond aussi à une demande sociétale qui est celle de manger mieux.

Le Collectif pour une autre PAC, propose lui "d'allouer au moins 40% du budget du premier pilier aux paiements pour services environnementaux, tout en préservant le budget des aides couplées", pour éviter de sortir trop brutalement de la dépendance dans laquelle est tombée la majorité des agriculteurs qui tirent l'essentiel de leur revenu de ces aides. 

Autre principe qui revient régulièrement dans les propositions d'évolution de la PAC : la rémunération pour services environnementaux. Les paysans ne seraient pas simplement "incités" à adopter des pratiques plus écologiques, ils seraient carrément payés pour le faire. C'est ce que propose de son côté Benoit Biteau, agronome, agriculteur et député européen membre de la Commission agriculture pour Europe Ecologie les Verts, qui discute, en ce moment, de la future PAC :

"Beaucoup de paysans ont le sentiment d'être des assistés, il faut changer de paradigme"

3 min

Dès le premier euro versé, on rémunère pour les services environnement rendus sur une base de critères simples : par exemple sur l'évolution du taux de matière organique des sols agricoles. Cela nous permettra de tourner le dos à la perversité du système actuel pour essayer d’engager une distribution de l'argent public plus vertueuse.

Le paiement pour services environnementaux, voilà une idée qui commence à éclore, y compris dans les milieux institutionnels. Mais il faut aussi regarder la réalité en face : les tenants de ce changement de paradigme sont minoritaires à Bruxelles. L'industrie agro-alimentaire, qui a besoin de continuer de faire croire que produire à manger ne coûte pas cher, n'y a pas intérêt non plus. Et c'est pour cela que Benoit Biteau comme Nicolas Girod comme Aurélie Catallo pensent que ce débat sur la PAC devrait être ouvert bien au delà du monde agro-alimentaire, à tous les citoyens. Puisque, jusqu'à preuve du contraire, nous mangeons tous.