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La paradoxale politisation de la lutte contre l'épidémie aux Etats-Unis

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Le président des Etats-Unis Donald Trump le 19 mai 2020
Le président des Etats-Unis Donald Trump le 19 mai 2020
© Getty - Bill Clark/CQ-Roll Call

Le Tour du monde des idées. Depuis le début de la crise du Covid-19, aucune démocratie n'y échappe : les mesures de santé publique à déployer pour lutter contre le virus divisent l’opinion. De manière étonnante, on constate que les oppositions épousent le vieux clivage droite/gauche. Une situation éminemment paradoxale...

Les débats politiques autour de l’épidémie se sont déplacés. En février, ils tournaient encore autour de la question de savoir si nos régimes, démocratiques et libéraux, étaient ou non capables de protéger aussi bien leur population contre le virus de Wuhan que prétendait l’avoir fait la dictature chinoise. A certains, nos démocraties paraissaient trop faibles pour imposer un confinement rigoureux et un traçage obligatoire des personnes dans l’espace public. L’expérience a montré que nos peuples étaient, en tous cas, parfaitement capables de respecter de strictes mesures de confinement durant de longues périodes, puis des distances sociales et le port du masque. 

En outre, la démocratie nous offre deux outils décisifs qui feront toujours défaut aux régimes autoritaires. Grâce à la liberté d’expression et de critique dont nous jouissons, une épidémie de grande dangerosité ne saurait être longtemps cachée à l’opinion publique, comme cela a été le cas en Chine en décembre dernier. Par la tenue régulière d’élections libres et ouvertes, nous avons la possibilité de sanctionner les dirigeants qu’une majorité d’entre nous estime avoir failli dans ses missions à notre égard. Tel n’est pas le cas en système de parti unique, où les dirigeants ne sont pas comptables de leurs actes devant l’opinion publique. 

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Au coeur de nouveaux débats hautement techniques... le retour de l'antique clivage droite/gauche

Depuis quelques semaines, la politique s’est à nouveau invitée dans des débats dont le caractère extrêmement technique semblait devoir pourtant l’écarter. Chez nous, en France, le conflit endémique opposant populistes et libéraux s’est focalisé autour d’un médicament, l’hydroxychloroquine et d’un homme, le Dr. Raoult. Pour les premiers, le fameux épidémiologiste marseillais aurait trouvé, contre le virus, un médicament efficace que les "élites" voudraient refuser aux malades pour d’obscures raisons, notamment financières… Les seconds estiment que ce genre de question relève d’une expertise réservée aux seuls spécialistes et que ceux-ci ont tranché contre le traitement du Dr. Raoult. 

Mais dans nombre d’autres pays démocratiques, qui ne connaissent pas ce débat-là – exception française… - les moyens à déployer contre le coronavirus divisent également l’opinion. Et, de manière étonnante, on y constate que les oppositions épousent le vieux clivage droite/gauche. C’est une situation éminemment paradoxale. A priori, la politique sanitaire devrait pouvoir échapper à cette vieille ligne de partage des eaux… C’est assez largement le cas dans les démocraties apaisée, jouissant d’un niveau relativement élevé de consensus, comme l’Allemagne. Mais dans les Etats où l’opinion publique est fortement polarisée, comme les Etats-Unis, la perception des risques et, par conséquent, l’ampleur des moyens à employer contre l’épidémie, sont devenus des sujets hautement politisés. 

Dangerosité du virus : Républicains et Démocrates divergent radicalement

Ainsi, si 60 % des électeurs démocrates se disent "inquiets" face au virus, ce n’est le cas que de 12 % de ceux qui votent républicain. "Pas inquiets du tout", on n’en trouve que 2 % chez les sympathisants démocrates, mais 33 % chez ceux des républicains. "Une grippette passagère qui disparaîtra d’elle-même" prétendait Donald Trump. Alors même que leur pays est à ce jour, le seul où le coronavirus ait causé plus de 100 000 décès, une bonne part de ses électeurs en demeure aujourd’hui persuadée.

Jesse Singal fait appel à la théorie de la cultural cognition pour expliquer cette différence de perception. La manière dont nous percevons les faits et les évaluons est fonction de nos valeurs personnelles. Cette théorie rend compte en particulier de la manière dont nous nous débarrassons des faits susceptibles de remettre en cause notre vision du monde. Il est vrai que l’information numérique ciblée limite de plus en plus cette éventualité… 

On ne s’étonnera pas qu’à partir d’évaluations aussi divergentes de la menace, les préconisations politiques s’écartent considérablement. 61 % des électeurs républicains sont favorables à la réouverture immédiate des commerces non essentiels, tels que les salles de gym et les salons de coiffure. A contrario, 69 % des démocrates y sont opposés. On dira : le Parti républicain étant celui du business, grand et petit, il est cohérent qu’il fasse primer une logique économique sur les exigences sanitaires. Sur l’autre bord, les minorités ethniques noires et latinos sont de loin les plus touchées par l’épidémie et elles votent massivement démocrate. Mais cela ne suffit pas à expliquer ce désaccord. Il y a, côté républicain, une confiance en soi et un optimisme à tout crin qui refusent l’évidence de la pandémie. Et le président l’incarne lui-même depuis le début de la crise. Ses supporters soupçonnent les démocrates de vouloir mettre inutilement en panne l’économie américaine, afin de défavoriser leur candidat, crédité de bons résultats avant la crise.

La crise a favorisé l'émergence de nouvelles personnalités sur la scène politique

Cette crise sanitaire a constitué un test, une épreuve de vérité pour tous les dirigeants. On ne s’étonnera pas de constater que les populistes, en l’affaire, auront fait preuve d’amateurisme et d’improvisation. Elus pour contrer les experts, au nom du "bon sens populaire", ils ont généralement négligé les avis des autorités sanitaires de leur propre pays. Lopez Obrador, Bolsonaro, Poutine, Trump ont montré leurs limites. En Inde, Modi a décidé un strict confinement, en abandonnant à leur sort des millions de travailleurs migrants, obligés de repartir à la hâte et par leurs propres moyens vers leurs villages. 

Mais cette crise a été aussi l’occasion, pour d’autres personnalités politiques, d’émerger comme des gestionnaires efficaces et proches des gens. Aux Etats-Unis, c’est évidemment le cas de Andrew Cuomo, gouverneur de l’Etat de New York, dont la cote de popularité a soudain été dopée dans l’ensemble des Etats-Unis. Le site Politico a présenté ce démocrate modéré et pragmatique comme "le contre-poids moral de Trump". "Empiriste et au plus près des faits", il exhortait les autorités fédérales à "respecter l’avis des scientifiques", ce qui sonnait comme une critique implicite de l’inaction du président, qu’il prenait garde de ne jamais attaquer de front. De même a-t-il multiplié les appels à l’unité du peuple américain, tandis que Trump persistait à vouloir galvaniser ses supporters contre le camp démocrate. 

Dans le portrait que lui consacre Michel Grinberg, dans le dernier numéro de la New York Review of Books, il est présenté comme "autoritaire et accrocheur". Cela lui valait bien des antipathies avant la crise. Ces défauts se sont révélés des qualités pendant. Le premier décès dû au coronavirus est intervenu à New York le 14 mars. Dès le 16, Cuomo décrétait la fermeture des lieux publics et le 20, l’ordre de confinement général de toutes les personnes qui ne sont pas "essentielles". Il a pris à parti les autres Etats : "nos problèmes aujourd’hui seront les vôtres demain. Aidez-nous à les résoudre et demain, nous vous ferons bénéficier de notre expertise" a-t-il répété.

Gestion de crise : la prime à la décentralisation

Une des leçons qu’on peut tirer de cette crise, c’est qu’elle a été mieux gérée dans les Etats fortement décentralisés, telles que les fédérations, observe Raghuram Rajan. Les autorités locales sont mieux en phase avec les besoins réels des populations dont elles ont la charge. Ainsi, à New York, le confinement a été très bien accepté parce que la ville compte, d'une part, beaucoup de personnes très qualifiées qui ont pu se convertir au télétravail, de l’autre, des personnes travaillant dans le tourisme, les spectacles et la restauration qui savent que leurs consommateurs ne reviendront que lorsqu’ils seront pleinement rassurés. Mais dans des Etats faiblement peuplés, les gens vous disent qu’ils comptent, parmi leurs proches, nombre de personnes qui viennent de perdre leur emploi, mais aucun ayant attrapé le coronavirus… 

Une harmonisation est cependant nécessaire au niveau de l’Etat central. En particulier, pour l’attribution des moyens de lutte sanitaire. Sinon, comme on a pu l’observer aux Etats-Unis, les Etats les plus riches obtiennent plus facilement du matériel de protection ou des respirateurs. En outre, c’est aux gouvernements de fixer un cadre général, des règles minimales, mais en laissant beaucoup de responsabilités aux autorités régionales dans leur application : elles savent mieux ce qui est nécessaire localement. 

Il en sera de même pour les politiques de relance qui sont d’ores et déjà lancées pour remettre nos économies sur la voie de la croissance. Afin d’éviter les gaspillages improductifs, les investissements devront être réalisés sous la supervision des élus locaux. Ils connaissent les besoins réels de la population locale.