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"La parole de nos politiques trahit une crise narcissique"

Charles De Gaulle et André Malraux le 18 avril 1948.
Charles De Gaulle et André Malraux le 18 avril 1948.
© AFP

INTERVIEW. Mariette Darrigrand est l'invitée de la Nuit spéciale “Nos politiques pris aux mots” consacrée à la parole en politique. La sémiologue décrypte les enjeux et les mots du discours politique. Voici son interview retranscrite et ponctuée d'archives diffusée dans le cadre de cette Nuit.

En 1946, Paul Guimard invitait une cohorte de personnalités, dont Raymond Aron, à décrypter les mots des politiques, dans l’émission “La Tribune de Paris”. Soixante-dix ans plus tard, les auditeurs redécouvrent cette émission où il est question du registre de langage chez Jean Jaurès, Clémenceau ou Léon Blum. Vous, Mariette Darrigrand, travaillez depuis la fin du XXème siècle sur le langage des politiques. Avez-vous identifié, depuis cette émission de Paul Guimard, des moments de bascule, des césures qui permettent de relire l’évolution, perceptible, de la langue politique ?

Mariette Darrigrand : Si on part d’aujourd’hui pour ensuite remonter plus en arrière, il me semble que l’évolution la plus sensible est la porosité entre le langage politique et le langage de la rue. J’entends par “langage de la rue”, y compris la rue digitale et la rue médiatique. Dans ce grand bain médiatique, se mélangent divers discours et... les politiques y sont allés. C’est l’évolution des vingt dernières années, avec une accélération depuis qu’internet est devenue une part très importante de cet espace.

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Internet a-t-il modifié le discours en lui-même ? Son registre, son lexique ?

Mariette Darrigrand : Oui car dans ce nouvel espace, l’image est devenue pratiquement aussi importante que le mot. Une photo prise d’un politique (et pas simplement un cliché sur la plage en bonne compagnie, mais une photo qui trahit quelque chose du grand, du puissant), c’est devenu absolument générique. Il y a une espèce d’excitation à voir le puissant déchoir. A le voir monter... et à le voir déchoir. C’est un des plaisirs malsains de notre univers médiatique. C’est très embêtant pour les politiques, et c’est pour ça, je crois, qu’ils s’accrochent beaucoup aux “éléments de langage” parce que là, au moins, ils ont l’impression de pouvoir maîtriser quelque chose de leur discours.

C’est comme ça que s’est standardisée une parole politique ?

Mariette Darrigrand : La place de l’image fait que le politique se dit qu’au moins, son langage oral lui appartient, et qu’il va pouvoir le maîtriser. Or ça c’est une illusion absolue : on ne maîtrise pas son langage, surtout dans une démocratie où le politique doit se laisser interpeller. Ceux qui ont de la répartie et quelque chose antérieur à la prise de parole immédiate (c’est-à-dire, ceux qui ont lu des livres, ont des références, un cadre idéologique en tête), ont une manière de réagir au journaliste ou au citoyen beaucoup plus intéressante que ceux dont la boîte à idées ne contient pas grand chose. Or c’est ça qui arrive depuis une dizaine d’années : les politiques n’ont pas de catalogue idéologique dans la tête.

Les auditeurs peuvent (re)découvrir au cours de cette nuit spéciale un De Gaulle-écrivain à travers une archive de 2008 issue de la Grande traversée que lui consacrait Pierre Assouline sur France Culture. De Gaulle écrivait lui-même ses discours. Doit-on y voir une singularité ou plus simplement la marque d’une certaine époque ?

Mariette Darrigrand : Une certaine époque révolue mais pas que chez les politiques. D’une façon générale, la formation livresque, par l’écrit, est touchée de façon générale. C’est une problématique culturelle générale. Les gens qui sont structurés par l’écrit ont un certain âge. De Gaulle représente peut-être, dans notre vie politique immédiate, un pic puisqu’il était en plus un bon écrivain… dans son genre : un écrivain épique. Il y a trois grandes dimensions dans le langage :

  • l’épopée, c'est-à-dire le souffle
  • l’imaginaire / le mythos
  • et le logos, ou l’intime conviction.

Un homme politique doit pouvoir, à sa façon, articuler ces trois dimensions pour être vraiment intéressant. De Gaulle, lui, a à la fois été dans le logos - et même de manière performative quand il a dit “Une bataille est perdue mais pas la guerre” ou dans un autre genre, “Je vous ai compris” - et dans l’épopée, sa pente naturelle puisqu’il était lui-même un guerrier. Jusqu’à une époque récente, nous pensions que nous étions largement sortis du registre de l’épopée. Ca correspond à quand l’Europe a dit : “Plus jamais ça”. A ce moment-là, après la Seconde guerre mondiale, on est sorti de l’épopée, y compris dans le discours. Et à ce moment-là les hommes politiques, commencent à faire de la domesticité à défaut de faire “l’Histoire avec sa grande hache”, comme disait Perec. La démocratie devient la domesticité. A mon sensn c’est largement aussi noble que la grande guerre.

On pourrait avoir un registre lexical élevé pour parler de la quotidienneté...

Mariette Darrigrand : Absolument et c’est même cela qui nous est nécessaire. Or pour le moment, les politiques se restreignant, on pensait qu’il fallait gérer la cité et non sauver la France. Le mot “gérer”, très moche, fait partie du discours politique. Aujourd’hui, je le défends comme un mot intéressant après l’avoir critiqué. “Gérer la France” c’est la même étymologie que la “gestation”. Ils disent d’ailleurs “porter un projet”, avec la même idée : faire naître quelque chose de nouveau dans la cité. C’est la mission extrêmement noble et très difficile de l’homme politique contemporain. Or comme ils n’en sont pas persuadés, ils ont tendance à imiter les grands ... en les mythifiant parce que De Gaulle et Mitterrand s’arrimaient carrément aux hommes illustres : à Alexandre, à Cicéron…

Là où Pompidou citait plutôt Eluard…

Mariette Darrigrand : Mais peut-être que Pompidou est plus intéressant à reprendre aujourd’hui dans son genre, avec sa sensibilité à la culture, qu’un De Gaulle guerrier. Il faut peut être changer de paradigme. Ne pas être dans le discours “Guerre et paix”, le paradigme dans lequel nous sommes beaucoup aujourd’hui y compris lorsqu’il est question de “pacifier la france”. Se placer mettre dans un autre paradigme, un autre tableau, pour parler avec noblesse de ce que vous appeliez “le petit quotidien”.

Au coeur de cette archive tirée de “La Tribune de Paris”, à laquelle je faisais référence tout à l’heure, il est non seulement question de registre mais aussi d’art oratoire. Percevez-vous en la matière des différences d’époque ?

Mariette Darrigrand : On est politique dans une époque. Les grands de la fin du XIXème et du début XXème siècles sont encore dans une vision très tribunitienne, très héritée du monde antique.

Dans la verticalité ?

Mariette Darrigrand : Ils délivrent un discours écrit. C’est du Cicéron, c’est la figure du tribun qui écrit et va déclamer son texte au forum.On trouve encore de cela dans les grandes époques de la gauche. Car ça reste encore une posture plutôt de gauche, dans la lignée du “J’accuse” de Zola. Ca dure donc jusqu’à la fin des années 80. Puis lorsque la politique devient davantage une gestion de la cité, alors il n’y a plus de grands tribuns. Hormis Jean-Marie Le Pen, l’extrême-droite n’étant jamais sortie de cette tradition. Mais pour les hommes et les femmes politiques de gauche, de droite et du centre, tout se passe de manière beaucoup plus feutrée, moins écrite, moins déclamée, moins théâtrale. Mais la télé est aussi très importante à ce moment-là, et il se trouve qu’elle réduit le cadre.

Peut-on dire qu’à partir de ce moment-là, on écrit pour faire oral ?

Mariette Darrigrand : Ceux qui écrivent pour faire oral ont tendance à faire un effet de “fading” comme disait Barthes à propos de Racine. Il faut calmer les grands sentiments pour parler de manière beaucoup plus “connivente”, comme disent les conseillers en communication, “à l’oreille des téléspectateurs ou de l’auditeur” pour les médias de masse. Alors que les grands politiques, comme d’ailleurs les grands intellectuels, sont ceux qui parlent comme ils écrivent. Si vous écoutez Nathalie Sarraute, qui avait une voix magnifique, elle parlait comme elle écrivait. On peut retourner l’aphorisme : aujourd’hui il y a des gens qui écrivent comme ils parlent... et c’est beaucoup moins intéressant !

C’est aussi l’avènement d’expressions comme “parler vrai “ et “parler peuple”...

Mariette Darrigrand : Ce n’est pas du tout la même chose. “Parler vrai” relève de la recherche d’une authenticité. Dans notre histoire récente, c’est Michel Rocard. Cet exemple est très intéressant parce que la plupart du temps, et en particulier au début, il était peu compris, sur un plan purement cognitif. Et néanmoins, il établissait un contrat de lecture, “d’interlocution” comme on dit, très authentique. Il avait un respect de son récepteur. La langue politique a à ce moment là à un contrat égalitaire c’est-à-dire que le politique considère que le citoyen est de même valeur humaine. Ca s’entend dans la langue, même si on ne comprend pas le fond. Chacun de nous peut entendre à travers l’énonciation, le cadre de discours, que nous sommes considérés.

Une forme de maïeutique par la parole politique ?

Mariette Darrigrand : C’est en effet le dialogue socratique, la conversation au sens propre du terme, qui signifie “se tourner vers”. C’est une vision de l’homme. Peut-être Michel Rocard était-il en surplomb pédagogique de temps en temps, comme tous les gens ennuyeux, mais il portait cette idée égalitaire et c’est possible en politique. Plus récemment, le discours de Michelle Obama sur Trump et son lien aux femmes [avant l’élection présidentielle américaine, NDLR] était très lyrique mais elle était très authentique. Or ça se voit quand un politique a métabolisé le discours. Ni Michelle Obama ni Michel Rocard n’étaient dans un sourire.

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Et le “parler peuple” ?

Mariette Darrigrand : Le “parler peuple” nous envahit. Le peuple est au centre de notre vie politique comme interlocuteur monopolistique. Comme si les politiques ne parlaient qu’au peuple en parlant pour le peuple. C’est caresser la France dans l’anti-élitisme. Or, sur le fond, le peuple n’est pas le demos de la démocratie. Le “parler peuple” s’installe à la fin des années 90 quand le FN devient fort. Le mot “peuple” prend une dimension très séduisante et devient porteur de valeur quand on fait partie des classes sociales moyennes inférieures qui sont en train de se paupériser à cause de la mutation et la mondialisation. Le tribun porteur d’espoir va alors commencer par valoriser ces “Français moyens”, comme on dit, qui on le sentiment de perdre de la valeur à l’aune de ces deux phénomènes concomitants. A partir du moment où vous êtes interpellé et pris en compte dans votre situation, existe un bonus de séduction. Ca marche d’abord pour cela : le peuple étant le grand évacué du discours politique traditionnel où l’on parle du “citoyen”, des “Français” même s’ils ne sont pas du tout homogènes, le mot “peuple” permet de se projeter. Ce mot agrège alors avec brillance ces gens. Mais il est aidé par plein de petits mots, comme “fragile”, qu’on a vu monter à la fin des années 90, traversant tous les champs. En vous donnant à penser que vous êtes “fragile”, ça vous donne à penser que vous êtes précieux, que vous allez peut-être vous casser. Ceux qui arrivent à manipuler ce mot à leur bénéfice ont un bonus extraordinaire. Et qui dit citoyen fragile dit chef puissant, sauveur.

Peut-on dire sans friser le lieu commun que la démagogie est un marqueur de notre époque, ou n’y en avait-il pas tout autant dans les années 30, 50, 60 ?

Mariette Darrigrand : La démagogie se rencontre beaucoup dans les périodes de trouble idéologique où il n’y a pas d’idée et où il ne reste plus que la grande séduction à tout va. Cette séduction n’est pas du tout nouvelle, elle a été inventée dans l’Antiquité. Mais nous sommes dans une période de démagogie généralisée parce qu’il n’y a plus de “ismes” intéressants. C’est donc une période de sentimentalisme généralisé. De flatterie. Il est très étonnant pour moi c’est que depuis le deuxième Chirac, et peut-être même depuis Mitterrand, les politiques ont axé toute leur libido, leur désir, sur la prise du pouvoir. Là ils sont très bons, très créatifs, très pugnaces. Mais ils n’ont en quelque sorte pas préparé l’arrivée au pouvoir. L’exercer est beaucoup plus difficile. Ce sont des guerriers pro domo, c’est d’abord une carrière.

En quoi l’analyse du discours permet-elle d’identifier cela ?

Mariette Darrigrand : On perçoit par exemple combien leurs arguments de campagne sont immédiatement oubliés. Il n’étaient là que pour conquérir le pouvoir. On accuse les politiques de trahir leurs promesses mais ce ne sont pas des promesses : ce sont des arguments de vente, immédiats, pour eux-mêmes. Il n’y a aucun rapport entre ce qu’ils disent pour prendre le pouvoir et les mots de justification dans lesquels ils sont ensuite pendant cinq ou sept ans. Ce qui manque entre les deux, ce sont les mots performatifs qui devraient changer le réel. Mais ces mots-là ne sont pas des mots du discours mais des mots de la pensée, des mots de concepts. Par exemple quand on parle de “multiculturalité” ou de “libéralisation du travail”, il n’y a pas de concepts derrière ces mots. La laïcité est par exemple agitée, mais c’est une construction, un mot-objet comme une statue. Sur ces deux gros sujets, ce qui manque c’est le vocabulaire de la pensée, de la créativité. Quand les mots arrivent ils sont tous dans l’anglais de la Silicon valley ou du dynamisme des Etats Unis. Les USA nous envoient leurs produits mais aussi leur soft power mais c’est tout à fait normal puisque nous n’avons même pas constitué le nôtre. En France, on constate une sorte de glaciation de certains mots qu’on enferme, qu’on fige. C’est le cas par exemple du mot “laicité”, qu’on paralyse.

Des sanctuaires ?

Mariette Darrigrand : Il y a des mots dont on ne peut plus se servir. “Identité” en est un autre, alors que “liberté” est un mot vivant, comme on l’a vu après l’attentat contre Charlie Hebdo, même avec plein de malentendus et polysémique. Mais il faut vraiment rouvrir le mot “laïcité", lui redonner un sens.

Diriez-vous qu’on réduit le champ lexical ?

Mariette Darrigrand : C’est une glaciation. Ce sont des mots qu’on sort pour arrêter la discussion. Si vous dites le mot “genre”, il y a ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, et on arrête de réfléchir, alors qu’on finit par ne plus parler de la même chose, et avec des mots vides. Les mots tournent à vide comme des hamsters dans leur roue. Alors qu’il ne faut pas avoir peur du sens.

On peut voir dans les “éléments de langage” une façon de masquer ce vide. D’où vient ce phénomène et de quand peut-on le dater ?

Mariette Darrigrand : Ils sont cosmétiques. Mais attention : on dit souvent que la politique se sert du marketing, or j’aimerais dire que c’est le marketing, à partir des années 50, qui regarde comment se fait le jeu de l’influence dans la politique. Tout le vocabulaire spécialisé de la politique, plus grande machine d’influence inventée par les hommes, est regardé à ce moment-là. Et pas l’inverse. La religion avait aussi regardé du côté de l’Antiquité avant cela. Car il y a quelque chose qui s’invente dans la rhétorique antique, qui constitue toujours notre réserve de sens. C’est bien-sûr monté en puissance avec les médias, l’américanisation. On cite toujours Lecanuet, parmi les premiers, puis Giscard avec sa fille. Mais il me semble qu’on a franchi une étape avec la génération Sarkozy - Hollande, qui est une génération coupée de l’Histoire. Ils sont nés largement après la guerre, ils n’étaient pas tout à fait acteurs en 68. Ils sont d’une génération un peu entre les deux, qui n’a aucun sens de la portée historique des choses. Que faire alors, sinon regarder ceux qui ont de l’influence ?. Et dans notre monde médiatique, ceux qui ont de l’influence, ce sont les people. Et tous les deux sont des gens qui adorent les acteurs, ont des femmes actrices etc. Ils sont fascinés par les acteurs, les bateleurs, les séducteurs médiatiques. Par la télé. Ca changera peut-être mais on voit là une sorte de pic.

Quel impact sur la façon de parler ?

Mariette Darrigrand : Il faut avoir des formules populaires, mais ce n’est pas qu’affaire de mots. Il faut avoir, comme disent les conseillers, un storytelling, une histoire. Des amours, des amis, des emmerdes. Des enfants. Etre un homme qui a une histoire avec un sens personnel du terme. Ces petites histoires sont une compensation du manque d’histoire au sens noble et majuscule.

A partir de quand peut-on dire que les hommes politiques sont média-trainés ? Ca convoque un imaginaire assez récent, je pense à Giscard, par exemple...

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Mariette Darrigrand : C’est en effet avec les années Giscard, puis à la faveur de l’émergence de ces agences en communication. Avant, certains politiques se sont sûrement entraînés avec leurs amis acteurs, mais ce qui change beaucoup, c’est l’importance de la télévision, qui devient centrale. Il faut savoir parler à la télévision. Ce n’est pas la même langue. Et puis arrive ce personnage qu’on nomme “Madame Michu”... la fameuse ménagère, celle qui intéresse les commerciaux autant que les politiques car elle vote. C’est la cible. Et ce qui est intéressant, c’est que ça fragilise aussi les politiques : cette cible détient le pouvoir en démocratie. Et si le client est roi, il faut vendre, séduire. A ce moment-là il y a un intérêt du monde politique à regarder ce qu’est le bon marketing. Car quand il est bien fait, le marketing, que je voudrais un peu défendre, c’est de la vraie sociologie. Les gens de marketing ont souvent une vision plus juste même que certains journalistes car ils connaissent mieux la vie quotidienne.

Moins en surplomb ?

Mariette Darrigrand : Le bon marketing, c’est une lecture intelligente d’un corps social. Pour voir les attentes, les mécanismes à l’oeuvre. La famille est par exemple devenue absolument centrale, le local aussi, et tout ce niveau de vie immédiate. C’est un mouvement en cours dans la société civile, qui est par moments très en avant par rapport aux politiques et aux médias. Les politiques font donc un marketing un peu daté. De l’époque où on achetait en masse...

A propos de masse, la parole politique aussi semble devenue massive. L’inverse de la stratégie de la rareté chère à Jacques Pilhan, par exemple…

Mariette Darrigrand : Pilhan étant absolument brillant comme conseiller, mais je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui il conseillerait le silence. Il conseillerait peut-être plutôt d’autres formes de parole. Il aurait peut-être inventé avec certains politiques d’autres formes d’interlocution avec le public.

Numériques par exemple ?

Mariette Darrigrand : Avec internet ou avec le local, car le numérique ne va pas sans l’expérience directe avec la personne. Cette vieille chose que d’aller serrer des mains sur les marchés le dimanche...

Mais justement, cette proximité que recherchait Valery Giscard d’Estaing en s’invitant chez les Français n’a pas forcément laissé une image très positive. On en a beaucoup ri…

Mariette Darrigrand : Regardez quand-même “Une ambition intime”, l’émission de Karine Le Marchand sur M6. Son premier numéro fût un grand succès d’audience, donc il y a quand même pour ces noces un peu étrange entre l’intime et le social. Le dispositif est intéressant : Giscard était un peu ridicule et intrusif en allant dans la maison des gens… là c’est la télévision qui va dans la maison des politiques…

Une maison fantasmée… Michel Rocard que vous citiez tout à l’heure, estimait que “la parole use” et conseillait à ses ministres de limiter leur expression médiatique. Sentez-vous des signaux d’un retour à la sobriété ?

Mariette Darrigrand : Franchement je n’en vois pas de signaux. C’est un des paradoxes de notre société d’image : elle est aussi extrêmement bavarde. D’ailleurs c’est intéressant qu’on ait retenu le mot “parole” car “parabola” n’est pas “verbum”... car il y a une différence entre le verbe et la parole. La parole est orale. Parabola Christi c’est la parole du christ, qui en plus chez lui est agissante… et il y a chez les politiques une espèce de désir complètement narcisso-christique à mon avis, d’avoir cette parole-là. C’est-à-dire : être entendu et provoquer du réel. Ils pensent que c’est performatif. A la fin de la campagne de 2007, tout le monde était évangéliste. Il faut bien reconnaître que ça peut marcher dans certains cas. Mais la question, c’est de savoir si ça peut marcher quand ce sont des politiques ou si ça peut marcher quand ce sont des animateurs très populaires, ou des people très populaires. Je crois que les politiques ont compris que leur parole était très relativisée et qu’ils sont plutôt à la remorque de ceux qui ont une vraie parole d’influenceurs. Ils sont dans une crise narcissique.

C’est ce qui amène le discours politique à glisser dans le registre de l’émotion ?

Mariette Darrigrand : Oui, même si l’émotion était déjà présente dès la Grèce antique. C’est un outil absolu : la possibilité qu’a tout discours de produire un effet sur l’autre. L’émotion en soi n’est pas haïssable. Elle est critiquable quand elle est détournée à des fins démagogiques. Mais l’émotion doit faire partie du métier politique, il y a une émotion noble en politique.

Est-elle plus niaiseuse qu’il y a vingt ou quarante ans ?

Mariette Darrigrand : Il y a un sentimentalisme, parce qu’il n’y a pas d’idées, pas de pensée, et une sorte de dédain des politiques pour la pensée. Dans notre pays il y a un gros problème de circulation de la pensée. Un essai se vend 2000 exemplaires alors qu’on a de très bons philosophes, sociologues, historiens, analystes.... Ce qui circule c’est cette espèce de paraphrase généralisée et ce que vous appelez “niaiserie”. Y compris quand on commente la niaiserie à son tour. Il est évident qu’il y a quelque chose de niaiseux dans bcp de prise de parole. C’est la limite de l’émotion. Il en faut, on ne pas faire de politique sans vibrer mais le sentimentalisme est absolument terrible quand il empêche de penser.

Les insultes et les noms d’oiseau, sont-ils toujours de l’émotion ou déjà de la stratégie , du dérapage hyper-controlé?

Mariette Darrigrand : Ca dépend des moments. “Casse toi pov con” [par Nicolas Sarkozy face à un manifestant, NDLR] est sorti tout seul, c’est une erreur, et c’est d’ailleurs un problème que ça sorte tout seul.

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Quand Mélenchon parle de “voyou”, de “bigotte”, il se situe dans cette tradition de la langue verte des politiques. Avec d’ailleurs un certain nombre de connotations sexuelles. L’idée de l’impuissance des politiques est quelque chose qui circule beaucoup, et les politiques qui se situent aux extrêmes veulent lutter contre l’impuissance des autres. Ils sont donc censés avoir une puissance de vocabulaire, dire les choses que personne n’ose plus dire. On s’imagine que Mélenchon a le sang vif, il se met dans une tradition française bien rouge, dans tous les sens du terme. C’est une construction. Il a en réalité une langue orale très écrite. Son blog par exemple est extrêmement vintage. C’est un professeur d’histoire, il a lu les bons livres et il travaille sur les mots. Il invente des mots. Par exemple sa formule “capitalisme financier transnational”, qui fleure bon son XIXème, était dans Marx. Mélenchon la retrouve, et il la ressort...

On arrive à évaluer si ça marche ?

Mariette Darrigrand : Le cas de Jean-Luc Mélenchon est intéressant parce que jusqu’à maintenant il n’arrivait pas tout à fait à embrayer autant que Marine Le Pen avec souvent les mêmes éléments de langage. C’était vrai déjà en 2012 et je me suis intéressée à la différence de style entre les deux pour des positions parfois très proches. Et j’ai remarqué que ce qui caractérisait Jean-Luc Mélenchon, c’était son côté “vieux prof”. A un moment donné, il fait le plein des voix dans son milieu, en analogie, mais beaucoup moins chez les jeunes ou chez les femmes.

Je n’avais pas envie de parler de parole sans parler de silence et de l’usage de la pause dans le discours politique...

Mariette Darrigrand : C’est une façon de scander et de mettre en valeur les mots.

Simple prosodie, alors ?

Mariette Darrigrand : Oui mais la gestuelle est très intéressante. Là aussi, le choix des mots est éclairant. En français, on a pris le mot “silence” là où le mot d’origine qui signifiait vraiment le fait de se taire était “tacite”. Nous avons choisi le mot “silence” qui désigne aussi une posture. C’est une manière de mettre ses mains différemment, de se prostrer, une concentration très particulière où l’on demande à l’autre de nous regarder différemment…

Ca évoque François Mitterrand marquant la pause et singeant la réflexion avant d’annoncer sa candidature en 1988… c’est donc du jeu ?

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Mariette Darrigrand : On mime, on joue. Dans une communication non verbale, émotionnelle, très travaillée. Quelqu’un qui utilise parfaitement le silence c’est l’écrivain Patrick Modiano. Je suis sûre qu’un politique qui utiliserait le silence comme il le fait aurait beaucoup de succès. Une posture singulière.

Et Ségolène Royal qui marque quatre minutes d’un silence pénétré, sur l’estrade d’un meeting en 2007… c’est évangélique ?

Mariette Darrigrand : Elle a eu une fin de campagne complètement evangélique. Le silence est une notion religieuse qui appartient à un catholicisme qu’elle connaît.

Le silence peut-il être rentable de nos jours pour un homme politique ?

Mariette Darrigrand : Regardez Marine le Pen, et sa séquence silencieuse après le combat des Atrides avec son père. Ca lui a plutôt réussi. Etre tout le temps dans le bain médiatique, dans le grand cirque finit par vous banaliser complètement.

Propos recueillis par Chloé Leprince.

Pour réécouter les trois séquences radiophoniques de cet entretien avec Mariette Darrigrand, c'est par ici :

Et toutes les archives sélectionnées pour cette Nuit spéciale "Les politiques pris aux mots", première du cycle de six Nuits spéciales jusqu'à l'élection présidentielle de mai 2017, sont à redécouvrir dans le dossier.

  • Production : Chloé Leprince
  • Réalisation : Virginie Mourthé
  • Avec la collaboration de Hassane M'Béchour