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La parole politique décrédibilise-t-elle la science ?

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Visite le 9 avril 2020, montée la veille dans le plus grand secret, d’Emmanuel Macron au professeur Didier Raoult. Le microbiologiste controversé a souvent intégré des sondages de popularité politique, devançant plusieurs fois le ministre de la Santé
Visite le 9 avril 2020, montée la veille dans le plus grand secret, d’Emmanuel Macron au professeur Didier Raoult. Le microbiologiste controversé a souvent intégré des sondages de popularité politique, devançant plusieurs fois le ministre de la Santé
© Maxppp - Aurélie Audureau / Le Parisien

Depuis le début de la crise sanitaire, jamais la science n'a semblé autant sollicitée. Les Français accordent une grande confiance à la discipline. Mais cette relation s'effrite lorsque la politique s'immisce dans le champ scientifique.

Se masquer, ne pas se masquer ? Se (re)confiner, ne pas se (re)confiner ? Comment ralentir la propagation du virus ? Avec cette crise du Covid-19, la science est au cœur de toutes les discussions. Elle est sollicitée de toute part, aussi bien par les responsables politiques que par les citoyens, en attente de réponse. En France, la discipline bénéficie d'une grande estime. Pour preuve : en juin 2020, un mois après le déconfinement, Harris Interactive publiait une étude sur la relation qu'entretiennent les Français et la science. À la question "D’une manière générale, diriez-vous que vous avez confiance ou non dans la science ?", 93% des personnes sondées répondaient "oui". 

La voix scientifique : une voix écoutée 

"Les Français ont une très bonne image de la science, explique Pierre-Hadrien Bartoli, directeur des études politiques chez Harris Interactive. Cette discipline est un domaine utile à la société. Être utile, cela peut couvrir plusieurs aspects mais celui qui est le plus associé à la science, c'est sa capacité à améliorer la santé." Pour les personnes sondées, la science est synonyme de progrès, de recherche, de développement. Pour Daniel Boy, directeur de recherches au Cevipof, lorsque l'on parle de la science, il y a encore dans l'imaginaire collectif cette image du "savant dévoué au bien commun, comme Louis Pasteur ou le couple Curie".

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Les Français sont méfiants à l'égard des responsables politiques lorsqu'ils citent des études scientifiques
Les Français sont méfiants à l'égard des responsables politiques lorsqu'ils citent des études scientifiques
- Arnaud Roszak

En France, la parole du chercheur est écoutée, respectée, mais celle du responsable politique l'est beaucoup moins. La défiance à l'égard des classes dirigeantes est forte dans le pays. Toujours selon cette même étude d'Harris Interactive, une grande majorité des Français interrogés (plus de 90%) font confiance aux médecins et aux scientifiques lorsque ces derniers citent des études scientifiques. Mais ce chiffre baisse drastiquement et tombe à moins de 40% lorsque ce sont des responsables politiques.

Selon Pierre-Hadrien Bartoli, une majorité de Français estiment que les responsables politiques n'utilisent pas les données scientifiques de façon "honnête"

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"Dès que vous mêlez le mot politique et le mot science..."

Ce constat n'étonne pas Daniel Boy, directeur de recherches au Cevipof : "Les Français sont très méfiants à l'égard des institutions, notamment les institutions politiques. Donc dès que vous mêlez le mot politique et le mot science, cela fait automatiquement baisser la confiance envers la discipline." Le manque de crédit, de transparence accordée aux classes dirigeantes peut même alimenter certaines théories du complot selon lui. 

Pour Daniel Boy, directeur de recherches au Cevipof, lorsque la politique s'immisce dans le champ scientifique, cela réveille certains soupçons chez une partie des Français

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Certains épisodes récents ont pu renforcer cette impression, dans la population française, d'être floué par le gouvernement. Un exemple type : la question des stocks de masques au début de la crise sanitaire. Le 26 janvier 2020, alors que le virus se propage en Chine, Agnès Buzyn (encore ministre de la Santé à l'époque), se veut rassurante en cas d'épidémie sur le sol français :

Nous avons des dizaines de millions de masques en stock en cas d’épidémie, ce sont des choses qui sont d’ores et déjà programmées. Si un jour nous devions proposer à telle ou telle population ou personnes à risque de porter des masques, les autorités sanitaires distribueraient ces masques aux personnes qui en auront besoin.

Le 4 mars 2020, la France est passée en stade 2 du plan de lutte contre le Covid-19. Invitée de France Inter, la porte-parole du gouvernement affirme qu'il n'y aura pas de pénurie de masques.

Pourtant, le 13 mars 2020, le Premier ministre Edouard Philippe prend un décret sur la réquisition des stocks et de la production des masques. Quelques semaines plus tard, la France passe une commande d'un milliard de masques auprès de la Chine. "Quand on a pas confiance, on juge qu'il y a des choses cachées, qui manipulent la réalité", explique Daniel Boy, du Cevipof. 

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Les scientifiques missionnés par le gouvernement eux aussi pointés du doigt

Si l'on ne croit pas nos responsables politiques, comment croire les organes scientifiques missionnés par ces mêmes responsables politiques ? C'est l'un des problèmes soulevés par Michel Dubois, chercheur au CNRS, dans son article intitulé " Le coronavirus peut-il altérer la confiance en la science ?" : 

Dès lors qu’il est question de l’estimation de risques liés à la santé et à l’environnement, l’expression de confiance dépend de la distance perçue entre le scientifique et le politique. [...] Les éditorialistes n’ont aujourd’hui de cesse de souligner le poids politique accordé par le gouvernement à ses deux conseils scientifiques, l’un présidé par Jean-François Delfraissy, l’autre par Françoise Barré-Sinoussi. Ils perçoivent moins clairement la complexité du positionnement de ces experts qui, conscients de leur forte exposition publique, doivent à la fois être partie prenante des choix politiques tout en se tenant à bonne distance du politique.

Preuve de cette défiance avec une autre étude d'Harris Interactive, publiée cette fois-ci en septembre : seuls 46% des personnes sondées font confiance au conseil scientifique missionné par le gouvernement lorsqu'il s'exprime sur le Covid-19. 

Les personnes sondées font plus confiance au professeur Didier Raoult qu'au conseil scientifique lorsqu'ils s'expriment sur le coronavirus
Les personnes sondées font plus confiance au professeur Didier Raoult qu'au conseil scientifique lorsqu'ils s'expriment sur le coronavirus
- Arnaud Roszak

Pour Pierre-Hadrien Bartoli, directeur des études politiques pour l'institut de sondage, cette défiance se fait "davantage sur la forme que sur le fond". Selon lui, une grande majorité des Français sont favorables aux mesures sanitaires prises, bien souvent issues de ce conseil scientifique. "La lutte contre le Covid, la peur d'un reconfinement, favorise cette adhésion", explique-t-il. Mais cet organe présidé par Jean-François Delfraissy reste associé à une politique menée par la majorité actuelle, une politique qu'ils rejettent."

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