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"La peste ou le choléra" : petite histoire d'une expression en politique

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Des femmes se disputent avec la personnification du choléra. Gravure espagnole datée de 1865.
Des femmes se disputent avec la personnification du choléra. Gravure espagnole datée de 1865.
© Getty - PHAS/Universal Images Group

C'est une version lettrée du "ni-ni", une image du choix cornélien. Si l'origine de l'expression est difficile à trouver, ses résonances se font plus politiques.

"Pas question de choisir entre la peste et le choléra !" : voilà ce que se sont exclamés certains électeurs déçus par les résultats du premier tour de l'élection présidentielle, le 10 avril au soir. Face à Emmanuel Macron, président candidat à sa réélection arrivé en tête, la candidate du Rassemblement national Marine Le Pen a atteint les marches du second tour pour la deuxième fois consécutive, et ce, 20 ans après la percée surprise de son père Jean-Marie Le Pen. A l'époque, le match droite vs extrême droite avait amené certains électeurs de gauche, appelés à faire barrage au FN et se joindre au front républicain en votant pour Jacques Chirac, à se rendre aux urnes avec des gants pour ne pas se salir les mains, ou une pince à linge sur le nez

Aujourd'hui comme en 2017, Emmanuel Macron ne veut pas entendre parler de "front républicain", puisqu'il estime rassembler d'abord sur son projet. Et comme lors de la dernière élection, le candidat France Insoumise Jean-Luc Mélenchon, arrivé cette année en troisième place de l'élection avec 22 % des voix, a appelé à ne pas accorder "une voix pour Madame Le Pen". Mais à gauche comme à droite, nombreux sont ceux ayant cette fois l'intention de voter blanc ou de s'abstenir, pour ne pas avoir à "choisir entre la peste et le choléra"… L'expression défile dans nombre d'articles, interviews, micro-trottoirs ou posts sur les réseaux sociaux. Mais d'où vient cette métaphore ? Comment ces maladies, contagieuses et mortelles, en sont-elles venues à désigner les deux faces d'un dilemme impossible ?

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Le choléra en nouvelle peste

Le Choléra Morbus, BLANCHARD T. ( - )
Le Choléra Morbus, BLANCHARD T. ( - )
- © BnF, Dist. RMN-Grand Palais / image BnF

Pour remonter aux sources, il faut d'abord, bien sûr, revenir au temps de la peste et du choléra… Et plus précisément, lorsque le choléra s'est peu à peu mis à concurrencer la peste, dernière grande épidémie de l'histoire en France au XVIIIe siècle, en tant que maladie la plus crainte. Entre 1343 et 1348, la peste a tué entre 40 et 60 % de la population européenne, rappelle Jean Vitaux, gastro-entérologue et auteur d’une Histoire de la peste (PUF, 2010) dans La Méthode scientifique : "C'était le fléau le plus absolu. Il y a des maladies qui ont tué beaucoup plus, probablement, comme la variole, mais cela n'avait jamais ce côté aussi énorme, brutal". Surtout, elle avait un caractère tout à fait "incompréhensible", souligne l'historienne Françoise Hildesheimer dans la même émission, "et quelque chose qu'on ne comprend pas, cela a un impact bien supérieur sur les esprits des gens qui y sont soumis".

Mais au XIXe siècle, alors que des médecins affirment que la France est désormais immunisée contre les ravages des grandes épidémies, survient un nouveau tueur en série : le choléra. Dès 1832, la maladie (du latin cholera "maladie qui vient de la bile") gagne le pays par le nord-est. C'est le spectre des grandes pandémies qui ressurgit : la fulgurance de morts à la chaîne et l'inconnu sur le plan scientifique. Contrairement à la peste qui est une zoonose, le choléra est une maladie uniquement humaine. Hyper contagieuse, on la surnomme alors le "trousse-galant". Jean Giono en décrivait les effets dans son Hussard sur le toit (1951) : des cholériques qui dégorgent une substance "semblable à du riz de lait" et convulsent jusqu'à l'agonie, "devancés par une cyanose et un froid de la chair épouvantable"…

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Comme la peste, devenue le nom d'une chose que l'on redoute le plus (l'expression "craindre comme la peste"), le choléra a connu des déclinaisons métaphoriques. Sur cette eau-forte issue de l'atelier de gravure Blanchard en 1832 (image ci-dessus), sobrement intitulée Le Choléra morbus, c'est la société française violemment affectée par le choléra que l'artiste donne à voir… Mais c'est aussi une caricature politique. Qu'y voit-on ? Quatre personnages : deux hommes à terre, agonisant la main contre la poitrine, un homme et une femme debout, qui s'enlacent. Comme halluciné, l'homme vêtu de haillons est décharné, le teint verdâtre, visiblement souffrant. La femme à laquelle il s'accroche est coiffée d'un bonnet phrygien et habillée aux couleurs du drapeau. Le couple mal assorti incarne l'épidémie et la Révolution de Juillet.

"Ah ! Chère Révolution de Juillet ! Sans toi je serais resté dans le nord de la Russie, c’est toi qui en révolutionnant la Pologne m’a fait venir dans ce malheureux pays. De là je me suis répandu en Allemagne, en Angleterre, et enfin, grâce à toi, chère Révolution de Juillet, me voilà à Paris. Unissons-nous pour le bonheur du Peuple ! Vive la propagande !…." lit-on en légende. Si les échos de cette illustration du choléra sont politiques, c'est qu'elle cache une charge visant l'alliance entre le peuple et la bourgeoisie censitaire, bénéficiaire des Trois Glorieuses de juillet 1830. Pour l'auteur monarchiste, l'épidémie est celle de la "propagande" révolutionnaire, la "fièvre" démocratique qui se diffuse en Europe…

Ainsi, "l'apparition en Europe, au XIXe siècle, d’une nouvelle maladie infectieuse épidémique, le choléra, laissera dans le langage courant l’expression choisir entre la peste et le choléra pour choisir entre deux maux", résume Jean Vitaux dans son Histoire de la peste. Les images associant épidémies et régimes politiques ont perduré. "Au XXe siècle, on a souvent qualifié le nazisme de peste brune, observe-t-il. En 2009, le journal Le Matin titrait : 'La peste noire rôde dans les rues italiennes', faisant allusion à la tentative de création par le Mouvement social italien (MSI), parti néofasciste italien, d’une milice urbaine ou société civile de surveillance pour lutter contre la délinquance."

La forme du dilemme moral ou du conflit cornélien

Par son histoire, le choléra fut donc, au même titre que la peste, l'un des noms employés pour décrire des maux aux caractères contagieux et funestes. Quant à la première occurrence attestée et répertoriée de l'expression "choisir entre la peste et le choléra", Jean Pruvost, historien de la langue française et lexicologue,"fort de [ses] dix mille dictionnaires" et malgré sa "plus belle arrogance du lexicolâtre", ne l'a pas trouvée.

Des traces, Jean Pruvost en décèle dans Le Grand Vocabulaire françois, tome XXIe par Charles-Joseph Panckoucke, daté de 1772 : "On dit proverbialement, dire la rage & la peste de quelqu’un ; pour signifier, en dire tous les maux du monde. Il dit la rage & la peste de son neveu." Au XIXe siècle, dans le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, "on retrouve cette expression, mais ce n'est pas le choléra, observe-t-il. On dit 'dire rage de quelqu’un', soit tout le mal possible". On retrouve sur Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, quelques références où la peste et le choléra sont accolés, mais ce sont principalement des essais à visée scientifique, "comme une Etude d’hygiène internationale Choléra et peste dans le Pèlerinage musulman 1860-1903, d'un certain Dr Frédéric Borel, en 1904".

Le succès de l'expression est cependant bien attesté par son enregistrement dans la 9e édition du Dictionnaire de l'Académie française, remarque le spécialiste, initiée en 1986 : "Fig. Devoir choisir entre la peste et le choléra, entre deux maux d’égale gravité."

Plus qu'une origine historique ou littéraire (inexistante ou qui reste à trouver), c'est la forme de l'image qu'il faut retenir de cette expression. Une figure de style qui met en scène un choix entre deux choses différentes, mais aussi néfastes l'une que l'autre. On peut l'assimiler à l'expression choisir entre se couper un bras ou une jambe. "En grammairien, j'y vois une opposition de genre qui a été, d'une certaine façon, ravivée quand l'Académie a décidé, contre l'usage, pour des raisons douteuses, que Covid était au féminin, remarque Jean-Christophe Pellat, professeur de linguistique française à l’Université de Strasbourg, s'essayant à des variantes actualisées comme le choix "entre le variant Delta et le variant Omicron", ou bien entre "une pizza Buitoni et un chocolat Kinder…". La traduction anglaise de l'expression, ou son équivalent, nous indique bien que c'est la forme de l'image qui compte. De l'autre côté de la Manche, on se retrouve plutôt coincé entre "the devil et the deep blue sea", le diable et le fond de l'océan…

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Choisir entre la peste et le choléra a ainsi tout d'un choix cornélien, c'est-à-dire un dilemme dans lequel les deux entrées de l'équation expriment une contrainte extrême, une alternative contradictoire, impossible à résoudre et entraînant celui ou celle qui y fait face dans un profond conflit psychique, voire moral.

Aussi, si vous posez le choix de la peste ou du choléra à un éthicien, ce n'est pas une tragédie où le héros est tiraillé entre son honneur et ses sentiments qu'il écrira, mais un tableau jaugeant l'option du moindre mal. En tant que philosophe pragmatique ou utilitariste, il s'agira d'établir le calcul de plaisirs et de peines, de faire le choix de l'efficacité, la rentabilité. On passe alors de l'image littéraire à l'expérience de pensée. Et d'envisager la question sous la forme d'une évaluation statistique comme cet internaute sur les réseaux sociaux : "Alors, moi, je lis que le choléra a une létalité comprise entre 1,8 et 6%, et la peste entre 30 et 60, voire 100% pour certaines formes. Vous faites ce que vous voulez mais moi, je vote choléra."

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Des résonances politiques

Aussi, si l'origine de l'expression n'est pas aisée à trouver et sa forme plus complexe qu'elle ne paraît, ses résonances dans l'actualité ont volontiers su se faire politiques. D'après une recherche commune avec le lexicologue Jean Pruvost, on retrouve la formule dans un article du Nouvel Observateur, employée par le Parti communiste au sujet de l'élection présidentielle de 1969, intervenue un an à peine après les événements de Mai 68 qui avaient fragilisé le régime gaulliste. Titré "Entre la peste et le choléra", le sous-titre de l'article donne le ton : "Les militants communistes donneront le maximum pour assurer le plein des voix à Jacques Duclos. Et ensuite ?" :

"On a dit que les communistes auraient peur de compter leurs voix, qu'ils hésitaient à présenter leur propre candidat. Eh bien, nous répondons 'chiche et nous relevons le défi', explique le jovial Jacques Duclos ; et le candidat du P.C.F. à l'élection présidentielle ajoute : 'J'utiliserai, à la télévision, la formule des conversations familières, des entretiens à bâtons rompus, de préférence à celle des longs exposés et, pour me donner la réplique, René Andrieu, le rédacteur en chef de l'Humanité, sera mon Michel Droit.'   Le sénateur de Montreuil faisait ces confidences au lendemain du jour où le responsable à l'organisation du P.C.F., Georges Marchais, interrogé à Europe n°1 sur l'attitude de son parti dans le cas d'une bataille au second tour entre Pompidou et Poher, déclarait : 'On ne peut pas choisir entre la peste et le choléra.' Est-ce à dire que, pour la première fois dans son histoire, le P.C.F. donnerait à ses électeurs la consigne de voter blanc ? Les Soviétiques sont favorables à un tel choix, susceptible de favoriser, au bout du compte, l'élection de Georges Pompidou (…) ."

Malgré le bon score du candidat du Parti communiste français Jacques Duclos (21,3 %), la gauche ne fut pas présente au second tour, lequel opposait l’ancien Premier ministre gaulliste Georges Pompidou (44,5 %) et le président du Sénat et président de la République par intérim, le démocrate-chrétien et centriste Alain Poher (23,3 %), renommés "peste" et "choléra" par Georges Marchais, comme en témoigne cet article. Quelques années plus tôt, on peut retrouver la formule non pas employée par un responsable politique, mais sous la plume du journaliste, Philippe Tesson, à propos de l'élection présidentielle de 1965 cette fois : "L'éventualité d'un choix entre de Gaulle et Pinay ne se pose pas et ne peut pas se poser pour nous. En effet, peut-on choisir entre la peste et le choléra ?". L'expression évoque ainsi souvent dans le champ politique la stratégie du "ni-ni" ou des réactions à des consignes de vote appelant, par exemple, à faire barrage au nom du "front républicain".

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