La petite histoire du prix Nobel

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La petite histoire du prix Nobel

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Alfred Nobel (1833-1896), riche industriel suédois, chimiste et inventeur de la dynamite. À droite, la médaille à son effigie pour les cinq prix qu'il a créés : physique, chimie, médecine, littérature et paix.
Alfred Nobel (1833-1896), riche industriel suédois, chimiste et inventeur de la dynamite. À droite, la médaille à son effigie pour les cinq prix qu'il a créés : physique, chimie, médecine, littérature et paix.
© Getty - Oxford Science Archive/Print Collector // Marc Müller/picture alliance

Le Nobel. La récompense a acquis un tel prestige qu'aujourd'hui le nom suffit. Mais qui est ce "plus riche vagabond d'Europe" qui l'a initiée, comment est né ce graal pour tant de scientifiques, auteurs ou faiseurs de paix ? Il était une fois un succès qui a mis son temps.

Son nom est entré dans l'Histoire, au-delà des 355 brevets qu'il a déposés, dont la fameuse dynamite. Son prénom a presque été oublié, mais tous les ans, les Nobel sont attendus dans le monde entier. Ces récompenses de très haute volée sont devenues des repères incontournables de l'évolution de notre société. Mais pourquoi Alfred Nobel en a-t-il eu l'idée ? Qui est ce personnage de roman et quelles sont les raisons du succès de ces distinctions ? Retour sur la genèse de ce qui a quelque peu peiné à devenir une telle institution.

Inventeur, cultivé, richissime et un peu touche à tout

Alfred Bernhard Nobel a vu le jour à Stockholm au sein d’une famille d’industriels et de chercheurs en 1833 et il est mort à San Remo, en Italie, à l’âge de 63 ans. Si son père est l’inventeur du contreplaqué, la fortune des Nobel a pour origine l’armement et notamment les mines. Alfred Nobel va donc suivre tout naturellement la voie familiale et s’intéresser, lui aussi, à la chimie des explosifs.

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Il n’a que 17 ans lorsqu’il vient étudier à Paris sous la direction de Jules Pelouze, chimiste réputé et collègue d’Ascanio Sobrero qui vient de mettre au point la nitroglycérine, un explosif bien plus puissant que la poudre à canon employée jusqu’alors mais dangereusement instable.

De retour en Suède, Alfred Nobel focalise toute son énergie sur cet explosif révolutionnaire et très prometteur en terme de profits qu’il veut rendre plus sûr, plus maniable et facile à transporter. Au cours de ses recherches, plusieurs explosions vont endommager l’usine familiale. La plus violente d’entre elles entraînera la mort de cinq personnes, dont son frère cadet.

Alfred Nobel : l'inventeur oublié ? Emission "La Marche des sciences", d'Aurélie Luneau, du 22 octobre 2009

57 min

["La Marche des sciences", avec : Bernard Blache, ingénieur chimiste, ancien membre du Palais de la découverte, commissaire de l'exposition "Alfred Nobel" au Palais de la Découverte (octobre 2008-janvier 2009) et Guy de Faramond, journaliste franco-suédois, ancien correspondant du Monde, journaliste au Moniteur, il a traduit le testament de Nobel]

Quelques années plus tard, en 1867, Nobel parvient à mettre au point un explosif puissant en mélangeant de la nitroglycérine à un corps absorbant et inerte, de la terre diatomacée, qui le rend solide et facilement transportable. De plus, la déflagration ne peut être obtenue qu’à l’aide d’un détonateur.

L'"extradynamit" de Nobel. Pièce de la collection du musée Nobel de Stockholm
L'"extradynamit" de Nobel. Pièce de la collection du musée Nobel de Stockholm
© Getty - Fine Art Images/Heritage Images

L’invention baptisée dynamite va accroître plus encore la fortune d’Albert Nobel car elle devient un outil indispensable dans tous les grands chantiers de travaux publics qui s’ouvrent à l’époque partout dans le monde : construction de routes, percement de tunnels ou de canaux, exploitation de carrières. Mais une utilisation militaire particulièrement meurtrière va bientôt ternir l’image d’Alfred Nobel faisant de lui un sinistre marchand de mort dont l’invention est capable de faire bien plus de victimes que nulle autre arme. Lui qui a aussi inventé la poudre sans fumée, qui permet à un canon de ne pas être repéré par l'ennemi.

Un peu plus d’un an avant sa mort, celui qui n'a pas eu d'enfant modifie son testament. Il lègue la quasi intégralité de sa fortune pour la création d’un prix qui portera son nom et récompensera des personnes ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité, dans cinq domaines : Paix, Littérature, Chimie, Physiologie ou Médecine et Physique. Le Prix Nobel est né, reflet des centres d'intérêt et de la personnalité de leur initiateur selon Antoine Jacob, auteur de Histoire du Prix Nobel  :

Pourquoi Alfred Nobel a-t-il choisi de telles disciplines pour ses Prix

6 min

La chimie était son gagne-pain et la physique était relativement proche. Le choix était logique.                      
La médecine a toujours été une science utile et considérée comme noble. Et lui-même était de nature fragile, souffreteux, il a toujours eu des problèmes de santé.                      
La littérature : il avait des velléités d'écriture. Il adorait Byron et Shelley et à 18 ans, il a publié un très long poème en anglais. A la fin de sa vie, il a aussi écrit un drame, une sorte de pièce de théâtre en grande partie détruite post mortem par ses proches car considérée trop scandaleuse : anticléricale, avec un inceste au coeur de l'intrigue.                    
Enfin, il n'a jamais expliqué pourquoi il a inclus la paix dans son testament. On sait en revanche qu'il entretenait une correspondance nourrie avec, notamment, avec la baronne autrichienne von Suttner, [pacifiste radicale], première femme Prix Nobel de la paix en 1905 et auteure d'un roman à succès intitulé Bas les armes. Elle l'avait incité à rejoindre la Société de la paix et il est allé incognito dans un congrès pacifiste universel, à Berne, en 1892. Il a alors mandaté un ex diplomate turc d'origine grec pour lui faire des rapports sur comment aider la cause pacifiste. Il était un peu ambivalent car il n'a pas arrêté pour autant la production d'armement, au contraire.                 
Antoine Jacob

Concordance des temps
59 min

Une reconnaissance qui attendra véritablement 1945

Les historiens, notamment norvégiens, estiment que les prix Nobel - en particulier de la paix - n'ont gagné leur véritable renommée internationale qu'après la Seconde Guerre mondiale. 

Dès le début, en 1901, la distinction bénéficie de l'aura du célèbre chimiste, à la fois inventeur et homme de lettres, fin, raffiné, génie philanthrope, apôtre de la paix, tout en étant, paradoxalement, fabricant d'armes et d'explosifs. Alfred Nobel était une personnalité très connue, que Victor Hugo, qui l'avait croisé dans des salons littéraires à Paris, qualifiait de "plus riche vagabond d'Europe", rappelle Antoine Jacob. 

Le journaliste explique également que la Fondation Nobel, créée après la mort du testateur pour être la "gardienne du temple", a défendu sa dernière volonté avec pugnacité. "Il n'y avait qu'à se mettre au travail, valeur cardinale dans une Scandinavie alors profondément luthérienne. La fondation et les partisans des nouveaux prix étaient persuadés de l'importance qu'ils prendraient dans le monde non scandinave. Ils sentaient  qu'ils bâtissaient un édifice destiné à durer et que si on ne prenait pas cette mission au sérieux, "on nous blâmerait par la suite" (dixit le secrétaire perpétuel de l'Académie suédoise de l'époque)".

Enfin, la récompense financière participe de l'attrait pour cette reconnaissance. Elle équivaut les premiers temps à l'équivalent de vingt années de salaire d'un professeur suédois, avant de varier.  

Mais à une époque où les prix restaient cantonnés à une discipline et à un pays, les opposants critiquent un futur tribunal cosmopolite. D'importants débats et tiraillements ont lieu dans les élites scandinaves. Il faut convaincre, y compris le roi de Suède qui trouve d'abord ce testament étrange et évoque des lubies pacifistes. 

Peu à peu, les prix se font tout de même connaître. Avec des hauts et des bas, notamment dans les années 20-30. Faute de crédits, il n'y a ainsi pas de Nobel de la paix en 1932, ni de chimie en 1933, ni de physique l'année suivante. Mais "le réel intérêt des Américains après guerre" change réellement la donne, précise Antoine Jacob : 

Les laboratoires scientifiques américains voient aussi arriver à ce moment énormément d'émigrés européens, notamment juifs, et ils mettent le paquet. Alors que s'enclenche la Guerre froide et une sorte de lutte avec les Soviétiques.