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La photographie, un art en voie de déclassement au ministère de la Culture ?

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Le flou règne sur le poids du monde de la photographie, au sein du ministère de la culture, pour une trentaine d’organisations représentant tout un “écosystème” aujourd'hui sous tension sociale et économique.
Le flou règne sur le poids du monde de la photographie, au sein du ministère de la culture, pour une trentaine d’organisations représentant tout un “écosystème” aujourd'hui sous tension sociale et économique.
© Getty - Moment Open

Entretien. Pour le président de la Société des auteurs de l’image fixe, Pierre Ciot, la mobilisation contre la "relégation", rue de Valois, de la place du monde de la photographie est unanime et inédite dans la profession. Et pour cause : l'aggravation de la crise pour de nombreux artistes et journalistes.

“Plus de soutien, plus de mutualisation" : les réponses de Roselyne Bachelot, dans le magazine Polka, n’ont pas mis fin aux inquiétudes des acteurs du monde de la photographie, après sa décision prise fin décembre de transformer la délégation de la filière, rue de Valois, en un "simple bureau".

Dans une lettre ouverte publiée le 25 janvier, une trentaine de signataire : des syndicats aux organisations de gestion des droits d’auteurs, en passant par des festivals et des éditeurs, affirment que le nouvel organigramme du ministère de la Culture "piétine des décennies de reconnaissance progressive de cet art", la photographie dont "l’écosystème est sous tension sociale et économique". 

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"Les publications estiment que les pigistes sont une variable d'ajustement" : Marc Chaumeil, photographe pigiste, élu SNJ au CSE de "Libération"

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Depuis le début de la crise du Covid-19, les photojournalistes, comme les artistes auteurs sont plus que jamais nombreux à se trouver dans une situation de grande précarité. Et alors que des rassemblements contre la loi de sécurité globale sont prévus ce samedi dans une quarantaine de villes : Paris, Nantes, Toulouse, Lyon, Montpellier ou encore Rennes, le texte continue à être fortement contesté également par la profession, ne serait-ce que pour la pratique pure et simple du métier.

La situation des photojournalistes est particulièrement alarmante pour Pierre Ciot, photographe et président de la SAIF, Société des auteurs de l’image fixe, organisme de gestion collective des droits d’auteur.

La grande majorité des photographes, femmes et hommes, marquait leur inquiétude sur leur avenir professionnel, bien avant la crise du Covid-19.
La grande majorité des photographes, femmes et hommes, marquait leur inquiétude sur leur avenir professionnel, bien avant la crise du Covid-19.
- Cereq

En quoi le changement dans la place occupée par la photographie au sein du ministère de la Culture, de délégation à bureau, est-elle perçue dans votre secteur comme un mauvais signal ?

C’est même un très mauvais signal. Nous avons attendu presque dix ans pour que se crée cette délégation. Et si nous l’avons donc enfin obtenue en 2017, ce n’est pas pour que d’un coup de plume, après un arrêté au soir du réveillon, on nous relègue au niveau de bureau ! Nous aurions préféré comme signal avoir une dotation plus importante des moyens, à la hauteur des autres délégations. 

C'est une question d’influence au sein du ministère. La délégation, c'est un vrai titre. Elle permet d’être au même rang que la danse, le théâtre ou la musique. 

Et par rapport à la direction générale à laquelle nous étions rattachés, la direction de la création artistique, nous étions juste en dessous du directeur. Notre déléguée, Marion Hislen, en l'occurrence, assistait aux réunions de direction. Cela ne va plus être le cas avec ce bureau, puisque nous sommes rétrogradés deux rangs en dessous. Cette relégation va entraîner une diminution des moyens pour notre représentante. En se trouvant dans une position "inférieure", ses relations avec le cabinet et ses relations avec les autres délégués ou collègues, au sein du ministère, seront forcément altérées.

La ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, interrogée par le magazine Polka, assure que l’intégration de la photographie dans la délégation des arts visuels veut dire davantage de soutien et de mutualisation. Ce message n’est pas suffisant pour vous rassurer ?

Non, parce que ce n’est pas possible qu’une "cheffe de bureau" parle à égalité avec une DRAC, une direction des affaires culturelles d’une région, dans la mise en œuvre des politiques du ministère de la Culture. Si nous reprenons le discours à Arles de l’ancienne ministre Françoise Nyssen sur la création de notre délégation, c’était pour que nous ayons une structure pérenne, une structure pour effectuer justement tout ce qu’a dit Madame Bachelot dans la réponse faite à Polka. Mais il n’y a pas d’annonces supplémentaires, pas d’augmentation de budget et je ne vois pas comment cette relégation en bureau peut permettre d’avoir plus de moyens pour agir et plus de poids, au sein des DRAC ou ailleurs dans le ministère, alors qu’il n’y a pas non plus de hausse du personnel dans la délégation. Roselyne Bachelot affirme que "c’est pareil, mais en mieux", attendons de voir ! Moi, je n’y crois pas et je ne suis pas le seul à être sceptique.

La mobilisation est inédite dans la profession. Notre milieu est souvent accusé d’être très individualiste et il est rare en effet d’avoir une réaction unanime. C’est le cas aujourd’hui. Du côté des signataires de la lettre ouverte "Une gifle pour l’ensemble du monde de la photographie", tout l’écosystème de notre filière est représenté : les organisations professionnelles, l’ensemble des syndicats de journalistes et donc de photojournalistes, les principales organisations de gestion des droits d’auteur, nos employeurs que constituent les plus grands festivals photo comme Visa pour l’image, les éditeurs, ou encore des responsables de structures de diffusion, comme ceux du Réseau Diagonal qui regroupe plus d’une centaine de lieux en France.

Le ministère de la culture a-t-il répondu aux besoins depuis le début de la crise sanitaire ?

Non, il n’a pas répondu spécifiquement à la photographie ni à l'ensemble des artistes auteurs de la filière. Les photographes et les artistes auteurs avant la crise étaient déjà dans une situation précaire extrêmement importante, dixit le rapport Racine commandé par l'ancien ministre Franck Riester et qui est dans les tiroirs de la ministre actuelle. Toutes les prérogatives présentées n'ont pas été mises en place. La crise du Covid-19 est arrivée. Il y a eu des dispositions générales qui ont été prises et dont certains artistes, certains photographes ont pu bénéficier. Je pense au fonds d'aide général. 

Quant à l'aide particulière du ministère de la Culture, elle a été en dessous, largement en dessous du niveau dont la population des artistes auteurs avait légitimement besoin. 

Les calculs des aides ont été faits par rapport au chiffre d'affaires de 2019. Pour ceux qui subissaient déjà les impacts de la crise économique cette année-là, leur situation en 2020 évidemment ne s'est pas améliorée. 

Il y a aujourd'hui un très grand nombre d'artistes auteurs et en particulier des photographes en très grande précarité. Sur les quelque 40 000 photographes en France, une grande moitié se trouve dans une situation préoccupante.

Il faut savoir que la particularité de notre métier tient à son extrême diversité, d’où l’importance d’une délégation pour bien comprendre ce qu'est la photographie. La photographie, c’est un peu comme l'agriculture. Vous avez des écarts à la fois de salaires et de situations. On peut prendre pour exemple le fossé qui sépare un céréalier de la Beauce et un éleveur de chèvres dans les Cévennes. Dans notre filière, vous allez avoir le même degré de différences entre des professionnels de renom et de tous petits photographes. 

Au bas de l’échelle et même au milieu de l’échelle, les gens souffrent et sont pour la plupart obligés d’avoir plusieurs activités pour s’en sortir, alors qu’il y a quarante ans, à mes débuts, les gens vivaient de la photographie, soit de la presse, soit de la mode, soit de la publicité, soit de l'illustration. Aujourd'hui, les photographes doivent conjuguer tous ces métiers qui sont des métiers très différents dans la technique, dans l'appréciation artistique, dans la façon de faire. Bon nombre d’entre eux sont contraints aussi de cumuler avec un autre métier extérieur qui, souvent, est très éloigné de la photographie. 

Il est de plus en plus difficile d’exercer le métier de photographe dans de bonnes conditions, en étant soumis parfois à deux ou trois statuts fiscaux et sociaux distincts, en jonglant en permanence avec votre comptable, si vous avez la chance d'en avoir un, pour pouvoir rentrer dans les clous. Notre métier est à part, il doit être analysé dans tout son écosystème et c’est pour cela que nous avons besoin d’une délégation. Il y a des gens qui gagnent bien leur vie avec l'image, mais malheureusement, ce ne sont pas ceux qui la produisent. La photo est partout. Elle est utilisée par les institutions, par les collectivités locales, par les entreprises, par la presse, par l'édition mais elle n’est pas payée au regard de son utilisation.

Lors d’un rassemblement le 21 novembre 2020 à Marseille, des photographes tiennent leur appareil en l’air, en signe de protestation contre la loi "sécurité globale" qui prévoit une limitation des prises de vue des forces de l’ordre en service.
Lors d’un rassemblement le 21 novembre 2020 à Marseille, des photographes tiennent leur appareil en l’air, en signe de protestation contre la loi "sécurité globale" qui prévoit une limitation des prises de vue des forces de l’ordre en service.
© AFP - Clément Mahoudeau

Quels sont les impacts de la pandémie sur la situation des photojournalistes ?

Les photojournalistes ont extrêmement souffert de la crise sanitaire. Pour une raison très simple déjà, c’est qu'en étant salariés pigistes de journaux, certains peuvent travailler avec plus de quarante titres par an différents et ils ne peuvent donc pas bénéficier du chômage partiel tel qu'il est fait pour les autres salariés dans les autres catégories d'entreprises. Le chômage partiel est en effet décidé par le patron d'une entreprise et en l'occurrence par le patron à chaque fois d'un titre pour lequel ces photographes n'effectuent qu'un faible nombre de piges. Au-delà de ça, globalement, les photojournalistes se retrouvent dans une situation de baisse de revenus importante, faute de travail suffisant. Ils sont obligés de cumuler souvent avec un statut d'auteur. 

La loi de sécurité globale toujours d’actualité va aussi contraindre encore plus les photographes sur leur expression, puisqu'ils devront faire attention dans les manifestations à ce qu’ils photographient, à ce qu’ils ne photographient pas, à ce qu'ils publient, à ce qu'ils ne publient pas. La situation des photographes journalistes est particulièrement alarmante. Et là, oui, il y a des mesures à prendre immédiatement, des mesures d'ampleur, bien plus fortes que les petites mesurettes qu'on a connues par rapport à la crise sanitaire.

Est-ce que les publications jouent bien leur rôle ?

Non, les publications ne jouent pas leur rôle et on le dénonce depuis des années. On a sans doute, en matière de presse, les patrons les plus réactionnaires de la planète qui sont assis sur leurs acquis. Si on supprimait les subventions d'État qui se montent à pratiquement 1,8 milliards d’euros, les journaux n'existeraient plus dans ce pays. 

C'est bien qu'il y ait des aides d'État. Mais ce que je ne comprends pas et ce que beaucoup d'entre nous ne comprennent pas, c’est que l'État qui est celui qui tient les titres par la main, n'arrive pas à édicter des règles, en matière économique et en matière de respect des droits, que ce soit les droits d'auteurs, que ce soit le droit du travail. 

L'État devrait être plus présent dans les négociations. Or, aujourd'hui, on voit bien que ce sont les syndicats des patrons de presse qui font la loi et qui imposent ce qu’ils veulent, en obtenant entre autres, sous la mandature de François Hollande, l’instauration d’un barème complètement inacceptable qui a réduit considérablement les piges de journalistes. L'État doit donc intervenir d'une manière assez forte en répondant par exemple favorablement à une revendication inscrite dans le rapport Lescure élaboré sous François Hollande également : la mise en place dans les journaux d’un quota de reportages demandés à des photographes indépendants, face aux achats dans des agences ou dans des photothèques, à un euro le cliché, voire à la chasse à des photos gratuites comme c'est le cas aujourd'hui.

La question des rémunérations, source d'inquiétude pour la grande majorité des photographes, les plus précaires en particulier, selon l’enquête du centre de recherches Cereq réalisée en 2019.
La question des rémunérations, source d'inquiétude pour la grande majorité des photographes, les plus précaires en particulier, selon l’enquête du centre de recherches Cereq réalisée en 2019.
- Cereq

Avec la SCAM, la Société civile des auteurs multimédia, votre organisation la SAIF a lancé en 2019 une série d’enquêtes sur la santé des photographes au travail. Quels en sont les résultats ?

L'étude a été confiée au Cereq, Centre de recherches sur les qualifications et à la sociologue Irène Jonas, pour effectuer respectivement une enquête quantitative et qualitative. Les résultats sont édifiants. Les conclusions nous montrent de manière flagrante que la nouvelle organisation du travail des photographes, due notamment à la fragilisation du modèle économique de la presse, entraine un sentiment permanent de précarité et des effets néfastes sur leur santé physique et psychique. 

Dans toute l’étude, les photographes et photojournalistes en particulier disent souffrir, ne pas se sentir protégés mais déprimés, peu confiants dans leur métier et pour leur avenir, avec des incidences importantes sur leur santé. Notamment les femmes, plus nombreuses dans la profession, expriment des revendications sur les prestations maternité et des inquiétudes sur la prise en charge en cas d’accident. 

Et puis, avec le vieillissement de la population des photographes, c’est aussi et surtout la retraite qui suscite la plus forte préoccupation, en raison de "fautes" dans la gestion de notre système de sécurité sociale par l’Agessa. Pendant des années, cette association n’a pas perçu les cotisations, comme elle aurait dû le faire et il y a des auteurs qui vont se retrouver à l’âge de départ, sans avoir aucune pension possible. Je ne vois pas comment des photographes déjà en forte précarité vont pouvoir sortir de 10 000 à 20 000 euros pour rattraper des cotisations passées sur trois ou quatre années. Il y a une différence entre travailler, parce que c’est dans vos gènes et dans votre vocation, comme je le fais - moi qui suis à la retraite - en fonction de mes envies et de ma création personnelle et travailler sous la contrainte. Comme des collègues que je vois qui continuent à faire le même travail, le travail qu’ils ont fait toute leur vie et qui courent après les piges ou les petites commandes qui n’ont rien souvent de créatif. Ils le font uniquement parce qu’ils en ont besoin pour survivre. Preuve encore de l’importance de la délégation à la photographie dont nous demandons le rétablissement : une discussion a été engagée avec Marion Hislen à sa tête, pour que cette étude soit prise en compte dans les décisions à venir.