Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, à droite, et Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, le 30 juin 2021 à Katowice, en Pologne.
Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, à droite, et Viktor Orbán, Premier ministre hongrois, le 30 juin 2021 à Katowice, en Pologne.

La Pologne et la Hongrie : une autre vision de l’Europe

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La Pologne et la Hongrie : une autre vision de l’Europe

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Le regard de l'autre | Au moment où Paris affiche un programme ambitieux pour la présidence française du Conseil de l’Union européenne, la Pologne et la Hongrie apparaissent parmi les 27 comme les empêcheurs de tourner en rond, l’incarnation de l’illibéralisme qui remet en cause l’État de Droit.

La Pologne et la Hongrie ont une autre vision de l’Europe et de son rôle. Membres de l’espace Schengen mais pas de la zone Euro, ces deux pays veulent de l’Europe, mais pas la même Europe que celle d’Emmanuel Macron. Ils préconisent une Union plus économique que politique, et une Europe des Nations, où la priorité reste la souveraineté de chaque pays.

La géographie

Les deux pays sont très différents. 

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La Pologne se voit d’abord, à juste titre, comme le poids lourd de l’Est du continent : 310 000 km2, 38 millions d’habitants. Elle demande en conséquence à être prise au sérieux par Bruxelles.

Et puis elle possède un grand voisin à moins de 800 kilomètres à l’Est, la Russie, qu’elle voit comme une menace. Elle attend donc de l’Europe qu’elle la protège de Moscou.

La Hongrie est à la fois le cœur de l’Europe centrale et un pays enclavé au milieu du continent, sans accès à la mer, et de taille modeste : 93 000 km2, 10 millions d’habitants. 

Elle se sent encerclée. Cela peut expliquer des réactions de citadelle assiégée, de méfiance vis-à-vis de tout le monde.

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L’Histoire

La Pologne comme la Hongrie sont marquées par des traumas historiques : les deux pays ont l’espoir de restaurer une grandeur passée et la volonté de défendre une souveraineté nationale souvent bafouée au cours des siècles. C’est un paramètre essentiel dans leur relation à l’Europe.

Le trauma de la Pologne est lié au fait que le pays, puissant du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle, a ensuite été rayé de la carte pendant deux siècles, partagé entre la Prusse, l’Autriche, la Russie. Puis dominé par l’Allemagne sous le nazisme et ensuite sous tutelle soviétique jusqu’en 1989. La méfiance vis-à-vis de Moscou est profonde, alimentée notamment par le massacre d’officiers polonais par les Russes à Katyn en 1940.

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Le trauma de la Hongrie remonte, lui, au traité du Trianon en juin 1920. Ce traité voit, après la première guerre mondiale, la dislocation de l’ancien empire austro-hongrois, qui perd les 2/3 de son territoire et son accès à la mer Adriatique. Cette cicatrice entretient de la méfiance vis-à-vis des Européens. Et il y a aussi de la méfiance vis-à-vis des Russes, puisque la Hongrie, elle aussi, a connu la tutelle soviétique jusqu’en 1989, et les chars de Moscou en 1956.

En rejoignant l’Union européenne en 2004 puis l’espace Schengen en 2007, les deux pays, la Pologne comme la Hongrie, cherchent donc à ce que cette adhésion les protège comme nations, ne gomme pas leur identité nationale.

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L'économie

Pour les deux pays, la présence dans l’Union européenne est déterminante : l’aide économique de Bruxelles est majeure.

Varsovie et Budapest sont les deux plus grands bénéficiaires nets du budget européen : respectivement 13 milliards et 5 milliards d’euros par an en 2020. Ces fonds, en particulier les fonds dits "de cohésion" leur ont permis de rattraper une partie de leur retard par rapport à l’Ouest du continent : construction d’autoroutes, de métros, de centres culturels, subventions de la politique agricole commune, plus d’un million de bénéficiaires en Pologne. Et les aides européennes sont cruciales pour opérer la conversion écologique : le charbon reste la première source d’énergie en Pologne.

Ce rattrapage s’est aussi accompagné, dans les deux cas, de mutations économiques brutales, avec le passage rapide d’une économie collectiviste à une économie de marché. La Pologne en particulier a connu une forte croissance ces dix dernières années. Mais le rattrapage n’est pas complet et explique la réticence à rejoindre la zone Euro.

Les deux pays ont tous deux l’Allemagne comme 1er partenaire commercial mais ils sont désireux de diversifier leurs partenaires : la Chine, en particulier, est désormais le 2ème fournisseur de la Pologne et voit Budapest et Varsovie comme une porte d’entrée pour ses investissements en Europe.

Et surtout, les deux capitales voient donc l’Europe d’abord comme un marché commun, une zone de libre-échange, pas comme une union politique sur des valeurs.

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Le droit

Les deux pays sont donc membres de plein droit de l’Union européenne depuis 2004 et de l’espace Schengen depuis 2007. Mais ils n’ont pas la même vision que les membres fondateurs sur les devoirs que cela implique. D’où les contentieux multiples entre Bruxelles d’un côté, Varsovie et Budapest de l’autre, sur le respect de l’État de droit.

L’Europe a engagé de multiples procédures contre les deux capitales. Pour non-respect des principes fondateurs de l’État de droit. 

Sur la liberté de la presse (sous l’éteignoir en Hongrie), sur le respect du droit à l’avortement et des droits de la communauté LGBT, sur l’aide aux ONG, sur le recours à l’état d’urgence et surtout sur l’indépendance de la justice. Varsovie en particulier cherche à nommer et contrôler les juges. Et affirme la prééminence du droit polonais sur le droit européen.

C’est un désaccord majeur. Pour la Pologne et la Hongrie, les restrictions de l’État de droit sont compatibles avec le fait d’appartenir à l’Union. Pour Bruxelles, non. L’Europe, en représailles, brandit des sanctions dans le cadre de l’article 7 du traité de l’Union sur le respect des valeurs fondatrices. Mais la procédure est enlisée. Il faut l’unanimité, or les deux pays font bloc pour se soutenir l’un l’autre. L’Union a donc dégainé une autre arme, qui ne nécessite pas l’unanimité : le gel des fonds du plan de relance post Covid.

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Sur le plan juridique, deux autres précisions.

D’une part, la Hongrie et la Pologne font partie du groupe de Visegrad, avec la Slovaquie et la République tchèque : c’est une instance de lobbying politique de l’Europe centrale, réactivée en 2015 lors de la grande crise migratoire.

Et puis, les deux pays sont logiquement impliqués dans l’alliance commerciale des pays d’Europe Centrale avec la Chine baptisée 16 + 1.

Psychologie et sociologie

Dans les deux cas, des dirigeants nationalistes mais avec des différences.

En Pologne, l’homme fort depuis près de vingt ans, c’est Jaroslaw Kaczynski, même s’il n’est plus président ni Premier ministre. 72 ans, patron du parti PiS Droit et Justice. Il défend depuis toujours une Pologne catholique et conservatrice, d’où ses positions sur l’avortement ou la communauté LGBT, aux antipodes des positions européennes. Il est aussi très méfiant vis-à-vis de la Russie, a fortiori depuis la mort de son frère Lech, dans l’accident d’avion de Smolensk en Russie en 2010, dans des circonstances controversées.

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En Hongrie, Viktor Orbán, 58 ans, au pouvoir depuis 2010, est un profil plus curieux. Venu d’un centre presque libéral, il a progressivement basculé vers une gouvernance autoritaire, centralisée, faite de népotisme, de corruption et aux accents xénophobes et antisémites. Ce n’est pas un "catho tradi" comme Kaczynski, plutôt un populiste arriviste d’extrême droite.

Mais tous deux considèrent la souveraineté, l’indépendance de leur pays comme la priorité absolue. Avant l’Europe.

En un sens, ils se méfient de l’Europe, et ils ne sont pas loin de penser qu’elle est en phase d’affaiblissement face à la Chine. 

Cela dit, ils doivent tous les deux composer avec une opposition politique qui monte en puissance et surtout avec des populations très europhiles. Plus de 80% des Polonais et des Hongrois sont satisfaits de leur présence dans l’Union. Et ils sont plus de 55% à avoir confiance dans les institutions européennes (en France, c’est seulement 36%). 

Ni la Pologne ni la Hongrie ne sont donc des pays eurosceptiques, au contraire.

La relation de ces deux pays à l’Union européenne est donc protéiforme, complexe. Ils veulent de l’Europe et ils en ont besoin économiquement mais ils veulent conserver leur indépendance. Et leurs dirigeants ne veulent pas avoir de comptes à rendre sur leur autoritarisme.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

12 min