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La presse à l'assaut des philanthropes

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Melinda et Billa Gates dont la fondation finance aussi des médias
Melinda et Billa Gates dont la fondation finance aussi des médias
© Reuters - Pool

Alors que les médias cherchent de nouveaux modèles économiques, les dons et la philanthropie commencent à apparaître comme une solution pour soutenir un journalisme de qualité. Une étude dresse un premier état des lieux des financements philanthropiques en France.

La presse, confrontée à l’effondrement progressif d’un système qui reposait sur les revenus publicitaires, est sommée d’inventer de nouveaux modèles pour survivre. Et la philanthropie pourrait avoir un rôle à jouer. C’est en tout cas ce que l’on observe déjà aux Etats-Unis, où milliardaires et fondations (Knight, Ford, Gates...) s'engagent dans l'écosystème médiatique. Leurs dons ont permis au "journalisme à but non lucratif" (non- profit journalism) de vivre déjà de belles heures. Avec par exemple le “ Center for Investigative Reporting” , le Consortium of Investigative Journalists, à l'origine des Panama papers, ou encore le célèbre site d’investigation ProPublica. Lancé il y a huit ans grâce aux millions de la fondation Sandler pour défendre un "journalisme d’intérêt public”, il a déjà raflé quatre prix Pulitzer pour ses enquêtes.

LIRE AUSSI Entretien avec Paul Steiger, fondateur de ProPublica : "L'important c'est que nos enquêtes aient un impact sur la société"

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“Le modèle de ProPublica est transférable. Il est surtout l’exemple parfait de la manière dont la philanthropie peut à la fois aider à faire naître un média et élever les standards journalistiques“, estime Anne-Lise Carlo, auteur d’une étude sur le financement philanthropique du journalisme en France. Ce premier état des lieux a été publié la semaine dernière, à l’occasion du Journalism Funders forum à Paris, troisième étape d’une série de rencontres européennes entre philanthropes, chercheurs et journalistes. Pour réfléchir à la philanthrophie dans le contexte français , bien différent de celui des Etats-Unis.

Mgen, AXA, Gates à l'aide de nouveaux médias français

Premiers pourvoyeurs de fonds, les fondations philanthropique. Elles "s’adressent plutôt à des nouveaux médias et nouveaux développements de médias traditionnels”, précise la journaliste Anne-Lise Carlo, auteur de l’étude.

La fondation Mgen et le “Fonds Axa pour la recherche” financent ainsi, à hauteur de 50 000 euros chacune, le site The Conversation (qui a aussi reçu l’aide du fonds Google), un format australien adapté en France en 2015. Ce média, au carrefour de la recherche et du journalisme, s’appuie sur des articles écrits par des universitaires. Ils sont mis à disposition de tous selon des règles de partage établies. “Tous les médias sont ainsi libres de reprendre nos articles : notre intérêt commun est qu’ils soient le plus partagés possibles”, insiste Didier Pourquery, le directeur de la rédaction.

Au Monde, “_quand nous avons voulu développer un nouveau projet, il a fallu trouver des revenu_s”, raconte Serge Michel, rédacteur en chef du Monde Afrique, le rendez-vous dédié aux informations africaines du quotidien. La fondation Bill et Mélinda Gates l'a financé à hauteur de plus d’1,3 M$ depuis 2014. Il a fallu dépasser les craintes de la rédaction. “L’intérêt de la Fondation est que soient traités des sujets importants pour eux, comme l’éducation et la santé, or ce sont des sujets importants tout court. Donc cela a été simple à défendre. Surtout elle n’attend rien sur ses activités." Le journal a aussi diversifié ses donateurs pour ne pas dépendre d'un seul financeur.

Une autre source de financement : philanthropie par la foule et crowdfunding

Autre axe : la “philanthropie par la foule”, ou quand les lecteurs soutiennent financièrement les éditeurs de presse. C’est ce que permettent les plateformes de dons, défiscalisés, comme J’aime l’info",** créée en 2011 par le Spiil - et **“ Presse et pluralisme”, lancée par les syndicats de la presse. Ce mécénat de presse a connu une progression après l’attentat contre Charlie Hebdo. En 2016, 5.6 millions d’euros ont ainsi été donnés et répartis entre 49 médias par Presse et pluralisme.

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Enfin, les opérations de financement participatif (crowdfunding) via des campagnes sur Kisskissbankbank ou Ulule sont devenues récurrentes dans les médias. Parmi les derniers en date, les projets Data gueule ( qui a rassemblé 243 181 euros) et Explicite (lancé par d’anciens d’I Télé qui ont collecté 165 840 euros). “Ce n’est évidemment pas un modèle économique à soi tout seul mais cela fait désormais partie des plans de lancement ou de développement des médias”, souligne Anne-Lise Carlo. La philanthropie commence bien à se faire une place dans les média, même si cela reste balbutiant. Et encore trop embryonnaire pour avoir une vision fiable des sommes en jeu. Difficile dans ces conditions d’évaluer le volume annuel l’ensemble des financements philanthropiques dans les médias précise l'étude.

En France, encore des obstacles à lever

Plusieurs raisons peuvent expliquer un développement de ces modèles plus lent en France qu’Outre-atlantique et même que chez nos voisins européens, à commencer par le paysage médiatique lui-même. Les médias sont déjà largement subventionnés par l’Etat, qu’il s’agisse de l’écrit via les aides à la presse ou de l’audiovisuel public. Les médias publics jouent aussi un rôle important dans la production et la défense d’une information conçue comme un bien commun. Pourtant, après les acteurs de culture, la santé, l’humanitaire, c’est au tour des médias de se tourner vers les dons et la philanthropie.

Méfiance et interrogations sont prégnantes vis-à-vis des financeurs potentiels, de leurs éventuels attentes ou intérêts. Même si à ce stade, les médias qui y ont eu recours revendiquent tous une totale étanchéité éditoriale avec leurs donateurs.

Surtout, il reste des obstacles juridiques pour permettre un développement. En introduction de l’étude, l’économiste Julia Cagé plaide pour que les médias puissent avoir recours aux fonds de dotation. Et propose la création de société de média, un modèle développé dans son livre "Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie".

A ECOUTER " La crise des médias : un problème (de) capital**"**, La Suite dans les idées

En France, l’un des sujets qui avance est le développement des “ fondations actionnaires", un système qui permet à une organisation d’avoir une compagnie avec une double mission, commerciale et philanthropique. Ce type de structure pourrait par exemple représenter une solution pour des médias comme Mediapart. Avec le départ futur des fondateurs, le site cherche un modèle futur permettant l’indépendance des journalistes.

Modèle hybride

A court terme, c’est probablement de manière complémentaire aux financements traditionnels que la philanthropie pourrait le plus abonder les médias. Dans une forme de modèle hybride. “La presse a une dimension commerciale et une dimension de bien public. Et la proportion de chacune varie selon les journaux. Je pense que la philanthropie peut répondre à la vocation de “bien public”. C’est-à-dire que ce n’est pas tout”, explique Serge Michel, du Monde Afrique. Pour lui, les modèles mixtes ont un avenir en France “On les voit déjà ailleurs en Europe où comme aux Pays-Bas, les quatre principaux quotidiens du pays sont gérés par un groupe constitué à 35% par une fondation et à 65 % par un groupe de presse classique qui fait des affaires. Cela assure une continuité de l’information de qualité tout en étant rentable. Ce n’est donc pas à fonds perdus : même les philanthropes veulent des modèles durables.