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"La question majeure pour l’avenir du FN est celle des alliances"

Par
Marine Le Pen
Marine Le Pen
© AFP - JEAN-SEBASTIEN EVRARD

Entretien. Alors que le Front national fait sa rentrée politique ce week-end, Marine Le Pen en appelle à une "refondation du parti". Quelques mois après la présidentielle, comment va le FN ? Entretien avec le sociologue Sylvain Crépon.

Marine Le Pen sera ce week-end à Brachay (Haute-Marne) pour la rentrée officielle du Front national. L'ancienne candidate à la présidentielle appelle à la "refondation" de son parti. Au cœur des débats qui traversent le FN : son identité politique. Le parti est-il susceptible de constituer une force d'appoint de la droite, ou doit-il continuer dans son discours du "ni droite ni gauche" ? Entretien avec Sylvain Crépon, maître de conférences en science politique à l'Université de Tours. Et membre de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès.

Sylvain Crepon, maître de conférences en science politique
Sylvain Crepon, maître de conférences en science politique
© Radio France - C. Petillon

En ce début de quinquennat, on entend peu le Front national. Dans quel état est le parti ?

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Comme après chaque élection, notamment d’envergure, le FN est à la croisée des chemins. Ce qui est étonnant, c’est que cela fait suite à une progression sans précédent pour le parti. Marine Le Pen a fait un score historique, et pourtant, cette élection est vécue par les cadres et par l’appareil comme une cinglante défaite.

Le FN butte sur la structuration du champ politique français. Il n’est pas un parti de second tour et cela questionne toute sa stratégie. Doit-il persévérer dans sa tentative de conquérir seul et la Présidence de la République et l’Assemblée ? On sait qu’il en est aujourd’hui incapable. Ou doit-il revoir ses ambitions à la baisse et devenir une force d’appoint d’un parti de droite conservateur ? Ce qui nécessite dès lors d’assumer une identité de droite et de revenir sur certains de ses fondamentaux. Cela pose surtout une question majeure pour l’avenir du FN : celles des alliances. Ce sont tous ces débats qui ressurgissent aujourd’hui au sein du FN.

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C’est ce qui pour vous explique ce relatif silence dans le débat et dans l’opposition à Emmanuel Macron ?

Outre la torpeur qui fait suite à la défaite, ces débats sur la stratégie à venir ont tendance à brouiller le discours du parti. Il n’y a pas de discours mono voce au sein du FN. Or c’est d’autant plus dur pour le parti qu’il n’y a pas de culture démocratique en son sein. C'est un parti qui n’assume pas d’être traversé par des sensibilités et des courants contradictoires. C’est l’un des grands problèmes du FN, et ce qui explique ses difficultés actuelles.

Quelles sont aujourd’hui les principales fractures au sein du FN ?

Il y a deux lignes majeures, incarnées par des figures bien différentes. D’un côté, schématiquement, la ligne Florian Philippot : celle d'une forme de “souverainisme intégral”, selon la formule de l'historien Nicolas Lebourg. C’est-à-dire axé essentiellement sur le rejet de l’Europe, la fermeture des frontières et la sortie de l’euro. Où le nationalisme se recyclerait dans le souverainisme, mais avec une identité républicaine - peut être pas évidente, mais en tout cas affichée.

De l’autre côté, on a une identité davantage droitière, dont la figure de proue était, jusqu’à il y a quelques mois, Marion Maréchal-Le Pen. Et qui assume une ligne plus conservatrice, notamment sur les valeurs morales. Par exemple, la question du mariage pour tous intéressait la partie de l’électorat conservateur qui hésitait à franchir le pas vers le FN et voyait en Marion Maréchal-Le Pen une tête de pont potentielle pour des alliances avec la droite. Dans ce débat sur les fondements du FN, on a le sentiment aujourd’hui que Marine Le Pen, la leader, n’arrive pas à trancher et n’assume pas de le faire. Ce qui encore brouille le message du FN et le rend peut-être quelque peu atone.

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Est-ce que Marine Le Pen a encore les moyens de cette direction ?

Je pense que oui, car je ne vois pas qui aujourd’hui pourrait lui contester ce leadership. Elle a la légitimité du nom de Le Pen, ce qui est fondamental dans ce parti. Et il n’y a pas de personnalité d’envergure suffisante capable de lui contester ce leadership. A part peut-être sa nièce mais qui s’est mise en retrait pour l’instant - même si je fais l’hypothèse qu’elle reviendra à moyen ou long terme.

La présidente du FN garde-t-elle sa place faute d’alternative ?

Je ne pense pas, car il n’y a pas de lassitude vis-à-vis de Marine Le Pen. Elle suscite encore largement l’engouement, l’adhésion et l’enthousiasme. Il suffit d’assister à des meetings et des réunions pour le constater. Sa difficulté à gérer l’appareil frontiste et les conflits internes peut la pénaliser, mais sans remettre en cause son leadership.

Le FN va-t-il devoir trancher entre ces lignes ?

II va y avoir une consultation des adhérents, puis un congrès. Il sera demandé aux militants de se décider sur des orientations programmatiques et idéologiques. Cela va être une phase extrêmement importante qui va décider de l’avenir du FN. A moins que la stratégie ne devienne de mettre la poussière sous le tapis, de ne décider de rien et de remettre à plus tard les débats. Hypothèse qui peut aussi être envisagée

Alors, "refonder" le FN cela veut dire quoi ?

Je pense, pour en avoir discuté dernièrement avec des membres de l’équipe dirigeante, qu’eux-mêmes ne le savent pas encore. Et qu’ils n’ont pas envie de poser les questions de façon aussi tranchée. Car cela serait peut-être prendre le risque d’une scission. Or on l'a vu, le FN a mis dix ans à sortir de la division de 1998-99. Risquer une nouvelle scission serait en quelque sorte suicidaire et je ne pense pas qu’ils prendront ce risque-là.

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