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La recette mystérieuse d'Eiichiro Oda, le père de "One Piece"

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Monkey D. Luffy, alias chapeau de paille, est l'un des héros qu'Eiichiro Oda fait vivre dans le manga One Piece depuis 1997.
Monkey D. Luffy, alias chapeau de paille, est l'un des héros qu'Eiichiro Oda fait vivre dans le manga One Piece depuis 1997.
© AFP - Behrouz Mehri

Son visage reste secret, mais son œuvre est connue de tous. Chaque semaine depuis près d’un quart de siècle, le mangaka Eiichiro Oda dessine "One Piece". Une cadence infernale qu’il parvient à tenir parce qu'il aime dessiner des histoires… à en pleurer.

Hormis parfois son "tantosha" – son référent au sein de la maison d’édition – du moment,  ses assistants et une poignée de personnes, dont son épouse Chiaki et ses filles, peu nombreux sont ceux qui peuvent se vanter de fréquenter l’antre où travaille le mangaka le plus vénéré de sa génération : Eiichiro Oda.

Distingué par un prix du "nouveau venu" dans le monde du manga quand il n’était encore que lycéen en 1992, Oda, qui fêtera ses 47 ans le 1er janvier 2022, a débuté à moins de 20 ans sa carrière de "dessinateur attitré" de l’illustre hebdomadaire Shonen Jump. Depuis 1997, celui qui, dès ses années de collège, a voulu dessiner une saga de pirates y déroule chaque semaine la saga de Luffy et consorts.

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Une cadence infernale de près de vingt pages hebdomadaires

Sa vie est rythmée par la parution de Shonen Jump et elle se passe devant sa table de travail. Le peu d’images que l’on a vu de son atelier montrent un espace empli de produits dérivés de sa seule série, One Piece, dans un joyeux chaos.

Le rythme de parution ne laisse guère à Oda le loisir de fainéanter à l’extérieur. Près de vingt pages hebdomadaires, c’est simplement infernal, et tous les mangakas qui triment à cette cadence le diront. Mais ils repoussent souvent la perspective d'une fin. "Je voudrais terminer One Piece dans cinq ans", disait Oda en 2019. Il a répété la même chose en 2020… La série compte 100 tomes aujourd’hui.

Extrait du volume 100 de One Piece, qui vient de sortir en France. Fin 2020, 490 millions d’exemplaires d'épisodes de la série avaient été vendus.
Extrait du volume 100 de One Piece, qui vient de sortir en France. Fin 2020, 490 millions d’exemplaires d'épisodes de la série avaient été vendus.
- Eiichiro Oda/Glénat

Au moins neuf tantosha ont successivement accompagné son "rensai" (série) et tous en connaissent la fin décidée depuis… le début, car Oda leur a livré ce secret. Ils se contentent cependant d’une expression – "marrant, vraiment marrant" –, sans rien divulgâcher. En attendant, Oda continue, et justifie :

Ce serait impoli de ne pas dessiner un épisode que je trouve intéressant.

Toutes les semaines, le même cycle se répète : jour 1 à 3, réunion avec le tantosha, il réfléchit à l’histoire. Le quatrième jour, marque, en théorie, la date limite de remise des "nemu" (prononcer "nème") au tantosha. Les nemu, c’est le synopsis des 19 pages de l’histoire suivante, avec le découpage et les répliques des personnages.

S'émouvoir pour émouvoir

En général, il s’agit d’un très grossier brouillon sur le plan graphique mais qui raconte tout l’épisode et permet au tantosha de faire des remarques, de demander des corrections (souvent pour améliorer le déroulé de l'histoire, en faciliter la compréhension, éviter de choquer…). À vrai dire, à ses tout débuts, Oda ne savait pas ce qu’étaient les nemu, car il créait ses histoires directement en les dessinant, sans brouillon.

Nombre de mangakas vous diront, et Oda ne fait pas exception (au contraire), que les nemu sont la phase la plus difficile, celle qui exige le plus de réflexion, où l’on doute et gomme beaucoup. Surtout parce qu’il y a la pression de l’attente du tantosha, qui lui-même prend sur lui pour faire patienter tout le monde en aval. "Des réunions au téléphone ont parfois duré jusqu’à douze heures et parfois Oda s’endormait au milieu", a confié un jour un de ses anciens tantosha (le 6e).

Oda, de son propre aveu, peut même pleurer en créant le scénario, et faire pleurer d’émotion le tantosha à la lecture.

Si l’histoire ne me tire pas des larmes, je ne peux pas toucher le lecteur. Si je ne suis pas ému moi-même je ne crois pas pouvoir émouvoir les autres.

Les héros de One Piece dans une parade en Chine. Ils valorisent le meilleur de l’individu dans la société : persévérance, fraternité, fidélité, courage, sens du devoir.
Les héros de One Piece dans une parade en Chine. Ils valorisent le meilleur de l’individu dans la société : persévérance, fraternité, fidélité, courage, sens du devoir.
© Getty - Li Chuanzhong/Visual China Group

Le propre des manga, surtout ceux publiés par Shonen Jump, est de valoriser le meilleur de l’individu dans la société – persévérance, fraternité, fidélité, courage, sens du devoir… – et tous les grands héros de cette publication ont perpétué ces valeurs.

Revenons à la semaine type d'Oda. Les jours 4 à 7 sont destinés à tracer, au double sens du terme, car il faut dessiner (au crayon et à l’encre) et débiter les pages finies ("genko"). L’idéal : avoir bouclé les 19 pages en moins de quatre jours (comptez 24 heures par jour, la nuit reposante n’existe pas).

Un travail d'équipe

Le maître se concentre sur les personnages. Les décors, les lignes de séparation des cases, etc. sont confiés à des assistants. Combien sont-ils pour Oda ? Mystère. En général, pour les publications hebdomadaires, l’équipe comprend quatre ou cinq assistants, qui peuvent travailler soit au côté du mangaka, soit, et c’est de plus en plus fréquent, à leur propre domicile, surtout depuis que des outils informatiques adaptés existent.

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Cependant, s’il fait des essais avec une tablette, Oda, qui ne montre pas son visage et répond rarement aux sollicitations des médias, indiquait encore l’an passé que "le dessin in fine est fait à la main sur papier et le travail analogique reste important". Les 19 pages doivent être livrées au septième jour, mais même si la rapidité de dessin est un des traits caractéristiques d’Oda, il a du mal à finir à temps.

Le Réveil culturel
26 min

"Les gens du magazine me pressent, ils sont chiants, j’vous jure", plaisante-t-il à moitié, interrogé masqué lors d’une rare apparition télévisée mi-2020. Les relations n’ont pas toujours été simples, mais hors de question de quitter Shonen Jump pour aller ailleurs :

Je voulais dessiner dans la même publication qu’Akira Toriyama [l'auteur de "Dragon Ball", ndlr], que j’admire depuis toujours.

Les idées, il les puise dans le quotidien, dans les films, il regarde énormément les "humains", dit-il. Et il note, beaucoup. Parce que le sommeil aussi manque, pour se détendre, quand il le peut, il va en famille à Kenko Land (littéralement "le pays de la santé"), un lieu où l’on se délasse dans une source thermale chaude et on l’on se restaure !