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La revue française de référence en matière d'intelligence artificielle est-elle passée sous contrôle chinois ?

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La montée en puissance de la Chine se manifeste aussi dans le monde des publications scientifiques.
La montée en puissance de la Chine se manifeste aussi dans le monde des publications scientifiques.
© Maxppp - Sébastien Jarry

La Revue française d’intelligence artificielle (RIA) a été revendue à un éditeur canadien aux mains de la diaspora chinoise, accuse l’ex rédacteur en chef de la revue, Yves Demazeau, qui a démissionné avec tout le comité de rédaction pour dénoncer la situation.

C’est une revue qui faisait autorité depuis sa création il y a 32 ans. Mais la Revue d’intelligence artificielle (RIA) a été revendue en février par son éditeur français, le groupe privé Lavoisier. L'acquéreur est basé à Edmonton, au Canada : IIETA (International information and engineering technology association) est une association “aux mains de la diaspora chinoise”, dénonce l'ancien rédacteur en chef de la revue, Yves Demazeau, dans un communiqué publié le 25 mars. Depuis le changement de propriétaire, en effet, tous les articles sont en anglais et les auteurs sont chinois. Le comité français de rédaction - 37 personnes - a alerté les médias et les autorités et décidé de démissionner pour dénoncer la situation.

Une prise de contrôle dans l’ombre et sans fracas

“Un joyau de la recherche scientifique française vendu à la Chine ?” : c’est le titre du communiqué envoyé par Yves Demazeau à la presse le 25 mars dernier. Dans ce document, l’ex rédacteur en chef de la Revue d’intelligence artificielle (qui est aussi directeur de recherche au CNRS en informatique et président de l’association française pour l’intelligence artificielle) relate les faits. “La vente de RIA, revue en langue française d’excellente réputation qui existe depuis 32 ans, a été réalisée dans l’ombre, sans que ni le rédacteur en chef ni les 36 membres du comité de rédaction, qui œuvrent bénévolement à cette revue, n’aient été consultés”. Yves Demazeau affirme avoir été notifié de la vente le 22 février par un mail du propriétaire de la revue, l’éditeur scientifique français Lavoisier. Le 25 février, le nouveau détenteur (IIETA) “a proposé au comité de prolonger son action, sachant qu’IIETA ne publie qu’en langue anglaise. Le 1er mars, le rédacteur en chef a démissionné, suivi par nombre de ses collègues.”

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Cette démission collective a eu lieu après que le nouvel éditeur a modifié sans prévenir un numéro de la revue déjà publiée : trois articles en anglais écrits par des auteurs chinois ont été ajoutés et “à l’insu du rédacteur en chef et des 36 membres du comité de rédaction”, précise Yves Demazeau qui a aussi constaté qu’un numéro spécial avait été rajouté sur le web, composé de dix articles inconnus du comité de rédaction, d’auteurs chinois et préfacé “In December 2017, AI [Artificial intelligence] was recognized as one of the top ten buzzwords of the year in Chinese media”. Le rédacteur en chef affirme également avoir reçu à trois reprises la proposition d’articles écrits en anglais par des auteurs chinois lui proposant à chaque fois 800 dollars en échange d’une publication accélérée, ce qu’il a refusé.

Une vente qui a totalement dénaturé la revue

Dans son communiqué, le comité de rédaction démissionnaire de la RIA exprime sa déception face à l’éditeur Lavoisier, “qui prive la communauté française d’une revue réputée pour y publier ses résultats de recherche dans la langue de la République française”. Les signataires de ce document émettent également de fortes réserves sur la qualité scientifique du nouvel éditeur IIETA, dont les publications sont faites de manière opaque en dehors de tout standard scientifique. “Notre méthode de validation était très différente”, affirme Yves Demazeau, qui dirigeait la revue depuis 9 ans : “Chaque publication passait par trois évaluations, un processus qui prenait du temps, de trois à six mois. Nous demandons aux lecteurs de considérer la revue, avant 2018 et depuis 2019, comme deux revues distinctes.”

Du côté de Lavoisier, le directeur éditorial, Jean-Marc Bocabeille, explique que huit titres scientifiques ont été vendus, y compris la Revue d’intelligence artificielle : “Il est relativement courant que des titres changent d’éditeur”. Dans ce cas, “les comptes d’exploitation devenaient limite rentables avec une centaine d’abonnés à peine, d’où la décision de vendre. IIETA est un éditeur qui veut croître et on a sauté sur l’occasion.” La RIA était en effet une revue de niche, comme beaucoup de titres de ce genre, disponible dans les bibliothèques universitaires et par internet en payant. Pour Jean-Marc Bocabeille, le problème vient aussi du modèle économique de ce genre de revues : “Les articles de sciences humaines et sociales disposent d’une plateforme où on peut les acheter et les valoriser, Cairn. Ce système reste encore à inventer pour les autres disciplines”.

Les revues francophones noyées dans la compétition mondiale des publications

Le fond du problème est que l’évaluation de la recherche repose aujourd’hui énormément sur la publication d’articles : “Or il y a trop de chercheurs, trop de publications et pas assez de revues”, explique Jean-Marc Bocabeille. Cette prise de contrôle hostile d’une revue de référence s’apparente ainsi à une prise de guerre dans ce contexte de course mondiale à la publication : “Il faut savoir qu’en Chine, les chercheurs reçoivent des primes en fonction des articles qu’ils publient et plus la revue est cotée, plus la prime est élevée”, précise Jean-Gabriel Ganascia, professeur au laboratoire d’informatique de l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI) et président du comité d’éthique du CNRS. “Mais il s’agit sans doute d’une opération financière à court terme car le modèle économique du nouvel éditeur a changé : il fait payer les auteurs. C’est déplorable.” 

Dans la communauté française de l’IA (intelligence artificielle), on pense déjà à relancer une nouvelle revue en français. “Cette vente est en totale contradiction avec les efforts du gouvernement français de promouvoir et favoriser le développement de l’IA en France et de garantir sa souveraineté scientifique en IA au moyen de sa Stratégie nationale en intelligence artificielle”, écrit Yves Demazeau dans son communiqué. “Quel éditeur voudra s’engager ? Le gouvernement voudra-t-il réhabiliter la science en langue française ?”

Car si l’anglais est bien la langue internationale dans le domaine scientifique - les plus grandes revues sont anglophones, les classements internationaux sont construits à partir de ces revues -, le français conserve toutefois un intérêt. “La RIA était très utile à nos étudiants et servait aussi à nourrir la discussion entre monde académique et industrielle”, explique Yves Demazeau, l’IA étant une discipline qui propose de nombreuses applications avec un potentiel commercial. Et en la matière, la France peut s’enorgueillir de nombreux talents : le 27 mars, l’un des trois lauréats du prix Turing était un Français, Yann LeCun, récompensé pour ses découvertes dans le domaine de l’apprentissage profond des machines. Le Prix Turing est souvent présenté comme l’équivalent du Nobel en IA.

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