La Russie est-elle une dictature ?

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La Russie est-elle une dictature ?

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Les idées claires | Peut-on qualifier la Russie de Vladimir Poutine de dictature ? C'est la question au cœur des Idées claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo et destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

Le 25 octobre 2018, le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov recevait le prix Sakharov "pour la liberté de l’esprit" du Parlement européen. 

Si la porte-parole de la diplomatie russe a immédiatement dénoncé "une décision politique", le président du Parlement européen, Antonio Tajani, a quant à lui salué "un symbole de la lutte pour la libération des prisonniers politiques détenus en Russie et dans le monde."

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Cet opposant notoire à la politique de Poutine avait entamé une grève de la faim 5 mois auparavant depuis sa prison sibérienne pour protester contre le sort des prisonniers ukrainiens détenus en Russie. Le cinéaste ukrainien purge une peine de 20 ans pour "terrorisme" et "trafic d’armes". Son procès avait été qualifié en 2015 de "stalinien" par Amnesty International.

Le cas Sentsov illustre bien les difficultés pour les voix dissonantes du régime de Vladimir Poutine de s’exprimer librement. Mais il illustre également les incompréhensions culturelles entre la Russie et l'Europe occidentale, notamment sur le concept de pouvoir légitime.

Sur le papier, la Russie de Vladimir Poutine a tout du régime autoritaire et autocratique : assassinats des opposants politiques, fraude électorale massive, longévité du président, répression des manifestations, climat de menace pour les journalistes. Pourtant, sur le terrain, la popularité de Poutine est réelle et rendrait jaloux beaucoup de dirigeants européens. Pour autant, même si Poutine a été élu par un vote, peut-on dire que son régime est démocratique ?

Pour répondre à nos questions, nous avons demandé à Anna Colin-Lebedev, spécialiste de la Russie et maîtresse de conférences à l'université Paris-Nanterre.

La Russie est-elle une dictature ?

Le terme de “dictature” n’est pas celui qu’on utiliserait en science politique pour décrire le pouvoir russe. Il simplifie un peu trop la nature du régime politique. La science politique travaille aujourd’hui beaucoup entre la zone grise entre démocratie et régime autoritaire. La Russie se situe quelque part dans cette zone grise. Un des concepts proposés est celui d’ “ autoritarisme compétitif”, un régime autoritaire mais qui va introduire un certain degré de pluralisme et de compétition dans son fonctionnement.

Le pouvoir russe est-il légitime ?

Chez Poutine, il y a une légitimité assez importante due à son action. Il est certain qu’en Russie, les élections sont étroitement contrôlées par le pouvoir, les partis politiques d’opposition ne peuvent pas librement s’enregistrer, des violations électorales sont régulièrement relevées par les observateurs. Mais ce n’est pas un jeu complètement verrouillé. Un certain pluralisme existe, comme le montre le cas des élections de gouverneur en régions récemment où les candidats du pouvoir ne sont pas du tout arrivés en tête du scrutin.

Mais les droits des opposants sont bafoués...

La Russie n’est pas un État de droit, bien que les droits humains soient très explicitement présents dans la Constitution russe. On peut être emprisonné pour des motifs politiques, même si souvent ça sera déguisé en autre chose, on peut faire l’objet de persécutions parce qu’on est engagé dans un mouvement non-gouvernemental qui s’oppose au pouvoir politique. On peut être jugé par un procès qui ne sera ni libre ni équitable.

Tout comme les droits des LGBT...

Les groupes LGBT sont aujourd’hui en Russie dans une situation de persécution officielle par l’État. On a tous en tête la Tchétchénie où les homosexuels sont persécutés. Mais sachez qu’en Russie également, vous ne pouvez plus déclarer officiellement votre homosexualité. Si par exemple, vous êtes un enseignant d’école secondaire, vous pouvez être licencié de votre travail pour propagande de l’homosexualité.

Peut-on critiquer le gouvernement ?

Vladimir Poutine, comme beaucoup de leaders autoritaires dans le monde, cherche à maintenir une façade démocratique pour être légitime sur la scène internationale. Aujourd’hui en Russie, existent un grand nombre de médias d’opposition, qui sont accessibles souvent en ligne, à un public assez grand. Vous avez des opposants politiques qui s’expriment mais d’une part, ils ne peuvent pas être admis dans le cercle politique institutionnel, donc ils ne seront pas entendus du grand nombre et ne participeront pas à la politique et d’autre part ça peut être dangereux pour leur liberté et pour leur vie. Mais le pouvoir de Vladimir Poutine laisse les citoyens faire sortir un peu de critiques, notamment celles qu’ils jugent constructives.

On accuse Poutine de s’être enrichi sur le dos des Russes…

Les Russes acceptent l’enrichissement personnel des leaders. Lorsqu’une enquête conduite par l’opposant Navalny met en évidence les villas et les richesses du 1er ministre Medvedev, ça suscite très peu de réactions de la part de la population russe. La grande majorité d’entre eux va noter une amélioration de leur niveau de vie dans les années 2000, notamment la première décennie où les revenus de l’État russe étaient très élevés en raison du haut prix des hydrocarbures. Poutine a fait le choix, non pas de développer le pays, mais d’augmenter les salaires des fonctionnaires et les retraites. Les Russes ont eu l’impression que le président redistribuait un peu les richesses du pays et ils trouvent normal que des riches se servent au passage et que des leaders politiques se servent aussi dans ses richesses.

Poutine va-t-il s’arranger avec la Constitution pour faire un 5e mandat ?

Vladimir Poutine est au pouvoir depuis quasiment 20 ans, ce qui veut dire que toute une génération de Russes qui ont voté pour la première fois lors des dernières élections, en 2018, n’ont connu que Poutine comme leader de leur pays. Au sein de la population, il y a un certain ressentiment, notamment chez les jeunes qui commence à monter, non pas parce qu’ils sont mécontents de Poutine, mais parce qu’ils se disent “quoi il n’y a donc que lui ?” On verra ce que diront ces jeunes dans 4 ans.

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Parce que la vérité est plus lente que le mensonge, parce que la désinformation est plus séduisante que les faits vérifiés, Les Idées Claires démêle le vrai du faux. Chaque semaine, dans une vidéo et en podcast, un.e expert.e et Nicolas Martin (producteur de La Méthode scientifique sur France Culture) remettent de l’ordre autour d’une idée reçue. Retrouvez l'intégralité des épisodes dans le dossier "Les Idées Claires"

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