Alexeï Navalny, le principal opposant à Vladimir Poutine, le 2 février 2021, devant le tribunal de Moscou. Dès son retour en Russie, il s'est vu infliger de la prison pour avoir violé un contrôle judiciaire et risque d'autres condamnations.
Alexeï Navalny, le principal opposant à Vladimir Poutine, le 2 février 2021, devant le tribunal de Moscou. Dès son retour en Russie, il s'est vu infliger de la prison pour avoir violé un contrôle judiciaire et risque d'autres condamnations.

La Russie et Vladimir Poutine face aux droits de l'homme

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La Russie et Vladimir Poutine face aux droits de l'homme

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Le regard de l'autre | L’arrestation d’Alexeï Navalny dès son retour en Russie, puis sa condamnation à 3 ans et demi de prison, en disent long sur la stratégie de Vladimir Poutine : zéro tolérance avec la contestation, répression féroce des opposants et indifférence vis-à-vis des protestations occidentales.

L'attitude de Vladimir Poutine à l'égard de ses opposants, Alexeï Navalny en tête, est révélatrice de la centralisation du pouvoir à Moscou. Mais elle est révélatrice aussi du rapport de la Russie à la question des droits de l’homme. Ce n’est pas un sujet central dans ce pays immense où la restriction des libertés fait partie du paysage de longue date.

La Russie ne regarde pas la question des droits humains avec le même logiciel de compréhension que l’Occident. 

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Le mouvement de Navalny appelle à de nouvelles manifestations ce dimanche en Russie en descendant dans les rues lampes de téléphone allumées. Alors que le désormais célèbre avocat et militant politique était de nouveau au tribunal ce vendredi, accusé d'avoir diffusé des informations "mensongères" et "injurieuses" au sujet d'un ancien combattant souvent mis en avant par le pouvoir. Ces dernières semaines, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre l'arrestation à son retour en Russie le 17 janvier de Navalny, après avoir été soigné pendant près de cinq mois en Allemagne à la suite de son empoisonnement par un agent neurotoxique en août dernier. Le Kremlin dément avoir joué le moindre rôle dans cette affaire. Au cours de ces manifestations, considérées par le Kremlin comme illégales et dangereuses, la police a interpellé plus de 11 000 personnes.

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, droit, économie et psychologie et sociologie.

  • La géographie

La Russie est géante par la taille : 17 millions de km2, plus grand pays du monde par la superficie. 6 600 kms de long d’Est en Ouest, 11 fuseaux horaires. Et "seulement" 145 millions d’habitants, essentiellement concentrés dans les villes. La plus grande partie du pays est vide.

Ce gigantisme a au moins deux conséquences.

La première est qu’il est parfois difficile de savoir exactement ce qui se passe en matière de droits humains dans les zones reculées de Sibérie. La deuxième est que l’une des priorités politiques de longue date est de maintenir une cohésion nationale.

La célèbre impératrice Catherine II disait au XVIIIe siècle "la Russie n’est pas un pays, mais un univers".

Le pays abrite une centaine de peuples différents, avec beaucoup de minorités. Les Russes sont majoritaires, 82% de la population. Et l’une des clés de compréhension du pays est l’imposition d’une identité russe. Quitte à nier les droits des autres populations. Et quitte à souder cette identité en se méfiant systématiquement des étrangers perçus comme une menace.

La volonté d’imposer une identité russe est plus importante que de chercher à respecter les droits de l’homme.

  • L'Histoire

Le concept de "droits de l’homme" est une notion récente dans l’Histoire de la Russie. Le pays est de tradition autoritaire : l’efficacité, la sécurité passent avant la liberté. C’est un héritage de la période impériale et tsariste.

Au XXe siècle, avec l’Union soviétique communiste, l’autoritarisme s’est maintenu sous une autre forme. Il s’est doublé d’une critique radicale de la notion occidentale de "droits de l’homme". L’analyse marxiste les regarde comme des "droits formels" théoriques, qui doivent passer après les droits réels (avoir un travail, une protection sociale, etc.).

Ajoutons que l’idéologie marxiste fait passer les droits de l’individu derrière le fonctionnement collectif, la lutte des classes, l’égalité, voire l’égalitarisme.

La notion de "droits de l’homme" ne fait donc son apparition en Russie qu’à à la fin du siècle dernier. Elle apparait pour la première fois, à la chute de l'Union soviétique, dans la Constitution russe de 1993 qui évoque la question de la liberté de conscience. Dans la foulée, la Douma, le Parlement russe, approuve en 1998 la Convention européenne des droits de l’homme.

Mais le concept est importé au forceps. Et très vite, plusieurs dirigeants russes, politiques, religieux, vont exprimer leur scepticisme avec l’argument suivant : la Russie ne pourra surmonter ses difficultés intérieures si elle n’exerce pas de contrôle sur ces citoyens.

Le poids de l’Histoire et de la tradition de contrôle est donc bien là.

  • Le droit

Il y la théorie et la pratique. Dans les faits, l’état des lieux est catastrophique. 

Les statistiques de la Cour européenne des droits de l’homme le montrent : c’est le pays d’Europe qui compte le plus grand nombre de violations des droits de l’homme. Loin devant la Turquie ou l’Ukraine.

Tout y passe : atteintes aux libertés individuelles et à la vie privée, absence de liberté d’expression ou de liberté religieuse, interdiction de manifester, procès inéquitables, brutalités policières, violences domestiques, traitements dégradants, discriminations contre la communauté LGBT, etc.

Avec quelques cas emblématiques : l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaia, l’enlèvement et la mort de la militante de l’ONG Memorial Natalia Estemirova, etc.

La situation de la liberté de la presse est particulièrement mauvaise. La Russie pointe à la 149e place du classement mondial établi par Reporters sans Frontières, avec notamment 47 journalistes tués depuis trente ans et de multiples cas d’intimidation. La télévision d’État est totalement sous contrôle.

Le pouvoir a fait adopter plusieurs lois depuis 2002 qui limitent les libertés. Il utilise souvent l’article 212 du Code Pénal pour sanctionner les rassemblements publics interdits. Il utilise aussi souvent contre les ONG les textes relatifs aux "ingérences étrangères" ou à la sécurité de l’Etat.

L’argument de la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme sert de prétexte à des poursuites judiciaires obéissant à des motivations politiques. 

Le pouvoir a aussi restreint, y compris dans la loi, l’usage d’Internet et l’expression d’opinions dissidentes. Le fait de critiquer l’État ou de "répandre des fausses nouvelles" est désormais passible de lourdes amendes.

La Russie est pourtant signataire de la Déclaration universelle des droits de l’homme et a ratifié plusieurs textes internationaux sur le sujet. Elle est aussi censée respecter certaines obligations en tant que membre du Conseil de l’Europe. Mais tout cela est très théorique.

  • L'économie

Sur ce plan, mais ce n’est pas une spécificité de la Russie, la protection des intérêts économiques nationaux prime sur le respect du droit. C’est ce qui explique les multiples cas d’abus des droits de l’homme dans le monde des affaires en Russie.

Exemple : l’avocat Sergueï Magnitski. A force d’enquêter sur la corruption et la collusion entre criminels de droits communs et personnalités officielles, il a fini par mourir en prison en 2009.

De la même manière, le traitement réservé à l’homme d’affaires Mikhail Khodorkovski, ancien PDG de Ioukos finalement contraint à l’exil après dix ans de prison, fait ressembler son dossier à celui d’un prisonnier d’opinion.

Les litiges commerciaux sont rarement dénoués devant un tribunal d’arbitrage, plus généralement "transformés" en procès pénal avec des manipulations dans tous les sens.

Le procès en cours du banquier français Philippe Delpal en est une bonne illustration. 

Bref, en matière économique, ce qui compte c’est la protection des intérêts russes et du pouvoir russe. Les droits de l’homme n’ont pas de place là-dedans. 

43 min
  • Psychologie et sociologie

Il y a d’abord le pouvoir. Il est aujourd’hui autocratique et ultra centralisé, autour de Vladimir Poutine, aujourd’hui âgé de 68 ans.

Le président russe est au pouvoir depuis vingt ans, d’une manière ou d’une autre. Et après la réforme constitutionnelle adoptée l’an dernier, il peut encore espérer tirer les ficelles pendant une quinzaine d’années.

Comme Staline avant lui sous l’Union Soviétique, sa philosophie, c’est "le droit c’est moi". Avec sa garde rapprochée, il entend restaurer la grandeur russe et conserver ses prébendes. Là encore, ça ne laisse guère de place aux droits de l’homme. Par exemple, c’est Poutine qui nomme directement le chef du Conseil des droits de l’homme russe. Tout est dit.

De la même manière, les juges fédéraux sont nommés directement ou indirectement par le Kremlin. 

La situation est plus complexe au niveau de la société russe dans son ensemble. Elle n’est pas homogène et elle est traversée de courants contradictoires.

D’un côté, il y a le poids de la tradition, une forme de fatalisme et d’obéissance inculqués dans le système éducatif, la méfiance vis-à-vis de l’étranger, l’influence de l’Eglise orthodoxe qui s’oppose aux notions de laïcité et de liberté de conscience et veut imposer ses normes. Et la peur qui conduit à ne pas s’aventurer trop loin.

Mais de l’autre, il y a en particulier dans les villes et chez les plus jeunes, une aspiration évidente à plus de liberté. C’est là, en grande partie, que l’on va trouver les soutiens de Navalny. 

La Russie possède une société civile avec une petite marge de liberté. Ce n’est pas une dictature totale. Cette société civile conduit des mobilisations ponctuelles réussies, sur des sujets environnementaux ou de liberté de la presse. Elle se mobilise essentiellement via vers les réseaux sociaux, y compris les réseaux russes comme V Kontakte ou Odnoklassniki.

Elle a le droit d’exister tant qu’elle ne menace pas le pouvoir. Dès que le pouvoir se sent menacé, il réprime. C’est l’affaire Navalny.

Pour toutes ces raisons, la notion de "droits de l’homme" telle qu’on la définit en Occident, est loin de s’être imposée en Russie et ne va pas nécessairement s’imposer de sitôt.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos