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La salle du Jeu de paume, symbole révolutionnaire, rouverte à Versailles

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La salle du jeu de paume à Versailles en 2022.
La salle du jeu de paume à Versailles en 2022.
- Didier Saulnier / Château de Versailles

Entretien. C'est un symbole de la démocratie française qui renaît à Versailles après huit mois de travaux. La salle du Jeu de paume, où les députés révolutionnaires prêtèrent serment le 20 juin 1789, accueille à nouveau du public depuis hier. Retour sur son histoire avec l'un des conservateurs des lieux.

Un épisode majeur de la Révolution y a eu lieu mais le site est méconnu du grand public. À deux pas du château de Versailles, la salle du Jeu de paume a rouvert ses portes à la visite guidée ce 1er avril 2022. Durant huit mois, la toiture, la charpente, les menuiseries, le décor peint de la salle et le sol ont été restaurés. Des opérations ont eu lieu aussi sur la toile monumentale représentant le serment du Jeu de paume et sur le décor sculpté de la salle. L'un des conservateurs du château de Versailles, Frédéric Lacaille, retrace la riche histoire de ce lieu.

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Avant de devenir un site historique, la salle du Jeu de paume est une salle de sport ?

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Elle a été construite en 1686 au milieu du règne de Louis XIV dans le quartier Saint-Louis, en contrebas du château de Versailles, vers le sud. Elle a remplacé une salle précédente, construite à l'époque de Louis XIII, au moment où il s'est installé dans le premier château. La salle précédente a été détruite par des constructions nouvelles demandées par Louis XIV à Mansart pour agrandir le château. On a donc eu besoin d'un autre lieu qui a été construit un peu plus loin dans la ville. C'était une salle qui avait une gestion privée, mais qui pouvait être utilisée aussi bien par des particuliers que par des membres de la famille royale.

C'est une époque où le jeu de paume est très pratiqué ?

On y joue dans les cours d'Europe depuis le Moyen Âge. Il y avait un jeu de paume dans toutes les demeures royales, ou à proximité, pour que les membres de la cour puissent s'exercer. On trouve un jeu de paume aux Tuileries ou au château de Fontainebleau, où la salle est encore en service. 

Le tennis est davantage pratiqué aujourd'hui évidemment, mais le terme de tennis serait une reprise par les Anglais du mot "tenez", qui correspondait à un geste d'envoi de la balle dans le jeu de paume traditionnel.

Cette salle anonyme entre dans l'Histoire le 20 juin 1789. Que se passe-t-il ce jour là ?

Depuis quelques jours, les députés du tiers état ont fait "sécession" : ils se proclament en Assemblée nationale le 17 juin en se donnant pour mission de donner une constitution à la France. C'est un geste très fort politiquement, qui remet en cause une partie du pouvoir de la monarchie. Ces députés souhaitent se réunir à nouveau le 20 juin et se présentent à la porte de la salle des Menus Plaisirs, qui est la salle où se tiennent les séances des États Généraux depuis mai. Le roi a fait fermer la salle par précaution, pour empêcher un trouble à l'ordre public, mais aussi pour préparer le lieu en vue d'une autre réunion quelques jours plus tard. Les députés trouvent portes closes mais veulent quand même se réunir : ils circulent dans ce quartier en contrebas du château, se présentent au couvent des Récollets, qui refuse de leur donner l'accès à l'église pour se réunir. Et finalement, ils trouvent ouverte la salle du Jeu de paume, où ils vont se réunir pour cette fameuse réunion qui va aboutir à ce serment.

Ils cherchaient tout simplement un lieu assez grand pour pouvoir se réunir ?

Ils sont entre 500 et 600 : le Jeu de paume fait l'affaire mais la salle n'est pas non plus immense, cela a dû être une belle cohue que tous ces députés arrivant là, avec des gens du quartier, qui avaient suivi le mouvement pour voir ce qui se passait.

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La scène a été reconstituée dans le film La Révolution française, sorti en 1989, au moment du bicentenaire de la Révolution française (voir ci-dessus). On y voit des nobles en train de jouer au jeu de paume expulsés par les députés qui déboulent. Cela s'est passé comme ça ?

Non, car la salle était inoccupée à ce moment-là. C'était assez tôt le matin, ils y ont passé une bonne partie de la journée avec beaucoup de discussions, de débats. On imagine beaucoup de bruit, une grande agitation... On n'a pas de témoignages très directs : les gens qui ont parlé de cette séance l'ont fait souvent a posteriori. On sait simplement qu'ils occupent cette salle mais cette scène d'intrusion au milieu d'une partie est sans doute une licence du cinéma pour montrer l'usage de la salle.

C'est là que s'achève la société d'Ancien Régime, divisée en trois ordres (noblesse, clergé et tiers état) ?

D'une certaine manière, oui, parce que c'est un vrai changement politique qui annonce tout ce qui va se passer, jusqu'à ce qu'à la fin du XIXe siècle, la République arrive à s'installer de façon définitive. C'est un moment très important. Il est vrai qu'on aurait pu choisir symboliquement de faire remonter l'événement au 17 juin 1789 mais il y a ce geste, le 20 juin, considéré comme très fort à l'époque. Ce serment fait référence à l'Antiquité, à tous ces serments prêtés par des armées, par des chefs de guerre, etc. L'histoire antique était une grande référence pour les gens des Lumières, à la fin du XVIIIe siècle et ce geste était plus plus visuel, disons, qu'une assemblée de gens en train de bavarder. On a donc choisi symboliquement ce moment pour marquer en quelque sorte le début de la Révolution.

À voix nue
31 min

Les participants ont conscience de vivre un événement historique ou c'est a posteriori qu'on le construit ?

Ils ont conscience du changement car c'est un acte fort de la part du tiers état de prendre la main sur les affaires politiques. Mais c'est évidemment a posteriori, avec le recul des événements, qu'ils ont pu s'en faire une idée claire. Et dès l'année suivante d'ailleurs, le 20 juin 1790, la salle du Jeu de paume fait l'objet d'une cérémonie où l'on vient poser une plaque pour commémorer le serment de l'année précédente. Ce qui montre que déjà, le lieu est considéré comme important dans la Révolution qui est en cours de route.

Et c'est l'astronome Jean Sylvain Bailly qui est le premier à prêter serment.

Oui, il avait été nommé président de cette Assemblée nationale quelques jours plus tôt et c'est lui qui est représenté par le peintre Jacques-Louis David dans son dessin, repris par Luc-Olivier Merson, dans la grande peinture qui décore la salle du Jeu de paume. Il est monté sur la table au centre de la salle prêtant serment et entraînant toute l'assemblée.

C'est notamment grâce à ce tableau que cet événement est présent dans la mémoire nationale. Et pourtant, c'est un tableau inachevé ?

David était le grand peintre de l'époque et c'est à lui qu'on a commandé en 1790 une grande peinture commémorative sur le sujet. Il allait faire là son premier grand tableau d'histoire contemporaine. Jusqu'alors, il avait plutôt travaillé sur des sujets de l'Antiquité. On lui a demandé une grande composition moderne sur le serment du Jeu de paume, mais le projet n'a jamais abouti. Il a réalisé un grand dessin préparatoire, présenté au Salon en 1791, à partir duquel il voulait éditer une gravure. Et c'est la vente de cette gravure en souscription qui aurait permis de financer la réalisation de la toile en grand format : elle devait mesurer 6 mètres par 10. 

Les députés jurent de ne pas se séparer avant la rédaction d'une Constitution. Dessin préparatoire au lavis de Jacques Louis David réalisé en 1791.
Les députés jurent de ne pas se séparer avant la rédaction d'une Constitution. Dessin préparatoire au lavis de Jacques Louis David réalisé en 1791.
© AFP - Photo Josse / Leemage via AFP

Quelle est la trajectoire de David à cette époque ?

C'est un peintre qui a mis le temps à décoller. Il est né en 1748, soit quarante ans avant le début de la Révolution. Il a eu une première formation dans l'esprit rocaille, le style un peu sucré, disons, des années du milieu du XVIIIe siècle. Lauréat du premier Prix de Rome en 1774, il est parti à l'Académie de France à Rome, où il a terminé ses études. Et là, il a eu la révélation de l'antique et a vraiment commencé à composer des tableaux extrêmement modernes. Le plus emblématique est Le Serment des Horaces, qui est au Louvre aujourd'hui : il l'a peint à Rome et l'a envoyé à Paris. L'œuvre a été présentée au Salon à Paris en 1783 et a eu un succès formidable parce que c'était tableau complètement révolutionnaire dans la peinture du temps, qui annonçait, d'une certaine manière, la peinture de la Révolution elle-même. Il a commencé à travailler à des tableaux d'histoire et à des portraits. Il a été l'un des grands peintres de la Révolution, il a joué un rôle important d'ailleurs dans les comités d'artistes et même au Comité de salut public, pas toujours dans un rôle très sympathique d'ailleurs. Par la suite, il est devenu le peintre de l'Empire. Il a connu une très belle carrière avec Napoléon mais tout s'est arrêté brutalement à la chute de l'empereur, quand il a fait le choix lui-même de partir en exil à Bruxelles, où il est mort quelques années après. Il avait voté la mort du roi pendant la Révolution et il n'imaginait pas travailler pour le frère de celui-ci : Louis XVIII monté sur le trône à la chute de Napoléon. Il était politiquement très marqué et craignait d'être proscrit mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Le gouvernement de Louis XVIII se rendait bien compte qu'il était le grand artiste de l'école française, qu'il fallait le ménager. Mais c'est David lui-même qui a choisi de partir pour finalement montrer qu'il restait fidèle à son vote de 1793 de la mort de Louis XVI.

Le tableau sur le serment du Jeu de paume est donc commandé par l'Assemblée nationale mais le financement n'est pas réuni et les événements politiques de la Révolution l'empêchent de terminer ?

Au départ, l'Assemblée n'a pas d'argent, et c'est pour cela que David imagine une souscription par la vente d'une gravure. C'est une pratique courante à cette époque où effectivement, l'État était toujours à court de financement. David a commencé son tableau, mais la toile prévue étant énorme, le travail était très long. Au fur et à mesure que les événements de la Révolution avançaient, le serment du Jeu de paume n'était plus considéré par une révolution très radicale comme un événement aussi important qu'au tout début, dans les premières années. Et, finalement, beaucoup de personnages qui avaient été prévus d'être représentés sur le tableau n'étaient plus en cours : beaucoup étaient passés à la trappe et certains, même, sous le couperet de la guillotine (Bailly notamment). Le tableau devient une œuvre difficile à terminer. David essaiera de dépersonnaliser les personnages, d'en faire des figures plutôt allégoriques mais il n'arrivera pas au bout de ce processus. David avait pensé le reprendre lors de son exil à Bruxelles, après la chute de Napoléon : il s'est relancé dans cette tache, a sorti une gravure nouvelle du tableau, a essayé de relancer une souscription, mais le projet n'a pas connu le succès qu'il en escomptait.

Et l'œuvre est achevée presque un siècle plus tard. Mais il s'agit d'un autre tableau !

Lorsqu'on crée un Musée de la Révolution dans la salle en 1883, on se demande comment évoquer l'événement. L'idée du tableau de David est reprise et on demande à Luc-Olivier Merson, qui est un jeune artiste, de terminer le travail. Il a composé une nouvelle toile au même format, 6 mètres par 10, sur laquelle il fait une projection du dessin original, avec l'aide d'une espèce de lanterne magique. Il a bénéficié d'un progrès technique qui lui a permis de travailler plus vite. La toile reprend les couleurs du dessin de David, qui était en camaïeu de gris et de brun. Luc-Olivier Merson a peint en quelques mois dans un atelier parisien. La toile a été ensuite apportée à Versailles et marouflée, c'est-à-dire collée sur le mur nord de la salle, où elle est toujours en place depuis 1883.

Ce tableau est installé là à l'époque où la République parvient à s'installer en France : la Révolution se termine en quelque sorte ?

Effectivement. Le tableau commandé à David pendant la Révolution était destiné à la salle de l'Assemblée législative, puis de la Convention et finalement, en 1883, on réalise que le mur nord de la salle du Jeu de paume permettrait d'installer un tableau à peu près de la dimension de celui que David avait imaginé. On est au début des années 1880, à un moment où, effectivement, la République, qui avait été proclamée de manière provisoire pendant la guerre franco-allemande de 1870-71, s'ancre en France et on comprend que c'est le régime qui va se maintenir. C'est donc le moment où la République met en place ses symboles, où le 14-Juillet redevient la fête nationale, et on décide de transformer la salle du Jeu de paume pour en faire un musée de la Révolution qui commémore l'événement. 

Le tableau du serment du Jeu de Paume réalisé par le peintre Luc-Olivier Merson visible à Versailles depuis 1883.
Le tableau du serment du Jeu de Paume réalisé par le peintre Luc-Olivier Merson visible à Versailles depuis 1883.
© AFP - Sameer Al-Doumy

Peut-on identifier des personnages sur ce grand tableau ou ne sont-ce que des allégories ?

Ce sont vraiment des personnages mais le cheminement est compliqué. David, qui préparait un tableau d'histoire contemporaine, avait imaginé représenter un certain nombre de personnages très reconnaissables. Et puis, le temps passant, il s'était dit qu'il faudrait finalement faire quelque chose de plus neutre, à part la figure centrale de Bailly, et il a donc essayé de faire que les personnages ne soient plus ressemblants. Mais il avait au moment où il a commencé son tableau lancé un appel dans la presse, demandant aux députés de se présenter chez lui pour qu'il puisse faire leurs portraits pour les intégrer dans la composition. 

Dans la grande peinture de Merson, qui reprend celle de David, on trouve quand même des personnages que l'on reconnaît. On voit Danton, Sieyès, Bailly sur la table bien sûr, on voit Robespierre, on voit Barnave et un certain nombre de députés bien connus qui sont représentés et assez clairement identifiables. Luc-Olivier Merson a fait comme David : il n'a pas pu faire poser évidemment les personnages mais il est allé à la Bibliothèque nationale chercher les portraits de tous les participants pour les intégrer dans son grand tableau.

Aujourd'hui, la salle du Jeu de paume et le tableau qui représente le serment sont assez méconnus du grand public ?

C'est un lieu un peu à part et qui est écrasé par la présence du château, qui est vraiment le monument que tout le monde vient voir. Le jeu de paume est un peu en contrebas, à l'écart. Pour autant, chacune des républiques a mis en avant ce site : la Première République pendant la Révolution a acheté le lieu. La Deuxième République, après la chute de Louis-Philippe en 1848, a classé la salle au titre des monuments historiques. Et la Troisième République, à ses débuts, l'a restaurée pour en faire un musée de la Révolution. Les autres régimes du XIXe siècle qui se sont succédé, que ce soit le Consulat et l'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, le Second Empire, ont vraiment voulu occulter le souvenir des lieux et ont en général laissé la salle à l'abandon. Elle a servi de magasin, d'atelier de peintres... En tout cas, elle n'était pas du tout mise en avant dans une perspective historique. C'est vraiment la République qui s'est accrochée à ce lieu et qui l'a consacré en 1883.

Vous espérez que la réouverture attire un nouveau public ?

Oui mais la visite n'est pas libre, nous proposons des créneaux accompagnés pour les adultes et pour les scolaires et les dates sont pleines pour le moment. C'est un lieu qu'on devrait montrer à tous les petits Français quand ils apprennent l'histoire, d'autant que la Révolution est difficile à "montrer". C'est pratiquement un des seuls lieux qui restent de cette époque de la "Révolution heureuse". Il y a autrement la Conciergerie, mais qui correspond à des heures plus sombres, à la période et la Terreur. La salle des États généraux n'existe plus, la prison du Temple non plus, sans parler de la prison de la Bastille.

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