La démolition-reconstruction de l'îlot Rivoli et la façade actuelle en verre ondulé ont entraîné des recours en justice jusqu'au Conseil d'Etat par des associations de sauvegarde du patrimoine. Photo à gauche de 2014 et à droite en 2021.
La démolition-reconstruction de l'îlot Rivoli et la façade actuelle en verre ondulé ont entraîné des recours en justice jusqu'au Conseil d'Etat par des associations de sauvegarde du patrimoine. Photo à gauche de 2014 et à droite en 2021.

2021 : La Samaritaine revit en jaune et gris

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La Samaritaine LVMH : une restauration d'exception pour un chantier qui fut très contesté

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Après seize années de fermeture, La Samaritaine retrouve son éclat d'antan. L'ensemble immobilier pour l'essentiel classé renaît au coeur de Paris. Mais ces travaux restent marqués par une polémique majeure et des procès au sujet d'un nouveau bâtiment à la façade en verre ondulé, rue de Rivoli.

Désormais baptisé par son propriétaire "le plus petit des grands magasins", La Samaritaine s'offre une nouvelle vie de temple du luxe dans ses couleurs d'origine : le jaune et le gris. Avec une restauration spectaculaire qui remet en valeur son escalier monumental, ses laves émaillées - c'est l'édifice qui en comporte le plus en France - ou sa magnifique fresque des paons. Une "rénovation haute couture" d'après le groupe de luxe français LVMH, qui a réduit la taille du grand magasin emblématique par quatre pour laisser place à un palace de 72 chambres (en front de Seine), à des bureaux, une crèche et 96 logements sociaux. Et avec pas moins de 12 lieux de restauration ! 

Petite visite des beautés rénovées et rappel de l'opposition jusqu'au Conseil d'État des associations de sauvegarde du patrimoine face à la construction d'un bâtiment rue de Rivoli à la façade très critiquée.

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Une restauration plutôt aisée, à l'exception des planchers de verre

"Paradoxalement, cela n'a pas été si difficile que ça", affirme l'architecte en chef des monuments historiques Jean-François Lagneau à propos des travaux. "Parce que ce grand magasin a conservé tout ce qui faisait ses caractéristiques essentielles, c'est-à-dire essentiellement le fait d'avoir la lumière du jour qui l'inonde entièrement, puisque, lorsqu'il a été construit, l'électricité n'existait pas. D'où la nécessité de faire cette gigantesque verrière jardin d'hiver et de l'agrémenter." Cette verrière a gagné un verre électrochrome pour se teinter en fonction de la luminosité.

L'immense puits de lumière de la verrière jardin d'hiver dans le bâtiment Art nouveau construit par l'architecte Frantz Jourdain. Il fut inauguré en 1910.
L'immense puits de lumière de la verrière jardin d'hiver dans le bâtiment Art nouveau construit par l'architecte Frantz Jourdain. Il fut inauguré en 1910.
© Radio France - Eric Chaverou

Avec toutefois un obstacle, qui avait en partie entraîné la fermeture du bâtiment en 2005 : les planchers de verre, qui faisaient descendre la lumière jusqu'au premier sous-sol. Jean-François Lagneau explique à regret que :

Le premier sacrifice que nous avons fait est de ne pas refaire des planchers en verre. Les équipes de la Samaritaine ont tout fait pour trouver une solution, mais nous n'avons pas réussi. C'est pour cela simplement qu'au dernier étage nous avons mis des pavés de verre, ce que l'on appelle des tablettes de chocolat. Une simple décoration. Cela a été une déception, mais la sécurité des personnes était à ce prix. 

Comme on le voit sur la photo ci-dessous, il a aussi fallu mettre aux normes la rambarde : "On s'est contenté de mettre des plaques de verre par derrière pour assurer la sécurité du public. Et très sincèrement, j'en étais malade lorsque j'ai vu que j'étais obligé de le faire. Dans la pratique, en fait, cela ne se voit plus."

Les "tablettes de chocolat" de verre posées au dernier étage du magasin de la rue de la Monnaie.
Les "tablettes de chocolat" de verre posées au dernier étage du magasin de la rue de la Monnaie.
© Radio France - Eric Chaverou

Près de 300 entreprises et 3 000 personnes ont oeuvré à ce chantier, quantité d'artisans – peintres, sculpteurs, doreurs, ferronniers, chaudronniers – et des savoir-faire ont été relancés. "Les rivets par exemple, sur la structure Eiffel", précise Karine Lanctot, chargée des partenariats à DFS, l'exploitant du lieu. "Plus personne ne maîtrisait cette technique. Nous sommes allés chercher la personne qui l'avait et elle a reformé des jeunes pour les rivets."

Le nouvel éclat du grand escalier Art nouveau

"Oh ! la la !" s'est exclamé lundi Emmanuel Macron face à l'escalier monumental de La Samaritaine, ouvrant ses bras vers le sommet de ce qui était fait pour voir et être vu. Le président a salué un "formidable trésor patrimonial français" en inaugurant le lieu. C'est "le seul escalier monumental totalement préservé dans un grand magasin" souligne Karine Lanctot face à ses 270 marches en chêne d'origine. Et de raconter à propos de ce bijou de Frantz Jourdain, aux airs de théâtre avec ses balcons :

Le fer était encore là. Il était vert forêt. Les feuilles ont été repeintes à la feuille d'or par les ateliers Gohard. Ils avaient déjà fait la flamme de la statue de la Liberté, à New York, le dôme de l'église orthodoxe ou le bureau d'Emmanuel Macron l'an dernier.

Le grand escalier sous différents angles. Il distribue cinq étages par le biais de 270 marches en chêne d’origine. Des escalators le complètent en arrière-plan.
Le grand escalier sous différents angles. Il distribue cinq étages par le biais de 270 marches en chêne d’origine. Des escalators le complètent en arrière-plan.
© Radio France - Eric Chaverou

L'architecte en chef des monuments historiques se réjouit aussi de la redécouverte en cours de chantier de céramiques polychromes, qui avaient été entièrement peintes en blanc. Comme Jean-François Lagneau l'a détaillé dans cette vidéo de Corinne Jeammet :

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Et la réapparition de la fresque des paons

De 1970 à 1985, la fresque des paons avait elle aussi été recouverte de peinture blanche. Après une première restauration avant la fermeture, elle illumine désormais de ses beautés le haut de l'édifice de Frantz Jourdain. Ces 424 m2 de paons faisant la roue ou de profil sont attribués au fils de l'architecte, Francis Jourdain. Un assemblage de 336 panneaux qui a bénéficié pendant quatre ans des talents de l'Atelier Bouvier pour "retrouver la texture, la peinture d'origine et la touche de l'artiste" selon Jean-François Lagneau : 

Ce qui est intéressant dans cette peinture, c'est qu'elle marque la transition entre l'Art nouveau et l'Art déco. Alors que l'Art nouveau est tout en courbes avec des tas de polychromie - on en a des exemples sur la façade extérieure, sur la rampe de l'escalier monumental - toutes ces peintures sont organisées relativement strictement, comme le sera ensuite la période de l'Art déco et en particulier la façade sur la Seine.

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L'architecte en chef des monuments historiques indique aussi dans cette vidéo que "la frise avait été entièrement été refaite dans les années 1980, mais on ne s'en est vraiment rendu compte qu'au moment de la dépose en analysant le plâtre". Avec son équipe de 5 à 6 personnes, Jean-François Lagneau a supervisé la délicate mise aux normes grâce aux très riches archives de la maison et à des témoignages d'anciens employés. Finalement pas mécontent des retards pris en raison des contentieux qui ont permis de désamianter et de déplomber au mieux.

Enfin, selon le responsable du palace qui ouvrira début septembre, une terrasse avec vue sur Paris restera bien accessible en haut de l'édifice Art déco signé Henri Sauvage, en bord de Seine, mais sur réservation.

8 min

"C'est le retour de la table rase à l'échelle d'un îlot et d'un urbanisme décomplexé"

Ces superbes restaurations ne doivent pas faire oublier les aléas, polémiques et procédures concernant le nouvel édifice de la rue de Rivoli. Un premier projet proposé par le numéro un mondial du luxe avait été rejeté par la ville de Paris, qui avait jugé que la surface consacrée aux logements sociaux était insuffisante. Puis, différentes associations de sauvegarde du patrimoine ont bataillé pendant des années en justice contre le projet d'une reconstruction complète agrémenté d'une façade en verre ondulé. En mai 2014, le tribunal administratif avait ainsi annulé l'un des permis de construire pour la rénovation de "l'îlot Rivoli", considérant que la juxtaposition du nouveau bâtiment prévu par LVMH - et plus particulièrement sa façade ondulante exclusivement réalisée en verre - et d'immeubles parisiens en pierre, "variés mais traditionnels", apparaissait "dissonante". Le recours émanait alors de l'association Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France (SPPEF), dont le nom d'usage est Sites & Monuments.

Dans son bureau, Julien Lacaze, le président de Sites & Monuments, montre une photo symbole de la démolition de bâtiments préhaussmanniens de 1852. 

Photo de 2014 des restes d'une des anciennes façades de la Samaritaine sur la rue de Rivoli avant sa destruction et reconstruction garnie de verre ondulé. Photo installée dans une bibliothèque de l'association Sites & Monuments.
Photo de 2014 des restes d'une des anciennes façades de la Samaritaine sur la rue de Rivoli avant sa destruction et reconstruction garnie de verre ondulé. Photo installée dans une bibliothèque de l'association Sites & Monuments.
© Radio France - Eric Chaverou

Celui qui regrette toutefois aujourd'hui de ne pas avoir davantage dialogué avec LVMH revient sur ce combat marquant mené jusqu'au Conseil d'État, face aussi à la mairie de Paris :

Julien Lacaze : "Si on faisait le concours aujourd'hui, je pense que c'est un bâtiment que l'on ne ferait plus. Parce qu'on a changé d'optique, à la fois pour des raisons écologiques et pour des raisons de respect des gens, d'éviter cette brutalité."

15 min

C'est vraiment un dossier important parce qu'on n'avait pas démoli à cette échelle là depuis les années 60. C'est le retour de la table rase à l'échelle d'un îlot. Cela témoigne d'une grande violence et d'un retour d'un urbanisme décomplexé auquel on s'est un peu habitué dans d'autres villes, comme Perpignan ou Marseille, avec des questions d'insalubrité. Mais c'est ça a marqué le retour de l'urbanisme, en fait assez brutal des années des années 60. Décomplexé, on peut dire.                                                                          
Julien Lacaze, président de Sites & Monuments

Pour cette association, ce dossier emblématique a concentré des enjeux particuliers d'interprétation du Plan local d'urbanisme de Paris (PLU). Ou comment éviter que des bâtiments ne fassent ville à part. Julien Lacaze reconnaît des qualités à l'édifice actuel signé de l'agence japonaise Sanaa, qui a dessiné le projet du Louvre-Lens et prix Pritzker en 2010, et de ses deux architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishiza. Mais il estime que ce qui précédait "était un témoignage comme des livres dans une bibliothèque, avec tout un rythme de façades et des immeubles différents sur la rue de Rivoli. Et on a en quelque sorte cassé tout ça pour faire un bloc. Cela vient nuire au rythme d'une rue et c'est ça qui nous a semblé tout à fait dommageable et même préoccupant pour l'avenir". Il recommande d'aller au coin des rues adjacentes pour en prendre la mesure.

Façade en verre ondulé de 25 m de haut signée des architectes de l'agence Saana, Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, lauréats du prix Pritzker 2010. À gauche, vue depuis la rue perpendiculaire de l'Arbre Sec.
Façade en verre ondulé de 25 m de haut signée des architectes de l'agence Saana, Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, lauréats du prix Pritzker 2010. À gauche, vue depuis la rue perpendiculaire de l'Arbre Sec.
© Radio France - Eric Chaverou

Le jeune responsable de la plus ancienne association nationale de défense du patrimoine se souvient aussi des difficultés à pouvoir s'exprimer dans une presse française très dépendante directement ou indirectement, par la publicité, de LVMH. Et il estime que :

C'est assez intéressant que, finalement, l'avenir nous a donné en quelque sorte raison. Aujourd'hui, les architectes eux-mêmes parlent du respect de l'existant. Je pense aux tout derniers prix Pritzker français, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, qui mettent vraiment en avant cette idée de la conservation de l'existant, de réutilisations, qui parlent aussi de la violence de la démolition pour les gens qui habitent un lieu, les gens d'un quartier. Et puis, toute cette question d'écologie, de matériaux présents qui peuvent être réutilisés, transformés. On n'a pas eu cette politique, je dirais, de prise en compte de l'existant. Même si le nouveau bâtiment a un certain intérêt, il faut le dire, grâce à des grands architectes. Mais un petit peu finalement à contre-courant de ce qui s'annonçait. Même quelqu'un comme Rem Koolhaas qui construisait à cette époque la Fondation des Galeries Lafayette dans un immeuble classé du Marais et a bien expliqué comment, justement, après avoir dit "fuck context" que c'était le contraire. La contrainte l'avait libéré. Il fallait sortir de cette architecture star, se concentrer sur une sorte de finesse architecturale, sur le fonctionnement des bâtiments. Et c'est assez intéressant de voir que finalement, le projet aujourd'hui inauguré est déjà en quelque sorte périmé.