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La santé des présidents américains : entre transparence et secret bien gardé

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Très rare photo de Franklin Roosevelt en fauteuil roulant prise chez lui à Hyde Park (état de New York) en 1941. Le président cachait soigneusement son handicap lors de ses apparitions publiques.
Très rare photo de Franklin Roosevelt en fauteuil roulant prise chez lui à Hyde Park (état de New York) en 1941. Le président cachait soigneusement son handicap lors de ses apparitions publiques.
© Getty - Universal History Archive

Donald Trump n’est pas le premier président dont la santé fait l’actualité : avant lui, Wilson, Coolidge, Roosevelt ou Kennedy y ont aussi eu droit. Mais dans une certaine limite ; l’exercice de l’État étant un puissant argument face au tout-transparent.

L’état de santé du 45e président des États-Unis occupe la presse, les réseaux sociaux et les discussions depuis vendredi dernier. Diagnostiqué positif au Covid-19 puis hospitalisé le 2 octobre, Donald Trump a passé trois nuits à l'hôpital avant de ressortir, affirmant que sa contamination était finalement "une bénédiction de Dieu" et vantant la médecine de son pays, "la meilleure du monde", ainsi que le un traitement expérimental qu'il a reçu. Mais ce jeudi, NBC révèle aussi que le Président a demandé à ses médecins de signer des accords de confidentialité l'an dernier pour avoir le droit de le soigner... Un nouvel épisode qui révèle le manège ayant toujours prévalu par le passé : entre un pouvoir qui met en scène la vitalité du “commander-in-chief”, quitte à cacher de graves affections, et un public qui ne sait jamais vraiment tout sur le moment. Pour comprendre, il faut du temps : les langues finissent par se délier et les archives par s’ouvrir. Retour historique sur l’état de quelques présidents pas toujours très bien portants.

Woodrow Wilson, ombre de lui-même après un AVC

Le 28e président américain a marqué son temps : en faisant entrer son pays dans la Première Guerre mondiale en 1917 aux côtés de la France et du Royaume-Uni, Woodrow Wilson précipite la fin du conflit et fait basculer le rapport de force qui aboutit à la défaite de l'Allemagne. Lauréat du prix Nobel de la paix en 1919 pour son rôle crucial dans la création de la Société des Nations, il obtient au cours de la même année la ratification du 19e amendement à la Constitution qui donne le droit de vote aux Américaines. 

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Woodrow Wilson et sa canne lors de la dernière réunion de son cabinet ministériel en 1921 à la Maison blanche. Le président américain ne s'est jamais remis d'un AVC qui l'a frappé en 1919.
Woodrow Wilson et sa canne lors de la dernière réunion de son cabinet ministériel en 1921 à la Maison blanche. Le président américain ne s'est jamais remis d'un AVC qui l'a frappé en 1919.
© Getty - Bibliothèque du Congrès

Mais la vie est dure pour les Présidents et ce promoteur de l'amitié entre les peuples, convaincu qu'il avait été élu grâce à Dieu, se retrouve impuissant face au revanchisme franco-britannique qui met l'Allemagne à genou avec le traité de Versailles. L'année 1919 sonne le glas de Wilson l'étincelant qui n'a alors que 62 ans : "Le métier de président est extrêmement stressant et personne n'a de capacité illimitée pour le supporter indéfiniment", écrit le professeur Jonathan Davidson dans un article de l'université Duke publié en 2006. Cette étude rédigée par des psychiatres estimait que 49% des présidents américains (de 1789 à 1974) ont souffert de troubles psychiatriques à un moment de leur vie, dont 37% pendant leur mandat. Un quart cochait même les critères pour un diagnostic de dépression, dont Wilson.

Le 3 avril 1919, peu après son arrivée à Paris pour négocier les conditions de la paix avec les alliés, le Président commence à tousser et se sent de plus en plus mal. Son état se dégrade si vite que son médecin pense à un empoisonnement avant d'informer la Maison Blanche qu'il a contracté la grippe espagnole, comme l'explique le Washington Post. Avec des conséquences sur ses décisions, "cédant à plusieurs demandes françaises qu'il avait précédemment qualifiées de non négociables" détaille le quotidien. L'information n'est pas ébruitée, la situation internationale est trop délicate mais Wilson ne retrouvera jamais sa forme.

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De retour au pays après la conférence de Paris, le Président entame une tournée pour faire ratifier le traité de Versailles et faire accepter la Société des Nations à ses concitoyens. Et le 2 octobre 1919, Wilson est terrassé par une attaque cérébrale qui le rend hémiplégique et quasi aveugle d'un œil. Cet AVC le laisse "invalide, frappé de dépression et de paranoïa", écrit la BBC en 2019 dans un article sur l'épreuve mentale de la présidence américaine

Mais son état est caché au public par son cercle rapproché, dont sa femme Edith Wilson, qui contrôle scrupuleusement l'accès au Bureau ovale et profite des rares moments de lucidité de son époux pour lui faire signer documents et décisions. La Première dame acquiert un tel pouvoir qu'elle est considérée par certains comme la première présidente des États-Unis : "un gouvernement du jupon" ou "gouvernement de chevet", brocardent des opposants, qui comprennent bien finalement que le Président n'est plus que l'ombre de lui-même. Une partie de l'entourage pousse à sa destitution mais une commission d'enquête conclut qu'il peut rester en place. Le traité de Versailles est finalement rejeté par le Sénat dominé par les républicains isolationnistes et les États-Unis n'adhèrent pas à la SDN... Quel aurait été le poids de cette institution dans les années 30 si la décision avait été autre ? Nul ne le sait. Wilson meurt le 3 février 1924, paralysé et atteint d'un début de cécité, il avait continué à soutenir son idée de "Ligue des Nations" en publiant un livre et des articles.

En 1967, cet épisode servira de leçon pour ajouter un 25e amendement à la Constitution qui prévoit une procédure pour remplacer le Président en cas d'incapacité de ce dernier. Le vice-président et les ministres sont alors dotés du pouvoir de démettre un Président avec l'accord des deux chambres du Congrès. 

Calvin Coolidge, dépression et Dépression

Président oublié de nos jours, Calvin Coolidge a présidé les États-Unis de 1923 à 1929, après la mort subite de Warren Harding d'une pneumonie. Les historiens n'ont plus de doute sur le fait que l'homme a souffert d'une grave dépression chronique après la mort de son jeune fils, Calvin Junior, à l'âge de 16 ans. Ce dernier a succombé à une septicémie en juillet 1924 après s'être blessé au pied lors d'une partie de tennis sur le court de la Maison blanche.

Calvin Coolidge et sa femme sur la tombe de leur fils, Calvin Coolidge Jr, mort d'une septicémie à 16 ans. Le président a souffert d'une dépression chronique à la suite de ce décès.
Calvin Coolidge et sa femme sur la tombe de leur fils, Calvin Coolidge Jr, mort d'une septicémie à 16 ans. Le président a souffert d'une dépression chronique à la suite de ce décès.
© Getty - George Rinhart

Dans un article en anglais publié en 2005 aux presses de Cambridge, "La présidence tragique de Calvin Coolidge : les effets politiques du deuil et de la dépression", on apprend que le Président prend du poids, dort 15 heures par jour, apparaît vieilli et diminué. Coolidge fait aussi part de pensées suicidaires, devient agressif et irrespectueux à l'égard de son entourage et de sa femme, qu'il accuse d'avoir une liaison avec un agent du Secret service chargé de sa sécurité. Rongé par un sentiment de culpabilité, il se reproche d'avoir été un père absent et trop carriériste.

Sur le plan politique, le Calvin Coolidge salué par ses contemporains pour son activisme et son dynamisme laisse place à un homme effacé, triste et indécis. En 1924, il avait marqué les esprits lors de son premier discours sur l'état de l'Union : un grand moment de la vie politique américaine où les deux chambres du Congrès se réunissent pour écouter le Président, aux côtés du cabinet ministériel, de la Cour suprême et des militaires de plus haut rang. Mais à partir de 1925 et jusqu'à la fin de sa présidence en 1929, Coolidge se contente d'envoyer une note écrite aux parlementaires et lue par un fonctionnaire de l'assemblée... Son laissez-faire en matière économique aura de lourdes conséquences pour les États-Unis et le monde avec la Grande Dépression des années 30, plus grave crise économique du XXe siècle qui sera l'une des causes de la Seconde Guerre mondiale. Et là non plus, les institutions n'ont pas été capables de répondre efficacement à la dégradation de l'état de santé du Président.

Franklin Roosevelt : cachez ce handicap

Franklin Delano Roosevelt est le seul Président à avoir été élu à quatre reprises et il le restera car le nombre de mandats est limité à deux depuis l'adoption du 22e amendement en 1951. Président de 1933 jusqu'à sa mort en 1945, Roosevelt a mené les États-Unis dans le second conflit mondial mais a soigneusement dissimulé son handicap pour faire carrière en politique.

Statue de Franklin Roosevelt à Washington : ce monument a été inauguré en 2001 et financé par une association de défense des personnes handicapées.
Statue de Franklin Roosevelt à Washington : ce monument a été inauguré en 2001 et financé par une association de défense des personnes handicapées.
© Getty - Universal Images Group

En 1921, après avoir survécu à la grippe espagnole, il est victime d'un grave accident de santé lors duquel il échappe de peu à la mort mais qui le laisse paralysé des membres inférieurs. Alors avocat et âgé de 39 ans, Roosevelt se pense atteint de polyomélite mais on sent aujourd'hui que le futur Président est victime d'un syndrome de Guilain-Barré. Malgré cela, il est élu gouverneur de l'état de New York à deux reprises en 1928 et 1930 avant de gagner l'élection présidentielle de 1932 haut la main face au sortant (Herbert Hoover) : "FDR" remporte 57% des voix contre 39% à son adversaire républicain. Il devient alors le premier Président handicapé physique à accéder à la Maison Blanche et le seul encore à ce jour.

Mais l'état du chef de l'Etat est soigneusement dissimulé. Ses apparitions publiques sont comme des chorégraphies où le but est d'éviter la presse lors de son arrivée et de son départ. Il utilise un fauteuil roulant en privé mais veille à ne pas être vu ainsi en public, bien qu'il apparaisse parfois sur des béquilles. Il arrive aussi à se tenir debout, épaulé par un assistant ou l'un de ses fils. Et lors de grands discours, il s'appuie sur un pupitre spécialement renforcé, l'une de ses mains reposant toujours sur ce support. Des journalistes de l'époque affirment que nombre de ses interlocuteurs, y compris des leaders étrangers, n'étaient pas au courant de la paralysie du Président et que les agents du Secret service n'hésitaient pas à empêcher les photographes de travailler, détruisant même parfois des clichés de FDR en chaise roulante.

Roosevelt estimait qu'il était essentiel de ne pas sembler affaibli ou diminué mais a su aussi utiliser son handicap à son avantage en apparaissant comme un battant. Un mois avant sa mort, lors d'un discours au Congrès le 1er mars 1945, il mentionne pour la première fois son état : 

J'espère que vous me pardonnerez cette posture assise inhabituelle mais vous comprendrez qu'elle bien plus confortable que d'avoir à porter 5 kilos d'acier autour de mes jambes.

En 1997, le Franklin Delano Roosevelt Memorial est inauguré à Washington et la statue le représente comme il apparaissait en public, recouvert d'un vêtement ample qui cachait ses jambes. Le monument a fait polémique et une association de défense des personnes handicapées a lancé un appel aux dons pour financer une seconde statue qui fut ajoutée en 2001 où l'ancien Président est sur une chaise roulante.

John Kennedy, pas si fringant 

Lorsqu'il entre à la Maison Blanche le 20 janvier 1961, à 43 ans, John Kennedy est le plus jeune président élu des États-Unis et le reste encore aujourd'hui. Maître dans l'art du récit, il projette une image d'homme jeune, dynamique et séduisant, mettant en scène sa femme, ses enfants et tout son clan : une Amérique idéale. Mais la réalité est moins reluisante, du point de vue de sa santé notamment.

Jackie et John Kennedy le 24 mai 1961 à Washington DC. Mais derrière le vernis, Kennedy fut l'un des présidents à la santé la plus fragile.
Jackie et John Kennedy le 24 mai 1961 à Washington DC. Mais derrière le vernis, Kennedy fut l'un des présidents à la santé la plus fragile.
© Getty - Bettmann

Le calvaire débute pendant la petite enfance : coqueluche, rougeole, varicelle, scarlatine, otites à répétition... Et tout cela avant l'âge de trois ans. Élu à la Chambre des représentants en 1947, il apprend la même année qu'il est atteint de la maladie d'Addison, une pathologie des glandes surrénales ; il n'a alors que 30 ans. Kennedy souffre aussi de terribles maux de dos qui deviennent chroniques et qui nécessitent même une opération.

Ces affections obligent le Président à prendre de nombreux traitements dont les effets secondaires étaient alors mal évalués. Kennedy prend notamment de la cortisone, qui lui donnèrent parfois une apparence bouffie, et des antidépresseurs. Soigné par plusieurs médecins qui ne s'accordent pas entre eux sur les traitements, il finit par être suivi par un unique soignant, George Burkley, médecin de la Maison Blanche qui semble avoir mieux adapté ses prescriptions à partir de 1961. Kennedy doit notamment gérer la crise des missiles de Cuba en 1962 avec le risque d'une guerre nucléaire.

Assassiné le 11 novembre 1963 à Dallas, le 35e Président a toujours tenu à garder confidentiels ces détails sur sa santé, craignant que cela ne nuise à son image et à sa fonction.