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La sécurité du président de la République : une mission bien compliquée instituée sous François Mitterrand

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Alexandre Benalla, à gauche, protège Emmanuel Macron en juin 2017, au Touquet. Responsable de la sécurité de sa campagne, il était devenu chargé de mission et adjoint au chef de son cabinet
Alexandre Benalla, à gauche, protège Emmanuel Macron en juin 2017, au Touquet. Responsable de la sécurité de sa campagne, il était devenu chargé de mission et adjoint au chef de son cabinet
© AFP - Christophe Archambault / Pool

Entretien. Le Groupe de Sécurité de la Présidence de la République (GSPR) est né après l'élection de François Mitterrand du développement de la menace terroriste. Son fondateur, Alain Le Caro, revient sur l'histoire de ce pilier des déplacements du chef de l'Etat et réagit vivement à l'affaire Benalla.

Les agissements d'Alexandre Benalla et la réaction du pouvoir sont devenus une affaire d'Etat. Une des interrogations majeures, Emmanuel Macron élu, concerne le rôle précis de celui qui avait assuré sa sécurité pendant la campagne. Depuis le début des années 80, la protection du président de la République incombe au Groupe de Sécurité de la Présidence de la République (GSPR). Colonel de gendarmerie en retraite, Alain Le Caro, l'a fondé, en 1982, puis l'a dirigé jusqu'en 1988, avant de commander l'ensemble des unités du GIGN. Il revient sur l'histoire de cette équipe et réagit vivement à l'affaire Benalla.

Le GSPR est né de quelle volonté politique ?

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Nous sommes au début des années 80 et François Mitterrand vient d'être élu. Le premier objectif officiel est de parer le terrorisme. Des actions terroristes en France et dans le monde faisaient rejaillir une menace sur la personne même du Président de la République. Or, à l'époque, il n'y avait que le Groupe d'intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) qui était capable de lutter contre le terrorisme. Tout naturellement, le ministre de la Défense d'alors, Charles Hernu, a fait appel au patron du GIGN, Christian Prouteau, pour confier la sécurité du Président au GIGN. 

Mais très vite, nous nous sommes aperçus qu'il y avait un autre paramètre dans ce choix. C'était la protection des secrets qui entouraient François Mitterrand, et en particulier sa vie privée et sa maladie. A l'efficacité il fallait donc aussi une garantie de secret et il s'est tourné vers la gendarmerie car il n'avait pas confiance à cette époque en la police ni dans les autres services de renseignement. 

Quelles "règles du jeu" avez-vous instaurées comme fondement à ce nouveau service de sécurité ?

Le premier fondement était de concevoir un groupe qui puisse s'adapter, avec les principes du GIGN, à la sécurité du président de la République dans un cadre anti-terroriste. Cela reposait essentiellement sur la confiance. Cela permettait d'établir un groupe avec des principes à créer. Par rapport aux menaces, mais aussi par rapport à la personnalité même du Président. Très vite, nous nous sommes ainsi aperçus qu'il s'agissait de protéger un Président mais aussi un certain nombre de secrets d'Etat. 

Quelles ont été vos principales difficultés ?

La mise en place du groupe d'abord. Il pénétrait là où des habitudes régnaient depuis des années. D'abord dans l'organisation même de l'Elysée. Et puis, il s'agissait de mettre en place des gendarmes au coeur du dispositif de sécurité du service des voyages officiels. Il y a eu une grosse confrontation avec la police car elle se sentait naturellement démunie d'une mission honorifique. La difficulté était de côtoyer des gens du ministère de l'Intérieur et de la police qui avaient une hiérarchie dépendant de la place Beauvau. Alors que nous dépendions du ministère des Armées et que nous n'avions à rendre compte pour nos missions et nos besoins qu'au Président lui-même. 

Ce n'était pas évident et nous n'avons jamais été vraiment admis, il faut bien le dire.

Il y a aussi eu la difficulté de composer avec la vie privée, en particulier pour François Mitterrand ?

Très vite, la confiance s'est instaurée avec le président Mitterrand, qui avait horreur des systèmes, horreur d'être contrôlé. Pour ses fonctions officielles mais surtout dans sa vie privée, voire "super privée", car nous étions 24h sur 24 avec lui. Il ne fallait pas seulement que l'on apparaisse comme des gendarmes et des potiches qui viennent l'encombrer dans son intimité. Il devait nous accepter comme une présence qui pouvait aller jusqu'à l'amitié et au partage d'une certaine intimité. Pour lui et pour les personnes de son environnement, comme Mazarine et sa mère. Notre présence ne devait surtout pas révéler le secret ni les empêcher de vivre leur intimité.

Visite du président Mitterrand à Foix, en septembre 1982. Il est entouré de gardes du corps, dont l'ancien chef du GIGN, Christian Prouteau, (2e à dte) qui demandera à Alain Le Caro de lancer le GSPR
Visite du président Mitterrand à Foix, en septembre 1982. Il est entouré de gardes du corps, dont l'ancien chef du GIGN, Christian Prouteau, (2e à dte) qui demandera à Alain Le Caro de lancer le GSPR
© AFP - Georges Gobet

Il y a donc eu quantité d'anecdotes, que je raconte dans mon livre (Les mousquetaires du Président, Fayard). Par exemple, lors d'un voyage officiel aux Etats-Unis, nous avions déjà eu pas mal de problèmes avec la sécurité américaine. Nous étions à San Francisco et le Président décide d'aller dîner en privé à Chinatown. C'était impensable pour la sécurité et le protocole américain. Il a donc fallu user de subterfuges pour sortir discrètement le Président de l'hôtel et ne pas être remarqués par les Américains et par les services français. Mais quelqu'un de la suite présidentielle française, qui n'avait pas été invité, a fait savoir à la sécurité française des voyages officiels que le Président était parti. Les Américains ont été prévenus, ils sont partis à la recherche du restaurant chinois et ont bouclé tout le quartier, ont vidé les rues. Tout le cortège officiel s'est pointé à la fin du repas et François Mitterrand était bien en colère.  

Comment a ensuite évolué ce service, au fil des autres présidents ?

Quand Jacques Chirac est arrivé au pouvoir, la police est revenue, avec la même mission que les gendarmes du GSPR. Il y a dû y avoir une cohabitation autour du Président dans des conditions très difficiles. Cela a compliqué la tâche car il n'y avait pas une communauté d'actions, une communauté de culture de sécurité. Cela rendait les rapports et l'efficacité délicats.  (ndlr : L’unité était au départ composée de 25 gendarmes et de 2 officiers et, au fil des années, elle est arrivée en 1990 à 100 officiers et sous-officiers.)

Nicolas Sarkozy, lui, a tout simplement viré les gendarmes et gardé les policiers. 

François Hollande a fait revenir les équipes du GIGN, avec à nouveau une cohabitation difficile.

Emmanuel Macron a conservé le même accompagnement police-gendarmerie. Mais un autre état d'esprit a pu se développer avec le temps et la sécurité semble beaucoup plus harmonieuse aujourd'hui. Le cadre reste le même : le GSPR, mais qui dépend du ministère de l'Intérieur et plus du président de la République comme de mon temps. 

Et les sécurités privées, "parallèles" ? On reparle du SAC à l'occasion de l'affaire Benalla. Cela a toujours été très présent dans l'histoire de la sécurité des autorités françaises ?

Oui. C'est lié aux événements politiques qui entourent chaque époque et chaque Président. Le SAC (Service Action Civique) est venu avec De Gaulle et faisait référence à la guerre avec tous les réseaux qui se sont constitués autour de la Résistance, etc. Ces réseaux étaient opérationnels militairement et politiques. Il y a toujours eu une organisation en marge des circuits officiels. Il y a toujours une mouvance qui s'est ensuite développée au niveau de la Françafrique. Ces réseaux agissaient en France et dans les colonies. La Françafrique et les réseaux opérationnels politiques ont continué encore largement presque jusqu'à aujourd'hui.

Quel regard portez-vous sur l'affaire Benalla ?

Il y a d'abord la personnalité de cet homme que l'on découvre à la télévision et dans la presse, en marge des déplacements présidentiels et de l'Elysée. Et puis il y a la sécurité du Président et le rôle exact d'Alexandre Benalla.  

Il semble être adjoint au chef de cabinet de la présidence de la République. Ce cabinet est notamment chargé d'organiser les voyages en France et à l'étranger du Président. Alexandre Benalla est donc dans un cadre d'organisation de voyages mais pas dans un cadre sécuritaire. La sécurité est confiée au GSPR, pas à quelqu'un d'autre qui n'appartiendrait pas à cette unité. Bien évidemment.

Et si j'avais été responsable du GSPR le 1er mai, je n'aurais jamais admis une chose pareille. Ce n'est pas possible. Il y a un responsable et il y a une équipe qui agit de façon cohérente et efficace. Toute intervention extérieure peut conduire non seulement à une inefficacité de la sécurité, mais encore plus à une certaine confusion qui peuvent porter préjudice à la sécurité même du Président. Dans ce cas, je vais voir le Président et je lui dis qu'il faut mettre les choses au gabarit tout de suite. On ne peut pas mettre des séries de millefeuilles dans la sécurité, où chacun est responsable de on ne sait pas quoi, alors qu'il faut une cohérence dans les réactivités face aux menaces. 

Au regard des images, comment Alexandre Benalla peut-il occuper une telle place et intervenir dans une manifestation ?

On rentre dans un autre espace, qui est un peu la Cour. La Cour de l'Elysée si l'on peut employer ce terme. Sa place habituelle auprès du Président peut être comprise parce qu'il a assuré sa sécurité, mais quand Emmanuel Macron était candidat. Des liens de confiance se sont sans doute créés entre eux. Ce qui explique pourquoi il était si souvent auprès du Président. Ce qui explique aussi pourquoi, par l'effet de Cour, personne n'osait s'opposer ou s'interrogeait pour savoir pourquoi il était toujours auprès du Président.

Il avait à connaître l'organisation des voyages mais pas à en définir les dispositifs de sécurité et leur mise en place. Il n'a pas d'ailleurs, à mon avis, ni les compétences ni même le pouvoir de le faire. 

Et je ne vois aucun rapport entre son rôle et sa présence à la manifestation du 1er mai. Le Président était alors en Australie. A moins qu'Alexandre Benalla n'ait profité des manifestations pour servir une étude sur les opposants, sur certaines menaces ou quelque chose de ce type. Je ne vois pas ce qui justifie sa présence là ce jour-là. 

Dans ce cas, il y a confusion des genres. Je connais ce type de personnage, mais lui, je ne le connais pas. Mais cela me donne beaucoup plus l'impression d'un rôle que d'être véritablement responsable de ce rôle. Et je ne sais pas par quel mystère on peut être lieutenant-colonel de gendarmerie à 26 ans. En étant passé d'un coup de simple gendarme à lieutenant-colonel, avec les responsabilités qui correspondent. J'ai l'impression aussi d'une image. Dans la sécurité, on est projeté à la télévision, un peu partout, et il y a des gens qui pètent les plombs ! Ils ne savent plus où se trouvent leurs limites.

Faut-il encadrer davantage le dispositif ? Au moins tous ces gens qui gravitent autour du Président et que l'on attribue à sa sécurité.

Il y a certainement des choses à faire, rien ne peut être figé. Mais le Président s'appuie sur ceux qui l'ont accompagné pendant sa campagne, donc pas des réseaux officiels. Il a développé avec eux une certaine confiance et une intimité dont il a du mal à se séparer en arrivant à l'Elysée. Par souci de remerciement et de reconnaissance, il les amène forcément avec lui, en essayant de leur donner une fonction qui peut apparaître difficilement officielle puisqu'il n'y a pas de place officielle reconnue pour cela.