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La semaine du 27/01/2014

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Commençons cette émission, comme chaque jeudi, par quelques nouvelles d’histoire puisées sur le net ou dans vos journaux.Je vous avais parlé il y a quelques mois de la technique du pitch, cette présentation très courte d’un sujet destiné à convaincre un producteur de télé ou de cinéma de financer votre film, technique qui gagne petit à petit les milieux universitaires.Sachez que le CNRS et la Conférence des Présidents d’Universités organisent un concours, sur un modèle inventé au Queensland en Australie, adapté, pour le monde francophone par des universitaires québecois et qui arrive maintenant en France. De quoi s’agit-il ? De proposer à des doctorants de présenter devant un jury leur thèse en 180 secondes, soit trois minutes. Chaque étudiant ou étudiante doit faire, en trois minutes, un exposé clair, concis et néanmoins convaincant sur son projet de recherche. Le tout avec l'appui d'une seule diapositive ! Les meilleurs d’entre eux participeront ensuite à une finale nationale avant, de concourir, à l’automne prochain, dans une finale francophone au Québec. Tout cela d ans quel but ? Le livret qui accompagne le concours précise aux futures universités concurrentes qu’il « permet à votre université de faire la promotion des études supérieures auprès de vos étudiants de premier cycle et également de rayonner au-delà de nos frontières ! » et aux étudiants de « de parfaire leurs aptitudes en communication, tout en leur donnant la possibilité de diffuser leur recherche dans l’espace public. »Ca s’appelle « Ma thèse en 180 secondes » et les inscriptions sont ouvertes… Comment renouveler les supports de popularisation du travail de recherche et s’adresser à un public plus large que celui des universitaires ? C’est la question que se sont posés deux personnes dont nous ne connaissons que les initiales et qui sont à l’origine d’un blog en bande dessiné titré « Emile , on bande ? et sous-titré « De la bande dessinée avec de la socio dedans. Ou l’inverse, je ne sais plus. » Dans la justification de leur initiative, les deux auteurs expliquent que La socio, c’est donc une source d’inspiration géniale pour les auteurs de BD !Et la BD, un outil génial pour les sociologues ! Il est donc temps de s’atteler à la coopération active de ces deux domaines « Émile, on bande ? », c’est une invitation lancée à tous les sociologues (notamment au premier parmi eux : Émile Durkheim) à mobiliser la bande dessinée pour la vulgarisation et la description du terrain de recherche. Ils mettent ainsi en scène des observations de terrain à la gare du Nord à Paris et s’amusent, dans la section vulgarisation, à représenter Everett Hughes, Gaston Bachelard ou un débat entre Pierre Bourdieu et Emile Durkheim sur la carte de vœux comme outil de domination ou de pacification sociale. C’est drôle, surtout quand pour trancher ce débat franco-français, la socio américaine apparaît, surgie de nulle part, en collant justaucorps à la Superman…Comment toucher un public nouveau, quand on est chercheur ou professeur d’université ? Le médiéviste Patrick Boucheron, qui se frotte déjà à cet exercice chaque été au Banquet du livre à Lagrasse dans les Corbières, a participé récemment à la rubrique « Posez-moi vos questions » sur le site Rue89. Patrick Boucheron répond donc brièvement à des questions sur le concept de « vie privée » au Moyen-Age, sur la notion de Moyen-Age dans d’autres sphères géographiques que l’Europe et a recours à Georges Duby pour faire comprendre comment la solitude, dans un monde plein où l’on vivait au coude-à-coude, pouvait être recherchée dans la littérature par la figure de l’ermite ou du chevalier errant.Mais le plus intéressant de cette tentative de dialogue réside dans le nombre de visites (plus de 32.000) et dans les commentaires. Le professeur est alors contraint de se confronter à des questions difficiles ( la place du chat au Moyen Age), d’avouer qu’il n’a pas lu Ken Follett ou vu « Games of Thrones », de comparer la rumeur sur Internet avec la « fama » médiévale, de mettre fin aux mythes tenaces de la ceinture de chasteté et du droit de cuissage et de défendre l’usage des livres en écrivant « certains m’ont reproché de ne pas répondre directement aux questions, et de renvoyer à des articles, ou même à des livres. Mais c’est volontaire : je suis enseignant, et je me dois donc de défendre l’idée simple qu’en histoire, la plupart des réponses aux questions que l’on se pose se trouvent dans les livres, et non sur internet ! ». Mais sur internet, le chercheur n’a pas le dernier mot puisqu’un internaute lui rétorque qu’il existe des livres sur le Net.Et puisqu’il est question ici de Moyen-Age, terminons ce petit tour d’horizon par l’entretien que donne un autre médiéviste au mensuel « Sciences Humaines » à l’occasion de la parution d’un numéro consacré à l’individu. Interrogé sur la notion d’individu appliqué à l’époque médiévale, Dominique Iogna-Prat regrette qu’un penseur comme Charles Taylor fasse l’impasse dans une généalogie de l’individualité sur la période médiévale et rappelle opportunément que « les catégories de pensée dont nous héritons, comme la notion de « sujet » ou d’« identité », ont justement été forgées à cette époque. La connaissance précise d’une époque comme le Moyen Âge permet de comprendre comment s’articule, dans une société que l’on a longtemps décrite comme « holiste », les jeux de combinaisons entre l’individuel et les communautés d’appartenance, la façon dont se façonnent et s’affirment des individus, non pas contre les communautés mais en épousant ou en combinant leurs principes d’appartenance. »Cet entretien de Dominique Iogna-Prat est en ligne sur le site de la revue Sciences Humaines.