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La "société civile" avant le casting Macron: Aristote, Luther et Bernard Tapie

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Bernard Tapie présente ses joueurs à François Mitterrand, finale de la Coupe de France, 11 juin 1988.
Bernard Tapie présente ses joueurs à François Mitterrand, finale de la Coupe de France, 11 juin 1988.
© AFP - Georges Merillon

Avec 10 des 22 membres du gouvernement Philippe profanes en politique, Emmanuel Macron remet au centre de la vie politique la "société civile". Une notion qui remonte à Aristote et dont le contenu, aujourd'hui emprunt de marketing politique, a beaucoup muté.

C'était l'ADN du mouvement d'Emmanuel Macron lorsqu'il a lancé "En marche" il y a plus d'un an : l'arrivée de la société civile aux affaires publiques. Le choix des vingt-deux membres du gouvernement dirigé par Edouard Philippe, annoncé ce mercredi 17 mai, n'écorne pas la promesse de campagne puisque dix des vingt-deux personnalités choisies par le nouveau Président de la République sont issues de la société civile.

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Certaines de ces figures de la société civile sont plus connues :

D'autres, franchement très méconnues du grand public, bien que souvent reconnues dans leur secteur :

  • Muriel Penicaud, ex-DRH de Danone et autrefois membres du cabinet de Martine Aubry aux Affaires sociales, nommée au Travail
  • Jean-Michel Blanquer, directeur de l'ESSEC, qui devient ministre de l'Education nationale
  • Mounir Mahjoubi, ancien président du Conseil national du numérique, nommé Secrétaire d'Etat chargé du Numérique
  • Elisabeth Borne, patronne de la RATP après un passage dans le cabinet de Ségolène Royal, qui prend le secrétariat d'Etat aux Transports

Le recrutement proactif de non-professionnels de la politique a également permis à Emmanuel Macron de remplir une autre de ses promesses : celle de la parité hommes-femmes, avec exactement neuf ministres hommes et neuf ministres femmes, et deux secrétaires d'Etat de chaque sexe.

Le casting du premier gouvernement de la présidence Macron enracine donc un peu plus la dynamique de renouvellement, quelques jours après que "La République en marche" a dévoilé sa première liste d'investitures pour les législatives du mois de juin, où 52% des postes sont réservés à des candidats n'ayant jamais exercé de mandat électif.

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C’est dans les années 70 que l’expression “société civile” est exhumée en France. L’époque est à la critique du totalitarisme et à la montée en puissance d’une pensée libérale, et la société civile comme lieu d’émancipation, éclaire le politologue Dominique Colas qui a consacré un ouvrage à l’idée de société civile, Le glaive et le fléau.

D'Amérique latine jusqu'en Europe de l'Est en passant par Michel Rocard

Les années 80 accentuent cette tendance. Dominique Colas identifie plusieurs raisons de cette valorisation et notamment :

  • la fin du communisme à l’Est : des activistes issus de syndicats, d’associations ou des rangs de l’université activent la contestation et, parfois, accèdent au pouvoir. Au même moment, des théoriciens d’Europe de l’Est, largement imprégnés des travaux de Claude Lefort, reprennent à leur compte la notion de société civile pour nommer ces mouvements d’émancipation

Dans les archives de France Culture, on peut redécouvrir cette émission issue des Nouveaux Chemins de la connaissance le 8 mai 2009, quand Claude Lefort et Pierre Rosanvallon dialoguaient sur “Réinventer la légitimité démocratique” :

"Réinventer la légitimité démocratique", Claude Lefort dans Les Nouveaux chemins de la connaissance le 8 mai 2009 sur France Culture

55 min

  • deuxième facteur de l’expansion de la société civile dans les années 70 et 80 : l’essor du courant auto-gestionnaire qui critique la démocratie représentative et revendique une organisation par la base.

Dans son cours au Collège de France intitulé "Les années 1968-2018 : une histoire intellectuelle et politique", Pierre Ronsanvallon consacrait son troisième cours à "Autogestion, société civile et nouvelle culture politique", diffusé le 22 février 2017 sur France Culture :

  • enfin, des mouvements militants en Amérique latine contribuent à populariser le terme, opposant à la fin des années 70 et dans les années 80 “société civile” à “société militaire” Leurs revendications infusent auprès de penseurs français comme Alain Touraine… lui-même proche de Michel Rocard et d’une partie du mouvement syndical

En France, le recrutement de personnalités hors norme, qui se distinguent parce qu’elles ne sont pas issues du sérail politique et souvent même pas encartées achève d’installer l’expression “société civile” dans le discours. La société civile devient un des possibles en matière de casting politique.

Pourtant, les personnalités en question n’ont pas toujours endossé le label. Ainsi, lorsque Françoise Giroud devient secrétaire d’Etat de Valery Giscard d’Estaing, au milieu des années 70, on ne parle pas encore de “personnalités issues de la société civile”. Rares sont les occurences du terme en parcourant les archives radiophoniques, et jamais l'expression n'affleure d'ailleurs aux lèvres de Françoise Giroud dans une émission du 23 novembre 1977 pourtant judicieusement titrée "Qui gouverne la France".

"Qui gouverne la France", Françoise Giroud et Pierre Birnbaum "Dialogues" le 23 novembre 1977 sur France Culture

53 min

Un label marketing

Mais dix ans plus tard, l’affaire est entendue : la “société civile” est devenue un label qu’on valorise. Le recrutement de Bernard Tapie, Roger-Gérard Schwartzenberg ou encore Martin Hirsch, recruté plus tard en 2007 par Nicolas Sarkozy dans le premier gouvernement Fillon, s’inscrit dans cette veine. Dans un contexte de discrédit de ceux qu’on commence alors à appeler “les professionnels de politique”, la société civile semble synonyme d’une part de virginité qui conforterait les électeurs. Outre qu'elle implique renouvellement et souvent une part de rajeunissement, l’idée de pousser des profanes en politique est aussi connotée positivement en ce que les membres de la société civile sont présumés porteurs d’une expertise et de compétences qui tranchent avec celle de purs produits du sérail.

Alors que le reste des ministres et secrétaires d'Etat de Pierre Bérégovoy y étaient plutôt hostiles, Bernard Tapie sera durablement soutenu par François Mitterrand. Le Président socialiste ne tarissait pas d'éloges vis-à-vis de celui que Jacques Séguéla lui avait présenté, et dont il fera son ministre de la Ville en 1992.

S’il n’a pas forcément repris le terme à son compte in extenso, Emmanuel Macron a lui-même mis en avant cet aspect de son pedigree en insistant sur son profil de gestionnaire. Mais Dominique Colas note qu’au-delà du nouveau Président de la République, les principaux intéressés ont moins tendance à se définir eux-mêmes comme “membres de la société civile” aujourd’hui qu’ils ne pouvaient le faire il y a trente ans.

Curieusement, ce sont plutôt les partis et leurs leaders politiques, c’est-à-dire ceux qui sont pour le coup de purs produits du système politique, qui exhibent aujourd’hui le label pour valoriser leur stratégie de recrutement.

1548 pour la première fois en français

Paradoxal ? Pas tant que cela si l'on se rappelle que le terme est polysémique et surtout que "son sens a beaucoup changé, voire s'est carrément renversé", selon le politologue Colas. Remontant à ses origines, il démontre que, bien avant les années 70 et le retour de l’expression, la “société civile” apparaît pour la première fois en français en 1548 dans une traduction d’un texte latin du réformateur allemand, disciple de Luther, Philipp Melanchthon, que vous pouvez redécouvrir grâce à cette archive de Pierre Chaunu, "Sur les traces de Luther à Wittenberg" :

Sur les traces de Luther à Wittenberg (6 octobre 1978)

1h 11

Protestant, humaniste de la Renaissance, Melanchthon reprenait alors le terme latin viralisé par des humanistes italiens… qui eux-mêmes traduisaient le Grec Aristote. Car c’est du Ve siècle avant JC, avec Les Politiques d’Aristote qu’émerge l'expression “société civile”. Elle recouvre alors une toute autre réalité puisqu’elle désigne une société organisée par des liens juridiques, qui s’opposent à la famille ou à la tribu.

Dominique Colas précise qu’au XVIIIème siècle, la “société civile” est en fait une société organisée pour produire des biens et des marchandises, ainsi que pour affirmer une civilisation face à la barbarie. Le “civile” de “société civile” s’entend alors comme “civilisée”.

Puis c’est Hegel qui transformera son contenu, pour distinguer d'une part la famille, d'autre part cette “société civile” qui désigne l’activité économique et sociale, et enfin, l’Etat et l’Etat de droit, qui entend produire des lois pour faire fonctionner grâce au droit cette “société civile”. Le sens contemporain peut alors se frayer le chemin dans sa distinction par rapport au personnel politique orthodoxe. Il ne se débarrassera jamais complètement de la notion de pouvoir économique. Michel Foucault, dans son cinquième cours au Collège de France justement intitulé "La société civile" disait d'ailleurs :

La société civile est bien plus que l'association des différents sujets économiques, bien que la forme dans laquelle ce lien s'établit soit telle que les sujets économiques pourront y prendre place, que l'égoïsme économique pourra y jouer son rôle.

Grâce à des enregistrements amateurs de ce cycle Foucault, diffusés ultérieurement sur France Culture en 2002, vous pouvez retrouver par ici ce cours du 5 avril 1979 :

Cours de Michel Foucault au Collège de France le 05/04/1979 : la société civile

27 min

Archives Ina - Radio France