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La suppression de l’ENA, ou le serpent de mer fossilisé de la politique

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Dans les locaux de l'ENA à Strasbourg : l'école est amenée à se réformer d'ici 2022 afin d'être plus à l'écoute et à l'image de la société (diverse).
Dans les locaux de l'ENA à Strasbourg : l'école est amenée à se réformer d'ici 2022 afin d'être plus à l'écoute et à l'image de la société (diverse).
© Maxppp - Jean-Marc Loos

La nouvelle ENA verra le jour en 2022, a annoncé Matignon le 18 février : plus proche du terrain et plus ouverte à la diversité, la future École nationale d'administration devrait s'inspirer du rapport Thiriez. Mais depuis sa création, l'ENA a toujours été critiquée pour son élitisme "hors sol".

L’idée de supprimer l’ENA n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, sa réforme ou suppression est un sujet qui revient régulièrement. Le dernier rapport en date, remis par Frédéric Thiriez le 18 février, propose une refondation plutôt qu'une disparition mais l'idée reste la même : en finir avec une formation qui perpétue l'entre soi des grands dirigeants.

Une suppression envisagée depuis près de 50 ans

En 1972 déjà, dans leur "programme commun de gouvernement", partis socialiste et communiste appelaient à "une réforme démocratique de l’ENA" (voir troisième partie, chapitre IV), afin de "démocratiser la formation et le recrutement des fonctionnaires".

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Plusieurs décennies plus tard, c’est la droite qui s’est prononcée en faveur d’une réforme de l’ENA. En 2003 par exemple, une proposition de loi portée par le député UMP Hervé Novelli suggérait une "refonte totale de l’ENA", afin de "garantir à terme le pluralisme dans le recrutement des hauts fonctionnaires et pour créer des passerelles entre le secteur public et privé". Elle n’a jamais été adoptée, tout comme la proposition de loi du 14 octobre 2015 présentée notamment par le député belfortin UDI Michel Zumkeller visant cette fois à supprimer l’École.

Dans leurs propositions, les députés rappelaient entre autres que de nombreux hommes politiques se sont prononcés pour une suppression de la grande école, notamment "Jacques Chirac [lui-même énarque, ndlr] qui définissait l’ENA ‘comme le symbole d’une élite qui a failli, d’une caste qui se coopte’ ou bien encore Laurent Fabius qui a évoqué un ‘système malsain et refermé sur lui-même’".

L’actuel ministre de l’Économie Bruno Le Maire (également énarque), lui aussi a lancé cette idée. C’était en 2016 alors qu’il était candidat à la primaire de la droite pour la présidentielle. Bruno Le Maire promettait de supprimer l’ENA pour la remplacer par "une école d’application sur le modèle de l’École de guerre, à laquelle les hauts fonctionnaires les plus méritants pourront avoir accès au bout de dix ans, pour leur permettre de franchir une nouvelle étape dans leur parcours professionnel".  

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En savoir plus : Faut-il supprimer le classement de sortie de l'ENA ?

Une École fondée pour démocratiser l'accès à la haute fonction publique

Créée en 1945, l’École nationale d’administration avait pour but de démocratiser l’accès à la haute fonction publique. Elle devait permettre de "trancher avec ce qui existait avant", explique dans le journal de 12h30 de France Culture du 18 avril le professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans Jean Garrigue. "C’était une idée du Front populaire, de Jean Zay qui  était un ministre, radical, de gauche. C’est le communiste Maurice Thorez qui l’a mise en place à la Libération, sur une idée du gaulliste Michel Debré. L’esprit de l’ENA, ce n’était pas un esprit de sélectivité, d’élitisme etc." poursuit Jean Garrigue. 

Pourtant, c’est ce que reprochent aujourd’hui ses détracteurs à la grande école, qui voit en elle un symbole de la technocratie, qui contribue à la reproduction des élites.

Pour Jean Garrigue, déjà dans les années 1960, les travaux de Pierre Bourdieu le démontraient, l’ENA est devenue "une sorte de fabrique à former une technocratie un peu trop homogène." Mais depuis une cinquantaine d'années, il y a "eu beaucoup d’efforts faits pour diversifier le recrutement. Il y a même eu une promotion, la promotion Senghor en 2004, à laquelle participait Emmanuel Macron, qui a refusé le fameux classement qui opère la sélection fatale vers les grands corps".

L’ancienne directrice de l’ENA entre 2000 et 2002 Marie-Françoise Bechtel, invitée du journal de 22 heures de France Culture le 17 avril, estime qu’un projet lancé par la gauche en 1983 aurait pu diversifier le recrutement à l’ENA. "L’idée était de faire une voie spécifique d’entrée pour tous les gens qui avaient une expérience dans les associations, qui incluaient d’ailleurs les syndicats. Mais le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition, car contraire au principe d’égalité. Tout le monde devait entrer par un concours comparable, si ce n’est semblable", a détaillé l’ancienne députée de l’Aisne. 

En savoir plus : Le jour de la rentrée des classes, si on supprimait une école…L'ENA ?

L'École de la "pensée unique" ?

Aujourd’hui, Marie-Françoise Bechtel reproche à l’École de ne former des énarques "formatés" qu’à une "pensée unique". Une pensée qui s’est "installée petit à petit"

"Quand je dirigeais l’ENA dans les années 2000, c’était en voie d’installation, reconnaît-t-elle, mais quand je vois ce qu’elle est devenue aujourd’hui, c’est encore bien pire". Marie-Françoise Bechtel regrette cette pensée unique de "la mondialisation libérale et financière qui se traduit dans l’idée que, hors de la restriction de la dépense publique, hors de la religion du non déficit budgétaire, il n’y a point de salut. Toutes les politiques doivent être à la toise de cet objectif. Ce n’est pas un cap à donner au pays, c’est quelque chose de tout à fait restrictif"

Pour l'historien Jean Garrigue, supprimer l’ENA ne serait qu’un "ajustement cosmétique qui symboliquement peut avoir une certaine valeur (…), un symbole un peu désuet qui ne pèse pas fondamentalement sur le rapport des citoyen à l’État". Il ne voit dans cette proposition qu’une "mesure démagogique" de la part du président de la République. Invité des Matins de France Culture le 17 avril, le chercheur Bruno Cautrès, membre du CNRS et du Cevipof, considère cet objectif "vague" et la "mesure isolée, la partie visible de l’iceberg alors qu’on maintiendrait tout un tas d’autres mécanismes qui sont eux également très fortement évocateurs d’inégalité dans la production des élites : système des classes préparatoires, filières sélectives, etc." 

Il a beaucoup été dit que le modèle, c’est l’École de guerre. C’est-à-dire ne donner les plus hautes responsabilités qu’à ceux qui ont déjà fait leurs preuves dans un service actif. C’est une belle perspective par rapport au mode de production des élites françaises de dire 'il faut davantage confier les plus hautes et plus fortes responsabilités à ceux qui ont fait leurs preuves'. Mais pour le moment ça reste très flou.                      
Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof

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Les élèves, anciens et actuels de l'ENA ont été nombreux à réagir à cette proposition qui a fuité dans la presse. Un étudiant a ainsi déclaré à l'AFP, "j'ai grandi en banlieue parisienne, j'ai travaillé dans la France rurale, j'ai été chômeur, ouvrier du bâtiment, donc si vous avez le sentiment qu'on appartient à une élite, c'est que tout le monde est une élite". L'École nationale d'administration s'est aussi empressée de déclarer qu'au sein de la promotion actuelle étudient "26% d'élèves boursiers de l'enseignement supérieurs" ou encore "14% d'élèves petits-enfants d'ouvrier"

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Reste à savoir si la proposition envisagée par Emmanuel Macron sera à ajouter ou non à la (longue) liste des mesures jusqu'ici enterrées. 

En savoir plus : L'ENA, une victime expiatoire et sacrificielle

Les ministres énarques sous la Ve République
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© AFP - Kun Tian, Thomas Saint-Cricq, Jean-Philippe Chognot