Asma Al-Assad, la femme sunnite du dictateur syrien, possède notamment la haute main sur l’aide humanitaire dans le pays, une manne après dix ans de guerre. Via l’ONG Syria Trust for Development. Photo de l'agence officielle syrienne de février 2012.
Asma Al-Assad, la femme sunnite du dictateur syrien, possède notamment la haute main sur l’aide humanitaire dans le pays, une manne après dix ans de guerre. Via l’ONG Syria Trust for Development. Photo de l'agence officielle syrienne de février 2012.

La Syrie vue par Bachar al-Assad

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La Syrie vue par Bachar Al-Assad

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Le regard de l'autre | Il y a dix ans, la Syrie était gagnée par les soulèvements arabes. Et Bachar Al-Assad est le seul des dictateurs alors contestés encore au pouvoir. Malgré près de 400 000 morts. Grâce au soutien de la Russie et de l'Iran et à une stratégie très élaborée avec son clan.

Le 15 mars 2011, les soulèvements arabes touchaient la Syrie, avec de premières manifestations à Deraa. Dix ans plus tard, la guerre a fait près de 400 000 morts et fait fuir plus de 6 millions de Syriens dans les pays voisins. Conséquence d’une répression féroce conduite par Bachar Al-Assad, et conséquence aussi de l’apparition de plusieurs groupes djihadistes sur le sol syrien.

Mais Assad reste l'unique dictateur contesté en 2011 (Moubarak, Ben Ali, Khadafi) encore en place.

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Cette incroyable capacité de résilience s’explique. Le regard d’Assad est celui d’un clan avec une stratégie bien précise.

Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, économie, droit et psychologie et sociologie.

La géographie

La Syrie est aujourd’hui un pays éclaté en morceaux. 

185 000 km2 mais un territoire divisé : les troupes fidèles à Assad en contrôlent à peine plus de la moitié. Le reste est un patchwork : poche d’Idlib, à l’Ouest, tenue en partie par le mouvement islamiste HTS, zone tenue par les Turcs, au Nord Ouest, par les Kurdes, au Nord Est, résidus du groupe islamiste dans l’Est, milices iraniennes au Sud, sans oublier le plateau du Golan contrôlé par Israël.

Assad se considère comme en reconquête progressive de ce territoire, il se veut le garant de cette unité territoriale. Mais dans les faits, il contrôle à peine 20% des frontières du pays.

État des forces en présence en Syrie fin 2020
État des forces en présence en Syrie fin 2020
© Radio France - Chadi Romanos

Cet éclatement géographique s’est accompagné d’un drame démographique : le pays ne compte plus que 17 millions d’habitants, il en comptait 21 millions avant la guerre.

Et c’est une mosaïque ethnique et religieuse : un paramètre important pour comprendre le pays et la stratégie d’Assad. Une forte majorité d’Arabes Sunnites, 60%, des chiites Alaouites, 10 à 15%, (dont le clan Assad), puis des Kurdes, des Chrétiens, des Druzes.

Mais ce que dit la géographie, c’est surtout le fait qu’Assad doit composer avec les voisins : les sunnites d’Irak, de Jordanie, de Turquie, les chiites du Hezbollah libanais et d’Iran (alliés naturels du régime). Sans oublier le grand voisin russe, dont la frontière est proche : moins de 800 kms à vol d’oiseau depuis le Nord de la Syrie.

L'Histoire

Le regard d’Assad est celui d’un héritier et du chef d’un clan. Depuis cinquante ans et le coup d’État de 1970, la Syrie est tenue par la famille Assad. D’abord le père Hafez pendant trente ans, puis le fils Bachar. Et le pays est en état d’urgence militarisé depuis cinquante ans.

Nous sommes donc en présence d’une dictature de père en fils, d’un régime structuré autour d’un clan familial, d’un parti unique, le parti Baas et d’un appareil répressif très organisé, avec une armée fidèle.

Cette dictature familiale s’appuie donc aussi sur une affiliation religieuse : la communauté des alaouites, minorité chiite installée dans les montagnes, longtemps maltraitée par la majorité sunnite.

Âgé aujourd’hui de 55 ans, Bachar Al-Assad a un peu trompé son monde. Parti étudier à Londres, diplômé d’ophtalmologie, au départ peu intéressé par la politique, il ne semblait pas disposé à se transformer en dictateur féroce. Et il a été longtemps soutenu par les Occidentaux. Mais c’était sans compter avec d’autres paramètres : il a été formé dans les écoles militaires et surtout il est devenu le chef du clan familial. Et au fil des années, son pouvoir s’est durci, avant même les premières manifestations de 2011.

Face à la contestation, un seul objectif va s’imposer : garder le pouvoir. Par la répression directe et brutale : les chars, les missiles, les armes chimiques, y compris sur les civils, morts par centaines de milliers.

Plusieurs enquêtes pour crimes de guerre ont été déclenchées contre lui.

Et par une stratégie cynique, risquée mais parfaitement calculée : libérer délibérément des geôles des militants islamistes radicaux, afin que la contestation change de nature. Et que les groupes islamistes prennent le pas sur l’opposition démocratique. Objectif : que le conflit prenne une tournure confessionnelle, afin de mieux légitimer en retour sa position de "défenseur de l’état de droit".

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L'économie

Là aussi, c’est une affaire de famille. L’économie syrienne est tenue par la famille Assad. C’est un système étatisé, centralisé. Où le clan tient les rênes.

Jusqu’au printemps 2020, l’homme fort qui tenait les cordons de la bourse et plus de la moitié de l’économie du pays était l’un des cousins de Bachar : Rami Makhlouf. Maître à la fois du réseau de téléphonie mobile Syriatel, des entreprises de BTP, des transports, de l’énergie, de l’immobilier. Maître aussi des comptes bancaires dissimulés à l’étranger, du système de corruption et du trafic de drogue. Depuis un an, celui qui était l’homme le plus riche du pays est tombé en disgrâce, peut-être sous pression des Russes. Et s’est vu déposséder de ses pouvoirs.

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Mais qui a récupéré la mise économique ?

On reste en famille : en grande partie la femme de Bachar, Asma et sa famille les Al Akhrass. Une famille qui présente un avantage : elle est sunnite, c’est donc une façon d’envoyer aujourd’hui un message à la majorité sunnite du pays, qui s’est longtemps sentie mise à l’écart par le clan alaouite des Assad. Via l’ONG Syria Trust for Development, Asma possède notamment la haute main sur l’aide humanitaire dans le pays, une manne après dix ans de guerre.

Car l’un des problèmes majeurs pour Assad aujourd’hui, c’est l’état économique catastrophique du pays : le produit intérieur brut était 4 fois plus élevé avant la guerre. Tous les indicateurs sont au rouge. 

80% de la population vit actuellement sous le seuil de pauvreté. Et l’essentiel du territoire est une zone aride, menacée par un assèchement de l’Euphrate, avec les barrages turcs en amont.

Même si l’économie n’est pas une priorité pour Assad, il a besoin d’aide et c’est là que les financements de ses alliés russes et iraniens entrent en jeu. Moscou et Téhéran ont aussi pour objectif d’obtenir leur part du gâteau économique de la reconstruction syrienne, le pétrole, les mines de phosphate, voire l’immobilier.

Le droit

Comme tous les dictateurs, le regard d’Assad sur ce sujet se résume en une phrase : le droit c’est moi. Il considère le soulèvement et la guerre dans le pays comme une affaire intérieure. Avec un seul gouvernement légitime, le sien.

Il se sent donc autorisé à réprimer comme il veut, et à surtout à faire appel légitimement aux alliés de son choix : les milices iraniennes et l’armée russe. Moscou a toujours été du côté du clan Assad. C’est donc uniquement avec ces deux alliés, l’Iran et la Russie, que le régime Assad tient des sommets internationaux : ce sont les discussions dites d’Astana.

Enfin, dernier paramètre de légitimité juridique : Assad se pose en rempart contre le terrorisme, puisque les groupes islamistes (avec son aide) se sont multipliés dans le pays en particulier le groupe État Islamique en 2014 et 2015.

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Psychologie et sociologie

Assad est d’abord un animal à sang froid. Il défend son pouvoir de façon clinique et clanique. Et il se voit comme le garant de la nation, de sa stabilité, de sa laïcité aussi face aux groupes djihadistes. Rien ne le fait reculer. Et certainement pas le mensonge : par exemple il conteste avoir utilisé des armes chimiques alors que les faits sont avérés.

Cette psychologie se double d’une connaissance parfaite de la sociologie et des divisions du pays. Avec plusieurs strates. La première, c’est la fidélité de la communauté alaouite qui contrôle tout l’État major de l’armée. La deuxième, c’est la capacité à utiliser les rivalités internes aux pays et à la région. Rivalité entre arabes sunnites et kurdes. Ou bien entre Kurdes et Turcs. Par exemple, les Kurdes, bien que durement réprimés depuis 50 ans, préfèrent encore s’allier à Assad en dernière instance plutôt que de céder face aux Turcs.

Face à la montée en puissance des groupes islamistes sunnites radicaux, Assad s’est aussi posé en défenseur des Chrétiens.

Bref un joueur d’échecs. Et un joueur d’échecs très habile aussi avec les Occidentaux.

En favorisant l’émergence des groupes djihadistes, en particulier le groupe État islamique, Assad a contraint les Occidentaux à changer d’adversaire prioritaire : il a cessé d’être l’ennemi numéro 1, puisqu’il fallait d’abord combattre les fabriques de terroristes. Et ça a marché.

Mais il a donc un talon d’Achille : il est devenu dépendant de ses alliés iraniens et surtout russes. En 2020, lorsque Vladimir Poutine est venu à Damas, il ne s’est même pas rendu au palais présidentiel, il a convoqué Assad à l’aéroport. Et les Russes sont désormais durablement implantés en Syrie sur le plan militaire.

Bref, dix ans après, Assad a sauvé son pouvoir, il a en grande partie gagné la guerre, mais il règne sur un champ de ruines, sans plan de reconstruction et il est en partie à la merci de Moscou.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

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