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La vérité sur les camps de la mort

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__________________________________ > Le procès de Nuremberg : dans la presse de 1945

La vérité sur les camps de la mort.
La vérité sur les camps de la mort.

Le Monde, 15 décembre 1945

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"Il ne s'agissait pas de montrer aux membres du tribunal un document dont ils avaient une connaissance approfondie. Il s'agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense, de jeter pour ainsi dire les assassins, les bouchers de l'Europe, au milieu des charniers qu'ils avaient organisés, et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc" .

"Choc" , selon Joseph Kessel dans France-Soir , provoqué par la projection d'un film tourné par les Alliés à la libération des camps et par le témoignage poignant de Marie-Claude Vaillant-Couturier. Pour la première fois, un procès utilise les images comme preuves. Pour la première fois, des survivants viennent témoigner devant la cour de la politique d'extermination du peuple juif.

Le Monde, 24 décembre 1946
Le Monde, 24 décembre 1946
© Radio France

Le Monde, 24 décembre 1946

Le film comme preuve irréfutable

Innovation dans la mise en scène habituelle de la confrontation des parties ; la séance de l'après-midi du 29 novembre 1945 présente un film sur les camps de concentration. **"Sur l'écran apparaissent les premières vues des camps de concentration : Nordhausen, Hadamar, Mauthausen, Buchenwald, Dachau, Belsen... Visions d'horreur ! La salle est plongée dans l'obscurité et les visages des accusés, éclairés par en-dessous, ont quelque chose d'irréel. Schacht, - est-ce pour manifester qu'il n'est pour rien dans ce déchaînement d'horreurs ou par crainte d'être trop ému - garde obstinément les yeux fixés au plafond". ** (Le Monde, 1er décembre 1945).

Joseph Kessel en fait le récit : "Contre le mur du fond, l'écran de cinéma s'éclaira doucement. Alors, sous le faisceau doré, parut toute l'horreur que, six mois plus tôt, les troupes alliées avaient découverte derrière l'enceinte des bagnes les plus atroces et les plus scientifiques, parmi les usines de cauchemar conçues pour humilier, supplicier, anéantir l'homme dans sa chair et dans son âme"

Réalités sur les camps de concentration : criminels face à face avec leur forfait. Un psychiatre chargé de suivre au quotidien les accusés note leurs réactions : "On voit des piles de morts dans un camp de travail forcé. Von Schirach regarde très attentivement, il halète, parle bas à Sauckel... Kunk pleure maintenant... Goering a l'air triste, appuyé sur le coude... Doenitz se tient la tête penchée, il ne regarde plus... Sauckel frémit à la vue du four crématoire de Buchenwald... Quand on montre un abat-jour en peau humaine, Streicher dit : "Je ne crois pas ça..." Goering tousse... Les avocats sont haletants".

Marie-Claude Vaillant-Couturier

Revenue des camps, elles est une des premières à comparaître à la barre, à un procès où l'examen de documents écrits a été privilégié. "Ainsi plus de 2500 documents sont classés et photographiés au palais de justice. Quelques centaines seulement seront présentés comme preuves à la cour" (Le Monde, 23 novembre 1945). Joseph Kessel évoque cette exceptionnelle documentation : "** Des textes... des textes...des textes... des documents... des documents... des documents... C'est tout. Les seules discussions qui s'élèvent parfois jouent sur le chiffre des cotes, sur le numérotage des dossiers"** (France-soir).

Résistante française, appartenant au Parti communiste qui, dès 1939, est contraint à la clandestinité, elle est arrêtée pour ses activités politiques par la police de la Gestapo. Romainville, Auschwitz, Ravensbrück : elle témoigne, le 28 janvier 1946, sur l'enfer des camps. ** "Nous sommes arrivés à Auschwitz au petit jour. On a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse pour nous conduire au camp de Birkenau, qui est une dépendance du camp d'Auschwitz, dans une immense plaine qui, au mois de janvier, était glacée. Nous avons fait le trajet en tirant nos bagages. Nous sentions tellement qu'il y avait peu de chances d'en ressortir - car nous avions déjà rencontré les colonnes squelettiques qui se dirigeaient au travail - qu'en passant le porche nous avons chanté la Marseillaise pour nous donner du courage" ** (L'Humanité, 13 décembre 1996).

Elle décrit les scènes d'appel, le Revier (bloc où l'on mettait les malades), la chambre à gaz, la désinfection, le traitement des femmes par les SS : stérilisations, avortements..

La sobriété de son témoignage est remarqué. Comme l'est plus tard la parole d'un Robert Antelme (La Condition humaine ) ou d'un Primo Levi (Si c'est un homme ). Comment l'inénarrable se raconte-t-il ?

La fin du témoignage est couronné par une salve d'applaudissements : **"Dans l'assistance, où s'étaient fait représenter divers ministres, on remarquait de nombreuses personnalités du monde politique, intellectuel et artistique, qui soulignèrent d'applaudissements, à maintes reprises, l'intérêt qu'ils prenaient à cet émouvant exposé" ** (Le Monde, 7 février 1946).

Marie-Claude Vaillant-Couturier émet des doutes sur ce procès qu'elle juge insuffisant, comme on l'entendra par la suite dans les rangs du Parti communiste, quant à son déroulement et quant à ses ambitions. Elle "s'est élevée contre les lenteurs de ces assises où, dit-elle, tout le monde dort et s'ennuie, jusqu'aux accusés". Il eût fallu, ajoute l'oratrice, faire le procès du nazisme, du fascisme en général, et non pas ergoter sans fin sur des crimes qu'il faudrait des années pour évoquer tous". (Le Monde, 7 février 1946)

Cette "voix des camps", mobilisant d'autres survivant, s'imposera progressivement dans les procès ultérieurs : ceux d'Eichmann (début des années 1960), de Klaus Barbie en 1986, de Paul Touvier en 1994 et de Maurice Papon (1998).