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La Villa Albertine, nouvelle formule américaine pour les résidences françaises d’artistes à l’étranger

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La Villa San Francisco, inaugurée l'année passée, a joué le rôle de prototype grandeur nature du nouveau programme américain. Elle devient l'une résidences permanentes de la Villa Albertine.
La Villa San Francisco, inaugurée l'année passée, a joué le rôle de prototype grandeur nature du nouveau programme américain. Elle devient l'une résidences permanentes de la Villa Albertine.
- Leslie Williamson

Les États-Unis accueilleront à compter de l’automne prochain la quatrième villa culturelle tricolore. Elle renouvelle un long héritage de la diplomatie culturelle française en organisant, entre autres, un réseau de résidences sur-mesure. Avec des thématiques plus actuelles, comme le numérique.

Après Rome, Madrid et Kyoto, c’est maintenant outre-Atlantique qu’une nouvelle villa culturelle française va poser ses valises. La Villa Albertine vient en effet d’annoncer sa création, ce vendredi. L’institution, souhaitant s’inscrire dans la lignée des historiques résidences hexagonales d’artistes, s’anime néanmoins d’une volonté de renouveler cette tradition de la diplomatie culturelle française. Ce vœu se traduit notamment par un modèle réinventé du principe de la résidence, la Villa Albertine se déclinant en un réseau présent dans les dix plus grandes villes américaines.

"Rompre avec l’obsession du lieu de résidence"

Les villas culturelles françaises parsèment la frise chronologique : la Villa Médicis de Rome marque le XVIIe siècle, quand la Casa de Velázquez de Madrid et la Villa Kujoyama de Kyoto jalonnent le XXe siècle. Les temps actuels étaient jusqu’ici dépourvus de l’empreinte de ces institutions chères à la politique culturelle hexagonale à l’étranger. C’est maintenant chose faite. Et la Villa Albertine a pour objectif affiché de remettre au goût du jour le modèle de la villa culturelle. D’un point de vue pratique, d’abord : exit le principe de la résidence unique et fixe dans une seule ville, le nouveau programme américain se veut un réseau de structures occupant les grandes places américaines. Le but : permettre aux futurs résidents - cinéastes, écrivains ou créateurs visuels - de s’imprégner d’un lieu marquant un intérêt pour leurs projets, ou leur donner l’occasion d’effectuer une itinérance entre les différents foyers de création d’outre-Atlantique. Les services culturels de l'ambassade de France sont chargés de répondre aux besoins des artistes en termes de mobilité et de logement : ils pourront s'installer dans les locaux des services culturels, ou bien investir un appartement loué pour l'occasion dans un quartier spécifique d'une des villes, ou encore cohabiter dans les propriétés de personnalités américaines du monde de la culture, partenaires de la Villa Albertine et volontaires à l'idée d'accueillir des résidents. La conception de ces 60 résidences "sur-mesure" projetées à l'année se justifient, selon Gaëtan Bruel, directeur des services culturels à l’ambassade de France à New York et directeur de la Villa Albertine, par l’impossibilité de retranscrire la dimension plurielle des États-Unis par le biais d’une Villa esseulée. Il explique :

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Aucune ville américaine ne peut à elle seule résumer toute la diversité et le dynamisme culturel qui font des Etats-Unis le premier pays prescripteur en matière culturelle. Au sens où un architecte sera aussi content d’aller à Chicago, un scénariste préfèrera se rendre à Los Angeles, un musicien de jazz à la Nouvelle Orléans… Pour se connecter aux réalités d’un pays profondément multipolaire, il fallait donc dépasser le modèle historique des Villas ''un bâtiment unique dans une seule ville''. Il faut en quelque sorte rompre avec l’obsession du lieu de résidence. Ce n’est plus aux résidents de s’adapter à la Villa, c’est désormais à la Villa de s’adapter aux résidents. Gaëtan Bruel

Dans le sillage de ces résidences placées sous le signe du XXIe siècle, les artistes accueillis représenteront une gamme élargie des domaines culturelles. Podcast, bande-dessinée, scénario de séries et de films, entre autres, figurent dans la longue liste des programmes d'accompagnement mises en place par la Villa Albertine qui souhaite, par l’entremise des services culturels français aux États-Unis, faire interagir créateurs et acteurs locaux. La dénomination de la nouvelle villa n’est d’ailleurs pas anodine : la librairie et le festival Albertine réunissent chaque année, depuis 2015, des artistes des deux pays à New York.

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Pour Gaëtan Bruel, ces échanges doivent nourrir le travail artistique de créateurs invités, à cette occasion, à la table des débats sur les grands enjeux contemporains, et dont les États-Unis concentrent les problématiques : 

G Bruel : "Ici, il n'y a aucun débat sur le fait que dans la géographie mondiale des arts aujourd'hui les États-Unis sont sans doute ce que l'Italie était au XVIIe siècle. En revanche, le problème est qu'ils ne peuvent pas se résumer à une ville."

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La Villa Albertine naît aussi de la conscience que nous traversons une crise globale et multiforme : pandémie, urgences climatiques et environnementales, explosion des inégalités, virtualisation du réel… Elle ambitionne d’être de ce point de vue un think-tank nouvelle génération, qui prenne au sérieux ce que les créateurs et les penseurs ont à nous dire sur ces sujets, et les immerge au cœur d’un pays qui est en quelque sorte le chaudron, utopique et dystopique à la fois, du monde qui vient.

Aussi, ces échanges ambitionnent d'offrir de nouvelles perspectives, car la première saison de la tentaculaire villa américaine sera notamment dévolue au pan technologique. La réalité virtuelle, les algorithmes, l'intelligence artificielle seront placés au cœur des réflexions des résidents. Et ils inspireront très certainement les premiers évènements (festivals, débats d'idées et autres masterclass) dans lesquels la Villa Albertine veut trouver l'un des piliers de son ambitieux projet.

Un modèle classique qui souhaite se réinventer

La Villa Albertine a ainsi fait le choix de prendre le contrepied de ses cousines, situées en Europe et en Asie. C’est que la Villa Médicis de Rome, la Casa de Velázquez de Madrid et la Villa Kujoyama de Kyoto ont cultivé un modèle particulier de résidences, proposées comme des lieux de mise à l’écart pour des artistes voulant se retrancher afin de se mettre à l’ouvrage ou chercher l’inspiration. 

Sur les collines du mont Pincio, la Villa Médicis surplombe Rome, offrant aux artistes résidents une vue inspirante sur l'antique capitale italienne.
Sur les collines du mont Pincio, la Villa Médicis surplombe Rome, offrant aux artistes résidents une vue inspirante sur l'antique capitale italienne.
© Maxppp - Jean-Pierre Amet

La première d’entre elles, la résidences d’artistes de la capitale italienne, avait donné le ton depuis plus de deux siècles. En 1803, Napoléon y fait installer la prestigieuse Académie française de Rome. Les lauréats du prix éponyme - parmi lesquels les illustres compositeurs Berlioz et Debussy, les peintres Fragonard et Ingres - viennent parfaire leur art au contact des œuvres de la Renaissance italienne ou devant la vue imprenable sur Rome. Cette quiétude de la retraite artistique a été goûtée par Carole Halimi, historienne de l’art et résidente à la Villa Médicis entre 2013 et 2014 : "Ce lieu nous permet d’accéder à une temporalité particulière en rompant avec le quotidien. On sort d’une certaine logique de productivité pour entrer dans une parenthèse de liberté, très agréable pour la réflexion", analyse-t-elle. Car les résidents, passés par une phase de stricte sélection, ne sont pas tenus de proposer un travail complet à l’issue de leurs séjours rémunérés, longs de plusieurs mois, voire années.

Idem pour les deux villas inaugurées au XXe siècle, et celle du siècle actuel. Toutefois, à l’inverse de cette dernière, l’ouverture des résidences à l’extérieur de leurs murs s’est effectuée de façon graduée dans le temps. La Villa Médicis demeure tiraillée entre l’initiale "mission Colbert", de ce ministre de Louis XIV n'ayant cessé d'haranguer les artistes au labeur au nom de l’art français, et la "mission Malraux", tirant son nom du ministre de la Culture André Malraux qui, à partir de 1969, a bousculé les codes en organisant les premiers événements ouverts de l’institution française en Italie et mis fin au Prix de Rome au profit de la sélection sur dossier. 

La villa madrilène de la Casa de Vélazquez accorde une large importance à la recherche artistique. Les résidents peuvent y consulter ouvrages et manuscrits.
La villa madrilène de la Casa de Vélazquez accorde une large importance à la recherche artistique. Les résidents peuvent y consulter ouvrages et manuscrits.
© Maxppp - Ángel Díaz

De son côté, Michel Bertrand, directeur de la Casa de Velázquez depuis 2014, fait valoir l’originalité de la structure madrilène : "Nous sommes historiquement dotés de deux sections : notre institut de recherche scientifique côtoie la résidence d’artistes. L’objectif de cette configuration est de favoriser entre ces deux composantes des collaborations, des partenariats afin de nourrir leurs travaux respectifs". Reste qu'un décalage peut apparaître entre l'institution ancienne et ses résidents aux approches artistiques les plus contemporaines. La plasticienne Emma Dusong, accueillie par la Casa de Velázquez depuis septembre 2020, n'a pu bénéficier durant la première partie de son séjour d'un atelier approprié pour ses projets d'installation vidéo et d'expérimentation vocale. "Cette situation était en partie liée à un manque de compréhension des pratiques qui s'organisent autour de l'espace. La Casa reste très conservatrice dans son rapport aux médiums. Je crois réellement que toute résidence institutionnelle devrait réfléchir à comment proposer un espace de travail adapté aux pratiques des résidents et à les inviter à prendre des risques, à se lancer des défis. Je crois au fait que les déclics et les découvertes au sein d’une pratique sont toujours favorisés par la liberté", considère-t-elle, rappelant toutefois la "parenthèse enchantée et la chance exceptionnelle" que représente cette résidence dans son parcours.

La Villa Kujoyama, quant à elle, fait la part belle, depuis son inauguration en 1992, à l’interactivité entre artistes français et japonais. Designers et artisans viennent y découvrir le savoir-faire kyotoïte sur le travail du verre, de la laque, de l’indigo. Le programme "Kujoyama en duo" scelle la coopération, le temps de la résidence, entre créateurs hexagonaux et nippons. En somme, des ouvertures en demi-teinte pour ces résidences, accélérées néanmoins depuis plusieurs années par les directions respectives des Villas, ayant notamment donné lieu au festival "VivaVilla!". "Nous avons toujours besoin de ces grandes institutions, mais nous croyons aussi à la diversité des propositions. L’idée n’est pas de dépoussiérer ni de remplacer le modèle traditionnel de la résidence d’artistes à l’étranger. Mais la France, dans sa diplomatie culturelle, doit se montrer agile et répondre au regard des spécificités du terrain où elle installe ses structures", juge Juliette Donadieu, attachée culturelle au consulat français de San Francisco et une des têtes pensantes du projet américain.

Œuvre de l'architecte Kunio Kato, disciple de Le Corbusier, la Villa Kujoyama attire nombre de designers français désirant découvrir cette spécialité de l'archipel japonais.
Œuvre de l'architecte Kunio Kato, disciple de Le Corbusier, la Villa Kujoyama attire nombre de designers français désirant découvrir cette spécialité de l'archipel japonais.
- Kenryou Gu

Quoi de neuf pour la diplomatie culturelle française ?

Car la naissance de la Villa Albertine - fruit du travail conjoint des ministères des Affaires étrangères et de la Culture - ne va pas sans sous-entendre un sursaut pour la diplomatie culturelle française. Pour François Chaubet, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Nanterre et spécialiste de l’histoire des relations culturelles internationales, l’implantation d’un réseau de résidences artistiques aux États-Unis vise à pallier le déclin de la présence culturelle hexagonale en Amérique : "Le recul de la visibilité culturelle française aux États-Unis est notamment perceptible dans le domaine de la création contemporaine. Depuis une quarantaine d’années, très peu de livres français y sont traduits, le cinéma français d’avant-garde y a déserté, et l’art contemporain du pays n’y trouve plus sa place", détaille-t-il.

La faute, selon l’historien, à une double dynamique : la marginalisation relative de la place française dans la culture mondiale, particulièrement notable aux États-Unis, et la concurrence livrée entre acteurs mondiaux pour l’influence au sein d’un système mondialisé, et dont certains ont damé le pion à l’Hexagone. 

François Chaubet, invité de notre journal de 12h30 du 2 juillet 2021 : "La culture française doit reprendre pied aux États-Unis parce qu'elle est en déclin depuis une quarantaine d'années et elle acquerra un lustre mondial beaucoup plus important."

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La Villa Albertine, dans sa tentative de connecter les milieux culturels français et américains, dénote le regain de réalisme dans la diplomatie française. Ses protagonistes principaux ont compris que la culture française ne rayonne plus d’elle-même. Pour pérenniser son influence, affiner sa diplomatie, il faut donc renouveler ses productions culturelles, être en mesure de produire une culture attractive. La nouveauté, ici, c’est que nous voulons nous mettre à l’école de certains secteurs culturels américains. François Chaubet

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En son temps, la création de la Villa Médicis avait été motivée pour des raisons sensiblement similaires. Rome ayant été au cœur des échanges culturels lors de la Renaissance, le pays de l’Oncle Sam incarne à l’heure actuelle le centre de gravité de la création contemporaine. "La Villa Albertine, dans l’ordre des résidences artistiques à l’étranger, c’est la reconnaissance de l’importance capitale des États-Unis dans la géographie mondiale des arts et des idées", souligne Gaëtan Bruel. Mais elle peut cacher des angles morts, pouvant profiter à l’initiative française : 

San Francisco, berceau de la digitalisation du monde, est le premier territoire à être impacté par cette dernière. Le développement spectaculaire de la Silicon Valley a changé tous les équilibres locaux : les communautés créatives ont littéralement fui la ville, et le musée désormais le plus visité est symboliquement, devant le musée d'art moderne SFMOMA et le grand musée de la photographie, le musée des crèmes glacées, lieu instagrammable par excellence mais dont la culture et la création sont quelque peu absentes. C’est dans ce contexte que nous avons décidé d’activer un espace culturel qui peut aussi bénéficier aux Américains. Cela répond à la fois à leurs enjeux et aux nôtres. La diplomatie d’influence est aussi là pour défendre les intérêts français, et il semble que c’est une bonne image que la France renvoie alors qu’elle pourrait contribuer à dynamiser le paysage culturel de l’Amérique. Gaëtan Bruel

Le siège de la Villa Albertine, situé à New York, sera inauguré en octobre prochain, avant que les résidents de la première saison n'arrivent le mois suivant. Parmi eux, l'écrivaine Constance Debré, le photographe Nicolas Floc'h, la chanteuse et compositrice Sélène Saint-Aimé ou encore le cinéaste Alain Gomis exploreront le territoire et les âmes américaines, à la recherche du temps perdu dans le dialogue entre les deux côtés de l'Atlantique.