'Laines paysannes' : revaloriser une matière naturelle, durable, et tous ceux qui la travaillent

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'Laines paysannes' : revaloriser une matière naturelle, durable, et tous ceux qui la travaillent

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Olivia Bertrand et Paul de Latour, les fondateurs de Laines paysannes
Olivia Bertrand et Paul de Latour, les fondateurs de Laines paysannes
© Radio France - Annabelle Grelier

Créée par un jeune couple ariégeois, la coopérative Laines paysannes à Saverdun s’est donnée pour mission de défendre une industrie textile vertueuse en récréant du lien avec tous les acteurs de la filière. À raison de 9 tonnes par an triées à la main, elle assure la traçabilité de ses produits.

Avec la chaîne des Pyrénées comme paysage, la petite coopérative installée au cœur même de l’exploitation agricole vit au rythme des saisons. Il y a la tonte au printemps à laquelle les neufs salariés qu’ils soient comptable ou commercial participent et puis vient le gros travail du triage de la laine. La période est intense, les neuf tonnes récoltées chaque année sont triées à la main nous explique Olivia Bertrand, la cofondatrice de Laines Paysannes :

"Avoir les mains dans la matière est indispensable pour comprendre d’où viennent les vêtements que nous fabriquons. Nous avons besoin de retisser les liens avec tous ceux qui participent à la filière lainière. De l’éleveur, aux tondeurs, laveurs et tisserands jusqu’aux produits finis."

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Il faut dire que la filière lainière française est fragile. En effet, seule 4% de la laine produite est transformée en France et les tricots que nous portons viennent souvent d’Asie.

Laines paysannes produit des vêtements 100% en laine locale transformés dans un rayon de 350 kilomètres
Laines paysannes produit des vêtements 100% en laine locale transformés dans un rayon de 350 kilomètres
© Radio France - Annabelle Grelier

La France dispose pourtant de 53 races de moutons mais qui sont essentiellement élevés pour leur viande car depuis la désindustrialisation, rares sont les entreprises qui savent encore valoriser la laine. De fait, les éleveurs qui doivent tondre leurs moutons pour des raisons sanitaires, sont contraints de la vendre à perte en Chine sous peine de devoir la stocker à leur frais ou tout bonnement de la détruire.

La traçabilité de nos vêtements

Alors que la laine est une matière durable aux propriétés exceptionnelles, thermo et hydro régulatrice, elle est aujourd’hui trop souvent considérée comme un déchet. Un gâchis auquel Paul de Latour, jeune éleveur ovin, a lui aussi, été confronté.

"Quand j’étais jeune, à la ferme on partageait la laine avec les tondeurs et chacun avait quelque chose. Aujourd’hui la laine ne vaut tellement rien qu’elle est devenue un problème."

"On a une matière magnifique, noble, durable et qui n'est plus valorisée." explique Paul de Latour. Reportage d'Annabelle Grelier

3 min

Sur l’exploitation familiale, il élève des moutons de race tarasconnaise. Production bio en circuit court, vente directe, plantation en agroforesterie, il manquait un maillon dans la chaîne concernant la valorisation de la laine. Avec sa compagne Olivia, ils créent en 2018 « Laines Paysannes », sous forme de société coopérative d’intérêt collectif qui aura pour objectif de structurer une filière locale de la laine ovine. Aujourd’hui, 22 éleveurs de l’Ariège, du Gers, mais aussi du Var et de l’Hérault, en sont devenus sociétaires.

"Pour nous, il s’agissait de redonner de la valeur et du sens à notre travail et éviter de gâcher une belle matière naturelle et écologique."

La laine est entièrement triées à la main pour choisir les couleurs et les belles fibres.
La laine est entièrement triées à la main pour choisir les couleurs et les belles fibres.
- Laines paysannes

Laines Paysannes travaille avec les éleveurs, les tondeurs, les filateurs, les tricoteurs, les tisserands, les tanneurs et artisans lainiers, tous installés dans un rayon de 350 kilomètres, ce qui inscrit la coopérative dans une démarche traçable et locale. A l’opposé de la filière textile mondialisée assure Olivia Bertrand et de citer par exemple, les ateliers du Lavage du Gévaudan, à Saugues en Haute-Loire, qui lave la laine au bicarbonate de soude et savon bio demeurant la dernière entreprise à détenir ce savoir-faire en France.

Paul de Latour pose pour la campagne européenne "I made your wool" en partenariat avec l'ONG Fashion Revolution France
Paul de Latour pose pour la campagne européenne "I made your wool" en partenariat avec l'ONG Fashion Revolution France
- Laines paysannes

Pour le fil, la filature du Parc s’en charge ; le tissage et le tricotage sont confiés aux ateliers Joly, Missègles Regain, Sycéan-e, le tissage d’Autun, le Passe Trame, autant de précieux partenaires qui font figure de résistants face au tsunami de l’industrie de la fast fashion.

"Nous pouvons dire à tous nos clients d’où viennent les vêtements qu’ils portent, où ils ont été produits, où ils ont été fabriqués et leur assurer que chacun aura pu être justement rémunéré."

Et cela commence par acheter la laine aux éleveurs à un prix décent : 1,20 euro le kilo pour la laine de pays et 2,60 euros pour la laine Mérinos, quand sur le marché mondial, elle ne vaut pas plus de 5 et 45 centimes. Un prix de rachat d’ailleurs concerté chaque année avec les éleveurs lors de l’Assemblée générale de la coopérative ariégeoise.

Une rémunération décente n’empêche en rien les bons résultats de la coopérative qui affiche cette année 500 000 euros de chiffres d’affaires, annonce sa directrice-générale précisant que le bilan en progression leur a permis d’augmenter de 100 euros tous les salariés de la coopérative jusque-là payés au SMIC.

Responsable et militant

En ce mois d’octobre encore ensoleillé, Paul ramène les troupeaux de l’estive. Les moutons qui viennent de passer plusieurs mois en montagne, vont maintenant retrouver la bergerie. A la coopérative on s’active ; à l’automne on tricote et on tisse avec la laine de printemps.

Dans un bâtiment tout en bois, tout le monde travaille sous le même toit. Créateurs, comptable et commerciaux préparent la prochaine saison et organisent la vente en ligne, dans les foires et marchés ainsi que dans quelques boutiques éphémères de grandes villes, Paris, Lyon ou Toulouse.

L'équipe des 9 salariés de la coopérative ariègeoise
L'équipe des 9 salariés de la coopérative ariègeoise
- Laines paysannes

Dans le calme de l’atelier où sont entreposés bobines et écheveaux de laines, Sarah, créatrice et diplômée en design est aussi tisserande. Sur un imposant métier à bras, elle tisse des tapis. Les pédales lui permettent d’actionner au pied les cadres dans lesquels elle passe fils de trame et fils de chaîne. « L’entrecroisement des deux, c’est tout ce qui fait le tissage » dit-elle avec simplicité. Des gestes ancestraux que la jeune femme aura tout de même dû patiemment apprendre à reproduire car navette et peigne, tout fonctionne manuellement pour une production entièrement garantie « fait main » et ultra locale.

Très attachés à leur région, les deux fondateurs ont en effet tenu à travailler avec deux filatures artisanales ariègeoises. Celle de Niaux qui lave la laine et celle de Dreuilhe, spécialisée dans le filage de gros fils, dernière rescapée du Pays d’Olmes.

Sarah Ho, tisserande chez Laines paysannes travaille sur un métier à bras et tisse des tapis entièrement à la main
Sarah Ho, tisserande chez Laines paysannes travaille sur un métier à bras et tisse des tapis entièrement à la main
© Radio France - Annabelle Grelier

Autant de métiers qu’il est important de conserver et de payer à leur juste valeur estiment-ils dans un élan militant qu’ils traduisent à travers une campagne numérique européenne de mobilisation pour défendre les initiatives de revalorisation de laines locales.

En partenariat avec l'Ong Fashion Revolution France, cette action réclame plus de transparence à l’industrie du textile sur la provenance et le circuit de fabrication des vêtements. Plus nous saurons comment et où sont fabriqués nos produits, plus nous deviendrons des consommateurs responsables. C’est du moins la conviction portée par la petite coopérative ariègeoise en fabriquant des produits de qualité en laine française. Des vestes, des gilets, des chaussettes, des tapis et des plaids, sans oublier quelques cols roulés pour passer un hiver annoncé rigoureux.

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