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Lamartine, Hugo, Dumas : l'abolition de l'esclavage dans la littérature romantique

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L'Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848
L'Abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1848
- François-Auguste Biard

Ce 10 mai marque la journée commémorative du souvenir de l'esclavage et de son abolition. En France, la première abolition a eu lieu en 1794. Pourtant, dans la littérature révolutionnaire de l'époque, les personnages principaux sont rarement des esclaves, à l’exception de quelques héros romantiques.

Le 25 avril 1848, un décret abolit définitivement l’esclavage en France. Ce sont pas moins de 250 000 esclaves des colonies françaises qui doivent être émancipés. Pour la seconde fois. Car la traite des esclaves avait déjà été abolie au lendemain de la révolution française, dès 1794, avant que Napoléon ne la restaure en 1802 dans les colonies. Dans l’émission "La Marche de l’Histoire", en février 1994, le critique de littérature et écrivain Gérard Gengembre questionnait cette “absence de prise en charge par l’écriture de cet événement historique alors que la Révolution Française a fait fleurir les textes de façon tout à fait extraordinaire”.

Dans cette archive de France Culture, le critique de littérature revenait d'ailleurs à plusieurs reprises sur les grands auteurs de la littérature romantique qui s'étaient attaqués à ce sujet : “On est frappé de constater que d’une part la condition des Noirs en général et plus précisément la question même de l’esclavage, sans être un point aveugle de la littérature romantique, apparaît en fait comme un point mineur. On le constate ne serait-ce que par le nombre d’œuvres entre 1830 et 1850 qui vont prendre en charge cette question spécifique de la condition des Noirs du statut de l’esclavage, des révoltes, de l'abolition, etc. Quand bien même on trouve un certain nombre d’œuvres qui en traitent, on s’aperçoit que l’histoire littéraire qui institutionnalise notre mémoire de ne les a pas retenus, ou les a cantonnés dans des zones un peu obscures.

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L'Abolition de l'esclavage : 1794 (La Marche de l'Histoire, 1994)

27 min

Le mythe de l’abolition, il faut le lier à la façon dont l’esclavage est pensé. Nous sommes en pleine contradiction. L’esclavage est une atteinte insupportable à la nature humaine d’une part, c’est un mode de production d’autre part. Faut-il se préoccuper de la notion des principes ou de la notion des intérêts ? Gérard Gengembre

Au XIXème siècle, la littérature semble avoir beaucoup de difficultés à aborder le problème de fond, de principes et d'éthique qu’est l’esclavage. “C’est peut-être une des contradictions les plus significatives d’une littérature de la Révolution qui ne peut pas aller jusqu’au bout du message révolutionnaire. Peut-être à cause de ce fait que la révolution elle même n’a pas su aller jusqu’au bout de ses propres principes. Non pas que le XIXe siècle favorise en quoi que ce soit l’esclavage, mais il ne sait pas écrire l’esclavage", poursuit Gengembre.

“Toussaint Louverture”, d’Alphonse de Lamartine : le héros romantique

En 1850, Lamartine, dramaturge et homme politique, publie un poème dramatique en cinq actes. Il l'intitule Toussaint Louverture, du nom de ce descendant d’esclaves devenu un des chefs de la Révolution haïtienne et une figure du mouvement abolitionniste et de l’émancipation des Noirs.

“C’est un texte paradoxal puisqu’il inaugure la figure de Toussaint Louverture comme grand héros romantique au moment où la question de l’esclavage est sinon close, a en tout cas trouvé une forme d’aboutissement, rappelait Gérard Gengembre dans la même émission de 1994 sur France Culture_. De Lamartine ça n’est pas son écriture théâtrale que l’on retient le plus. Pourtant ce drame a été représenté à la porte Saint Martin, elle a connu un certain succès et c’est un drame tout à fait intéressant qui mériterait d’être réédité aujourd’hui_ [ndlr : “Toussaint Louverture” peut se trouver sur le site de la BNF, Gallica].

Né esclave, Toussaint Louverture deviendra un des commandants en chef des troupes de la République, faisant de lui une des grandes figures romantiques. “Au fond, il cumule toutes les positivités du personnage romantique : c’est un exclu, mais c’est un exclu qui se révolte, c’est un révolté, mais c’est un révolté qui est vaincu, c’est un symbole de l’humanité et donc c’est une pierre d’attente pour l’avenir. On ne peut pas rêver mieux pour la pensée romantique.”

Ce drame, si toutefois ces vers méritent ce nom, n’était pas dans ma pensée, quand je l’écrivis, une oeuvre littéraire ; c’était une oeuvre politique. Alphonse de Lamartine

Toussaint, dans l’Acte II, scène 1 de “Toussaint Louverture”, d’Alphonse de Lamartine.
Toussaint, dans l’Acte II, scène 1 de “Toussaint Louverture”, d’Alphonse de Lamartine.
- Gallica

A écouter : Esclavage : les révoltes et les résistances (La Fabrique de l'Histoire)

“Bug-Jargal” de Victor Hugo : la nation et la violence

Le premier roman de Victor Hugo, écrit alors qu’il est âgé de 16 ans, met en scène un épisode de l’insurrection des Noirs à Saint-Dominigue, en 1791, à travers l’histoire de Pierrot, dit Bug-Jargal. Six ans plus tard, en 1825, Victor Hugo réécrit son oeuvre et la fait publier.

Bug-Jargal pourrait apparaître comme un des textes fondateurs de l’écriture hugolienne. Le Bug-Jargal de 1925 reste par bien des côtés un roman de la fascination exotique, un roman de l’exaltation d’une forme de différence, mais à cet exotisme va se surajouter la prise en compte de la condition humaine.

Le roman d’Hugo n’est pas sans contradictions, et n’échappe ni à la fascination exotique, ni au mythe du bon sauvage. Mais il répartit la figure du Noir entre plusieurs personnages, comme s'il avait senti la nécessité d’échapper à l’emprise d’une vision uniforme du personnage du Noir : "Il y a le bon Noir et le mauvais noir, il y a Bug-Jargal, l’esclave révolté, et Habibrah, un nain hideux. Mais l’un et l’autre participent d’une même réalité, de la construction d’un même type d’être humain. Ils sont opposés mais complémentaires.

Au moment où les débats sur l’indépendance d’Haïti prennent place, les thèmes de la nation et de la libération, grands sujets romantiques, se profilent. “On n’est pas très loin du philhellénisme, assure Gérard Gengembre. Pourquoi serions-nous, à l’époque romantique, favorable aux Grecs et pas aux Noirs ? Bug-Jargal, le héros éponyme, apparaît véritablement comme un géant. Il présente bien des caractéristiques du héros romantique.

"Bug-Jargal", de Victor Hugo.
"Bug-Jargal", de Victor Hugo.

“Georges”, d’Alexandre Dumas : un personnage contradictoire

Chez Alexandre Dumas, changement d'époque : le roman se déroule trente ans plus tard, dans les années 1820 à la Réunion. Dumas pose la question de l'esclave de façon détournée, parce qu’au contraire de Bug-Jargal, de Toussaint Louverture, le héros, Georges Munier, n’est pas un Noir mais un mulâtre. Publié en 1843, ce roman d’Alexandre Dumas renvoie évidemment à sa propre condition de métisse. Il s’inspire, pour ce récit, de l’histoire de son propre père, le général Alexandre Davy Dumas de la Pailleterie, lui-même mulâtre et fils d'esclave.

A travers "Georges", la dénonciation de l'esclavage est ambiguë. Dumas ne porte jamais d'opinion définitive, lui préférant des propos implicites ou ironiques. D'autant que le personne de Georges est à la fois propriétaire d'esclaves et meneur de la révolte. “Dumas n’échappe pas à son siècle, en même temps qu’il n’échappe pas à sa problématique personnelle. Et donc Georges, qui va prendre la tête d’une révolte d’esclaves noirs, va être condamné à mort à la fin du roman mais va être sauvé, il va réussir à s’évader. Georges devient donc un héros, presque d’un roman de cape et d’épée, puisqu’on retrouve la même fougue que dans les romans de Dumas. Mais ce Georges est en quelque sorte un pont entre les Noirs et les Blancs. Et de ce point de vue là on peut considérer que ce roman d’Alexandre Dumas fait progresser la pensée romantique par rapport à un Bug-Jargal. Mais par rapport à un Toussaint Louverture, il a une portée moindre.”

Pour prendre en charge cette "plaie gigantesque" qu'est l'esclavage, il a fallu que les historiens et les écrivains noirs prennent eux même en charge le récit de l'abolition, à l'image de Solomon Northup, qui écrivit "Douze ans d'esclavage", récemment adapté au cinéma.

A écouter : Autour du film "12 years a slave".