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Laura Freixas : "Nous ne vivons pas une guerre mais une crise du soin"

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Devant l'hôpital universitaire de La Corogne, dans le nord de l'Espagne, le 26 mars 2020
Devant l'hôpital universitaire de La Corogne, dans le nord de l'Espagne, le 26 mars 2020
© AFP - MIGUEL RIOPA

Coronavirus, une conversation mondiale. La romancière féministe espagnole Laura Freixas nous interpelle depuis Madrid : nos sociétés ne considèrent pas à leur juste valeur celles qui prennent soin de nous, alors que la crise met en lumière leur utilité sociale mais aussi leurs vulnérabilités.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Aujourd'hui, Laura Freixas, romancière espagnole, nous propose une lecture de cette crise sous l'angle du care_._

En Espagne, la loi de dépendance votée en 2007 par le gouvernement Zapatero a marqué un premier pas dans la reconnaissance matérielle et symbolique du travail de soin prodigué par les femmes. Cette loi a institué le versement de 300 € par mois à chaque femme prenant  soin d’un des siens ou d’une personne dépendante, ainsi que le paiement  par le gouvernement de cotisations à la sécurité sociale. A l’adage «  tout travail mérite salaire », l’ancien gouvernement espagnol a répondu par l’affirmative, bien que la somme reste très modeste. Fallait-il attendre une crise sanitaire d’une telle ampleur pour replacer le care comme valeur centrale de nos sociétés ? 

La responsabilité d’endosser les taches du care - à savoir le soin des enfants, des infirmes et des personnes dépendantes- revient en majorité aux femmes. La crise actuelle ne fait que reproduire l’ordre symbolique et matériel d’avant-crise : les femmes auraient les qualités dites naturelles pour prendre soin d’autrui, ce qui leur vaudrait de s’astreindre à ce travail méprisé, invisible et précaire. Le soin n’est en somme qu’un chantage à l’amour qui engage les femmes dans la voie de la pauvreté et de la dépendance.  

La crise du coronavirus ébranle le care : nous avons plus que jamais besoin de soin, et en particulier de celles qui le donnent. Pourtant, les grandes victimes d’un point de vue social et sanitaire sont les soignants et toutes les femmes qui, dans la lutte contre le coronavirus, sont les plus exposées au risque de contagion car ils et elles sont au contact direct de la maladie dans les hôpitaux, les EHPAD ou aux domiciles des personnes âgées. Ce que nous vivons n’est pas une guerre, mais une crise du soin. 

L’organisation sociale omet de prendre soin de celles qui prennent soin de nous, du moins de les prendre en considération, si ce n’est moralement, au moins juridiquement.

La crise exacerbe en effet les vulnérabilités des moins protégées par le droit du travail, des employées à temps partiel aux employées de maison. D’aucunes de celles qui exercent des professions précaires et largement féminisées - mais dont l’acuité de la crise vient nous rappeler l’utilité sociale, pourraient se targuer de bénéficier à leur juste valeur de droits sociaux.

Le processus d’égalité dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui est biaisé : il s’est construit sur le travail informel des femmes -un  travail invisible, d’arrière-garde et d’intendance- et leur  subordination aux salaires les plus bas et aux contrats les plus précaires. La crise sanitaire engage les femmes et les hommes à construire un processus d’égalité dans lequel ni l’État, ni le marché ne seraient suffisants pour libérer les femmes du travail ménager et du care. Il relève de la responsabilité des hommes de s’impliquer dans la cuisine, l’entretien de la maison, l’attention au bien-être de son enfant… Prendre soin d’autrui est le devoir de chacun, et ce d’autant plus en ces temps qui rendent tout un chacun vulnérable. 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».