Le b.a.-ba des voyages officiels

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Le b.a.-ba des voyages officiels

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L''avion présidentiel français posé sur le tarmac de l'aéroport de Lomé, au Togo, en octobre 2016
L''avion présidentiel français posé sur le tarmac de l'aéroport de Lomé, au Togo, en octobre 2016
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Un V.O. ou voyage officiel ne s’improvise pas. Il y a un protocole à respecter, toujours en accord avec le pays qui reçoit le président de la République française. On en connaît essentiellement la partie visible, celle dont les médias rendent compte, mais on en connaît moins les coulisses.

Ce dimanche, Emmanuel Macron entamera sa première visite d'État, en Chine. Un déplacement parfaitement orchestré comme depuis des années grâce à une clé de la diplomatie internationale : le voyage officiel, ou V.O. 

Au commencement était un assassinat 

C'est un événement dramatique qui va conduire la France à créer un service des voyages officiels en charge de la sécurité du président français à l'étranger mais aussi quand la France reçoit un hôte de marque étranger.

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Le 9 octobre 1934, le Roi Alexandre 1er de Yougoslavie arrive en France par le port de Marseille. Il est assassiné, quelques minutes à peine après avoir posé le pied à terre, par un nationaliste croate qui tire sur lui à bout portant (Voir la vidéo sur le site ina.fr). À ses côtés, le ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou, décédera des suites de ses blessures. 

Le Roi Alexandre 1er de Yougoslavie, à gauche, avec le ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou, quelques minutes avant leurs morts, au coeur de Marseille, le 9 octobre 1934
Le Roi Alexandre 1er de Yougoslavie, à gauche, avec le ministre français des Affaires étrangères, Louis Barthou, quelques minutes avant leurs morts, au coeur de Marseille, le 9 octobre 1934
© AFP

Le risque d'attentat était élevé, l'événement presque prévisible au vu du contexte de l'époque. Pourtant, la sécurité autour de l'hôte étranger était insuffisante.

Cette défaillance conduit alors la France à se doter d'un "Service des voyages officiels et de la sécurité des hautes personnalités" (SVOSHP), abrégé dans le langage policier en "Voyages Officiels" ou "V.O.", le 1er mars 1935.

Au niveau international, des règles universelles sont également fixées pour classifier ces voyages : la simple "visite de travail", la "visite officielle" et enfin la "visite d'État". Chacune donne lieu à un protocole précis. Ainsi, une visite d'État en France dure au moins trois jours. On pavoise alors les édifices publics et les Champs-Elysées à Paris, la personnalité reçue est accueillie à l'aéroport par un membre du gouvernement ou le président, tapis rouge, Garde républicaine sabre au clair. L'hôte est héliporté jusqu'aux Invalides puis escorté jusqu'à l'Élysée par des motards. Le dîner à l'Elysée constitue aussi un des passages obligés.

De la même façon, quand un président français se rend dans un pays étranger, le protocole diffère en fonction de l'importance de la visite. Dans certaines régions du monde (Moyen-Orient, Inde...), il est impératif de passer au moins une nuit sur place, ce qui est considéré comme une marque de respect pour son hôte.

Des voyages officiels de plus en plus courts et fréquents

"Avant, les chefs d'Etat voyageaient plus rarement mais plus longtemps", se souvient Evelyne Richard, qui s'est occupée de la presse lors des voyages de tous les présidents français de Georges Pompidou à Emmanuel Macron. Celle qui concède "n'avoir jamais été dans la lumière et n'avoir jamais cherché à l'être" est un témoin privilégié de cette évolution. "Avant, il y avait plus de faste", dit-elle. "Maintenant, ce sont des visites-éclair, des visites de travail, des mini-sommets. On va à l'autre bout du monde pour faire un discours ou une réunion."

48 années d'expérience pour Evelyne Richard au service de la Présidence de la République valaient bien une cérémonie d'adieu, le 4 décembre 2017 à l'Elysée en présence d'Emmanuel Macron
48 années d'expérience pour Evelyne Richard au service de la Présidence de la République valaient bien une cérémonie d'adieu, le 4 décembre 2017 à l'Elysée en présence d'Emmanuel Macron
© AFP - Ludovic MARIN / AFP

Si l’on ne s’en tient qu'à la Vème République, le général de Gaulle, élu en décembre 1958, réserve, au mois de juin 1959, son premier voyage officiel à l’étranger à un pays frontalier : l’Italie. Ce premier V.O. de l'histoire récente va durer 6 jours, du 23 au 29 juin.

La durée de ce premier voyage n'a encore rien d'extraordinaire. Le général de Gaulle en réalisait en moyenne trois par an. Un voyage en Amérique du Sud frappe encore les esprits : 27 jours en septembre/octobre 1964 dans 10 pays. "Cela ne s'est jamais refait depuis !" s'amuse Evelyne Richard. 

De ce voyage, il en est question dès l'ouverture de ce très riche numéro de l'émission " L'Atelier du pouvoir" sur France Culture que nous vous invitons, bien sûr, à réécouter. 

Les voyages présidentiels à l’étranger. "L'Atelier du pouvoir", de Vincent Martigny et Thomas Wieder, le 10 mai 2015

56 min

Vous y apprendrez, entre autres choses, que l'ensemble des membres du gouvernement avait l'obligation d'être présents sur le tarmac au départ et à l'arrivée du président de la République. Pratique qui sera supprimée par Jacques Chirac. Mais que Mitterrand appréciait. "Il disait toujours : faites comme pour de Gaulle", témoigne Pierre Favier dans son livre "La Décennie Mitterrand" (Seuil).

"Aujourd'hui, un tel voyage de plus de trois semaines est improbable. Les choses ont changé à partir de Georges Pompidou mais surtout à partir de Nicolas Sarkozy", explique Daniel Jouanneau, ancien chef du protocole de la République française de 1993 à 1997.

Nicolas Sarkozy, dès son arrivée au pouvoir en 2007, veut imprimer une image de rapidité et d'efficacité. Au risque de choquer parfois ses homologues étrangers et de compliquer les relations bilatérales, on se souvient du président turc Erdogan, furieux d'un aller-retour du président français dans la même journée à Ankara en 2011. Ou en 2008 à Luanda en Angola,  quelques heures  juste pour réchauffer les relations bilatérales.

"La vie internationale s'est aussi accélérée", analyse Daniel Jouanneau. Les V.O. sont envisagés de plus en plus à court-terme, à brève échéance et ne permettent plus une aussi grande préparation en amont que celle qui pouvait exister autrefois.

Daniel Jouanneau, chef du protocole de la République française de 1993 à 1997
Daniel Jouanneau, chef du protocole de la République française de 1993 à 1997
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Des V.O. plus courts, moins prévus à l'avance, et plus fréquents : Nicolas Sarkozy totalise pendant son quinquennat 167 déplacements officiels à l'étranger. François Hollande, son successeur, établit un nouveau record avec 206 voyages, soit 23% de déplacements internationaux de plus. Bien entendu, la Belgique (Bruxelles) est le pays le plus visité, pour cause de Conseil européen qui a lieu au moins quatre fois par an. Vient ensuite, c'est devenu un classique, l'Allemagne à qui MM. Sarkozy, Hollande, puis Macron ont réservé leur toute première visite. De Gaulle, on l'a rappelé, avait choisi l'Italie. Pompidou, les Etats-Unis. Giscard d'Estaing, la Centrafrique et Mitterrand, l'Arabie Saoudite.

Des voyages toujours très millimétrés

Daniel Jouanneau, en tant que chef du protocole en charge des voyages des présidents Mitterrand et Chirac de 1993 à 1997, a préparé plusieurs de ces V.O. aux côtés d'Evelyne Richard. Tout est prévu en amont, chaque minute du déplacement est calibré, l'hôtel où dormira le président est identifié, une chambre est aussi réservée dans le meilleur hôpital et les meilleurs médecins-spécialistes sont contactés, au cas où. "Et pas seulement pour le Chef de l'Etat, précise M. Jouanneau, c'est aussi pour la presse et le reste de la délégation. A l'automne 1985, Françoise Sagan, invitée personnelle du président Mitterrand lors d'un voyage en Colombie, avait fait un malaise et avait dû être rapatriée en France." "Le mal de l'altitude" dira le protocole, "sûrement une overdose de cocaïne", raconte Jean-Marie Cambacérès, dans un livre paru en 2015 "Dans les coulisses des voyages présidentiels" (Ed. Le Cherche-Midi).

Le chef du protocole ne dépend pas directement de l'Elysée, mais du Ministère des Affaires étrangères. Il s'occupe aussi bien des voyages du président à l'étranger que de la réception de ses hôtes en France. Son adjoint s'occupe des déplacements du Premier ministre. Historiquement, cette fonction de "chef du protocole" a été créée en 1585 sous le Roi Henri III et elle a toujours été occupée par un diplomate. "C'est de la politique étrangère !" estime Daniel Jouanneau, 41e chef du protocole. Aujourd'hui, depuis avril 2016, Frédéric Billet occupe cette fonction. Il est le 47e chef du protocole depuis sa création.

"Lors de ces déplacements officiels, chaque partie, le visiteur et le visité, a son intention. Par exemple, si l'on prend le voyage en septembre 1993 de François Mitterrand en Corée du Sud, la première visite officielle d'un chef d'état français, la France veut y imposer sa technologie des Trains à Grande Vitesse. La Corée du Sud, elle, souhaite récupérer des manuscrits royaux que la marine française aurait volés" se souvient Daniel Jouanneau. C'est finalement Nicolas Sarkozy qui les restituera en 2010. Et ce sont tous ces éléments que le chef du protocole tente de régler en amont avec son homologue en se rendant quelques jours avant dans le pays visité. 

"Il n'y a pas le droit à l'erreur, insiste ce diplomate, "un Voyage Officiel réussi, c'est une bonne organisation en amont. C'est la moitié de la réussite, si ce n'est plus. La logistique compte beaucoup. En quatre ans, je n'ai compté que deux retards dans la livraison de valises !"

Avec le souci enfin de ne jamais perdre de vue l'exercice de communication que représente un V.O., tout est calé au mieux pour les journaux télévisés de 20h. Et ça, c'est une constante depuis de Gaulle !