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Le "besoin de composer" et autres "Bidules en ut" du compositeur Pierre Henry

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Pierre Henry, à droite, avec le peintre Raymond Moretti, en 1968.
Pierre Henry, à droite, avec le peintre Raymond Moretti, en 1968.
© Getty - Keystone

Décès. Avec la mort du compositeur électro-acoustique Pierre Henry ce jeudi, replongez dans les explorations musicales des années 50. Et redécouvrez les origines de la musique concrète en suivant Pierre Henry et Pierre Schaeffer, les pères de l'électro-acoustique.

La première diffusion d’une oeuvre de Pierre Henry à la radio publique remonte à 1951. Henry, qui n’a pas vingt-trois ans, a déjà derrière lui son” Concerto des ambiguïtés” (1950) et partage avec Pierre Schaeffer la paternité de la “Symphonie pour un homme seul” (1949-1950).

Dans l’émission qu’il anime ce 17 septembre 1951, Schaeffer diffuse “Musique sans titre” et c’est à son invité, Olivier Messiaen, qu’il revient d’introduire l’oeuvre de Henry. Messiaen, dont Pierre Henry fut l’élève, loue les “bruitages” et notamment la troisième séquence de l’oeuvre, qu’il juge particulièrement intéressante :

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Des notes seules, des notes pour la note, pour le plaisir de la note. La note avec ses résonances, avec ses sous-entendus, avec son devenir.

59 min

A l’époque, le terme “musique concrète” était loin d'être familier du public pour définir les recherches théoriques autant qu’esthétiques auxquelles s’attèle Pierre Schaeffer depuis les années 40. Messiaen lui-même, dont Pierre Henry dira qu’il lui a “appris à chanter”, dit ceci :

Cette musique concrète me semble concrète dans ses éléments bruts qui servent à sa fabrication mais elle est abstraite quant à sa réalisation quand cette réalisation est bonne.

Quand Olivier Messiaen commentait l'oeuvre de Pierre Henry le 21 septembre 1951

30 min

Virtuose des filtres et des potentiomètres

Sept ans plus tard, en 1957, Pierre Henry travaille depuis déjà quatre ans au sein du Groupement de recherches pour la musique concrète, qui deviendra en 1958 le GRM, dans le giron de l’audiovisuel public. Il ne s’est pas encore brouillé avec Pierre Schaeffer, et Schaeffer programme à la RTF le 24 mars 1957 une série de “tableaux d’une exposition sonore” signés Pierre Henry dans une émission intitulée “A la recherche d'une musique concrète”.

A l’entame de ce “Club d’essai” de la RTF, Schaeffer interpelle l’auditeur en train d’écouter “Bidule en ut”, la toute première oeuvre électroacoustique née de la collaboration Schaeffer - Henry :

Mon ambition, ô visiteur, est de te faire entendre ce que tu n’entendais point. Ce que tu ne prenais pas la peine d’entendre. [...] Etes-vous musicien ? Non ? C’est tant mieux, car vous n’entendriez pas !

Ecoutez cette archive pour (re)découvrir la musique concrète et replongez dans l’univers expérimental des années 50, aphorismes compris :

A la recherche de la musique concrète, "Club d'Essai" de la RTF le 24 mars 1957

16 min

En 1977, Pierre Henry a 49 ans lorsqu’il est l’invité des “Après-midi de France Culture”. A l’antenne, on le présente comme “l’homme le plus secret, le musicien le moins public de son temps”. A cette époque, Henry s’est fait connaître avec notamment la “Messe pour le temps présent” (1967) et la “Deuxième symphonie pour seize groupes de haut-parleurs” (1972). Le compositeur dont le répertoire de sons a alors plus de vingt ans est dépeint en “virtuose des filtres et des potentiomètres”, “capable de passer des journées entières à traquer un objet sonore”.

Au micro, Henry raconte comment la musique concrète l’a percuté, alors qu’il sortait du conservatoire :

A la fin de la classe de Messiaen, enfin à la fin de [mes] études au conservatoire, s’est précipité pour moi le besoin de composer. Il y a eu une espèce de violence. J’avais fait beaucoup d’expériences, d’essais aussi bien sur des objets que sur des instruments de percussion, à essayer de créer des bruits. Et j’ai lu dans un journal “émission de musique concrète”. C’était en 1948 et j’ai écouté à la radio le “Concert de bruits” de Schaeffer [qui date de 1948, NDLR] et ça a été pour moi très fort.

J’ai cherché à le rencontrer. Entre-temps, j’ai écrit une musique de film avec des sonorités un peu compliquées. Cette musique de film, qui s’appelait “Voir l’invisible”, a été comme un examen d’entrée dans le studio de Schaeffer et j’ai mis beaucoup de temps à en repartir. Dix ans, en fait. [...] Avec Schaeffer, l'aventure a été multiple. Elle a d'abord été très forte, j'ai eu l'impression de trouver un frère aîné. Mais très vite, on a eu des divergences d'orientation de recherches. Lui était pour une théorie systématique, moi je trouvais que l'expérimentation n'était pas allée assez loin pour pouvoir en parler.

Quête et volonté d'incantation

Sa musique se disséminant, on a beaucoup dit qu’elle était spirituelle. Ecoutez ce qu’en disait le compositeur dans cette même émission de 1977 :

Il y a une quête dans ma musique que, très souvent, on dit être spirituelle. Je ne pense pas qu'elle soit essentiellement spirituelle. Je crois plutôt que cette quête vient d'une façon d'être quand je compose. C'est-à-dire que, quand je compose, j'ai besoin d'être dans un certain état, une certaine concentration, une certaine relaxation proche de la prière, ou même une certaine exaltation, une certaine volonté d'incantation.

Pierre Henry, invité des Après-midi de France Culture, le 14 février 1977

28 min

Archive Radio France - Ina