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Le bilan numérique de la campagne présidentielle 2022

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Douze candidats à la Présidentielle, et autant de stratégies numériques.
Douze candidats à la Présidentielle, et autant de stratégies numériques.
© AFP - Eric Feferberg, Joël Saget

Cette campagne électorale s’est aussi déroulée sur les réseaux sociaux, et a vu notamment l’émergence de nouveaux supports tels que Twitch, où l’on a aussi parlé politique. Bilan de cette campagne numérique avec Marie Turcan, rédactrice en chef du site Numerama.

Lors de cette campagne électorale, plusieurs candidats ont misé sur les réseaux sociaux et ont su développer une véritable stratégie numérique : Éric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. De manière paradoxale, les deux finalistes de cette Présidentielle, Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ont fait le choix d’être plus discrets sur les réseaux et les supports numériques. Cette Présidentielle 2022 a aussi été marquée par l’émergence d’un nouveau média, Twitch, sur lequel des débats politiques ont été organisés (même si la plateforme reste essentiellement dédiée à l’univers du jeu vidéo). Éclairage avec  Marie Turcan, rédactrice en chef du site Numerama et intervenante régulière sur notre antenne.

Peut-on dire que cette campagne électorale s’est (aussi) jouée sur les réseaux sociaux ?

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Ce qui est très paradoxal, c'est que cette campagne 2022 s'est effectivement un peu plus jouée sur les réseaux sociaux qu’en 2017, mais avant tout pour les candidats qui n’ont pas réussi à se qualifier pour le second tour. En clair, les candidates et les candidats qui ont reçu le plus de soutien en ligne n'ont pas réussi à aller au-delà du premier tour. On a vu par exemple les partisans d'Éric Zemmour très actifs sur Twitter, sur Facebook, et aussi sur des boucles Telegram. La France insoumise et les équipes de Jean-Luc Mélenchon ont également déployé de très grands moyens numériques, sur Twitter, sur YouTube et sur d'autres plateformes fréquentées par les plus jeunes. Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont été plus discrets. Mais eux sont au  second tour.

Vous évoquez la campagne numérique d’Éric Zemmour. A-t-il fait ce choix parce qu’au départ de cette aventure, il n’avait pas de parti politique derrière lui ?

Je pense que ce n'est pas forcément lié, mais les réseaux ont effectivement été un palliatif extrêmement puissant pour la campagne dÉric Zemmour. Attention, je ne dis pas que les militants n’ont pas aussi effectué de démarchage local, en allant voir les gens directement, en face à face. Mais ce qui a été assez impressionnant dans la campagne menée par les équipes numériques d’Éric Zemmour notamment sur Twitter, c’est le fait qu'elles ont réussi à utiliser les règles de ce réseau social, et à les retourner complètement. Et ce de manière absolument transparente. Je m’explique. Le directeur numérique de Zemmour s’appelle Samuel Lafont. Et il assume totalement l'amplification quasiment artificielle de certains sujets portés par son candidat. Ce que l’on a pu percevoir sur Twitter, c’était un engouement pour beaucoup de propositions du candidat Reconquête. Mais il était orchestré. Artificiel. Amplifié par ses équipes numériques. Et parfois, les journalistes sont tombés dans le panneau.

A l’autre bout de l’échiquier politique, La France Insoumise a une nouvelle fois misé sur l'innovation technique et numérique. Avec une volonté : s’adresser directement à une certaine catégorie de la population, notamment les jeunes, non ?

LFI a choisi l’innovation technologique pour attirer les regards. Par exemple avec l'hologramme de Jean-Luc Mélenchon. Certes, ce n’est pas la prouesse technologique de l'année, mais cela fait parler. Au-delà de cette histoire d’hologramme, il y a aussi une campagne de fond qui a été menée par les militants de La France Insoumise, et beaucoup d’entre eux connaissent très bien et maitrisent les outils du Web. Ils sont puissants sur YouTube, sur Twitter. C’est la partie la plus visible de l’iceberg. Mais derrière il y a aussi des  boucles Telegram, des chaînes Discord (une messagerie utilisée par les cercles militants). C’est un outil d’organisation très puissant. Et ça, les militants LFI l'utilisent beaucoup depuis 2017. Même chose en 2022. Le fonctionnement de Discord est d’ailleurs un peu à l'image des mouvements sociaux, plutôt horizontaux, où tout le monde a droit au chapitre. C’est une vraie force de maitriser cet outil.

Avez-vous trouvé intéressant ce qui s’est passé sur Twitch lors de cette campagne ?

D’un point de vue démocratique déjà, Twitch n’est pas modéré ni regardé par les instances françaises. Cela signifie que l’Arcom (ex CSA) n'a pas de pouvoir de régulation sur cette plateforme. Or, lors de cette campagne, beaucoup de politiques ont participé à des débats organisés sur Twitch, avec possibilité de diffuser leurs messages sans aucune limite de temps de parole, ou d’antenne. La question est malgré tout la suivante : ont-ils réussi à toucher des franges différentes de la population ? Pour le coup, je n'ai pas le recul nécessaire pour pouvoir le dire. J'imagine que Jean-Luc Mélenchon, en allant sur Twitch, est majoritairement écouté et entendu par des gens déjà convaincus. Sur ce type de plateforme, il y a un effet de renforcement de l'esprit de communauté. C’est un phénomène déjà constaté en 2017, par exemple sur la chaine YouTube de Mélenchon. Déjà, à l’époque les vues se comptaient par centaines de milliers. Cela aide à former une communauté de militants. L’avantage d’une plateforme comme Twitch, c’est que vous ajoutez à cela l’interaction possible entre le responsable politique, et cette communauté de militants.

Est-ce que Twitch peut être considérée comme la nouveauté technologique de cette campagne ?

En vérité, Twitch n'a rien d'une nouveauté technologique au sens propre du terme, parce que l'innovation est assez faible. Le principe est simple : diffuser en direct des vidéos, accompagnées d’un tchat interactif auquel tout le monde peut participer. Mais la nouveauté, c’est que cet outil permet la réappropriation de la politique par les gens. Certains streamers ont proposé de très bons contenus à caractère politique. Ils ont diffusé le débat de l’entre-deux tours par exemple, ce qui a permis aux internautes d’y avoir accès et de pouvoir le commenter, en temps réel. C’est vraiment quelque chose de nouveau. Les politiques ne s'y sont évidemment pas trompés. Rares sont ceux qui n’ont pas participé à des émissions organisées sur Twitch.

Plus globalement, quel bilan tirez-vous de cette campagne numérique ?

Comme je vous l’indiquais plus tôt, ce qui m'étonne beaucoup, c'est l'absence quasi totale de communication numérique de la part de deux partis qui sont aujourd'hui au second tour. Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont laissé les autres se battre sur le grand auditorium des réseaux sociaux. Et ils ont récolté les fruits de cette stratégie. C’en est même assez fascinant. Emmanuel Macron a gagné à être relativement discret sur les réseaux sociaux. Plus il était présent sur Twitter ou Facebook, et plus il attirait certaines critiques.

En 2022, nous n’avons jamais eu autant de technologies à disposition. Mais à un moment, cela devient plus malin de se taire, plutôt que d'investir les réseaux et de publier du contenu à propos de son candidat. C’est assez inédit cette tendance, par rapport à ce que l’on avait pu observer en 2017 notamment.

Donc le silence numérique peut payer ?

Le silence numérique peut payer, oui… Nous verrons bien comment va se terminer cette Présidentielle. Sachant qu'il y a aussi tout ce que l’on ne voit pas. On évoquait les boucles Telegram. C’est très important. Derrière ce qui est public, Facebook, Twitter, vous avez un autre paysage numérique. Aujourd’hui, beaucoup de Français s'informent par ces canaux alternatifs, que sont les boucles et les messageries WhatsApp ou Telegram. Personnellement, je suis connectée à certaines de ces boucles où par exemple 150 000 personnes échangent autour d’idées conspirationnistes. Et certains de ces militants font sur ces supports ouvertement campagne pour Marine Le Pen. Ce sont des phénomènes peu visibles, mais qui peuvent compter et avoir de l’influence. Je pense qu'il ne faut pas minimiser l'impact de ces sous-groupes qui peuvent rassembler des centaines de milliers d’internautes.

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