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Le bleu, cette couleur rapide, ironique ou infinie pour Klein, Asse et Hockney

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Tableau d'Yves Klein, Musée d'art Moderne de Nice, Bleu
Tableau d'Yves Klein, Musée d'art Moderne de Nice, Bleu
© AFP - J-M EMPORTES / ONLY FRANCE

Au XXe siècle, des peintres ont centré leur travail sur le bleu, couleur dénigrée à l'Antiquité. Du bleu outremer, aujourd'hui appelé bleu Klein, au bleu Atlantique de Geneviève Asse, en passant par le bleu californien de David Hockney, voyagez dans le bleu et son histoire avec les archives radio.

Si le bleu est aujourd'hui la couleur préférée des Français, selon les enquêtes d'opinion depuis plusieurs années, il n'en a pas toujours été ainsi. Quasi ignorée de la civilisation latine ou encore couleur synonyme de l'envahisseur pour les Romains, le bleu n'avait pas droit de cité dans l'Antiquité. Ainsi, raconte l'historien Michel Pastoureau, "l'histoire du bleu, en Europe, c'est l'histoire d'un renversement de valeur" : la couleur délaissée devient la couleur favorite. Au XXe siècle, des artistes tel·le·s que Yves Klein, Geneviève Asse et David Hockney ont fait de cette couleur une pierre angulaire de leur travail. Grâce aux archives de France Culture, voyagez dans le bleu et ses différentes tonalités.

Yves Klein, au nom du bleu

Célèbre pour ses monochromes bleus, dont les premiers sont réalisés en 1956, ou encore son Anthropométrie de l’époque bleue _(_1960), Klein aimait tant le bleu qu'il rêvait même de repeindre Paris dans cette couleur. Aujourd'hui appelé bleu IKB, "International Klein Blue", ou encore "Rhodopas M60A" de son nom technique, ce bleu conçu avec la complicité du marchand de couleurs Edouard Adam est aujourd'hui protégé par l'INPI. Dans un documentaire, diffusé dans l'émission "Surpris par la nuit" en 2001, le marchand de couleurs racontait cette création :

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Edouard Adam raconte la fabrication du bleu IKB (Surpris par la nuit, 21 mars 2001)

5 min

Lorsqu'il choisit son bleu, Yves Klein hésite au premier abord. Son premier choix se porte d'abord sur le bleu de Prusse, plus sombre que le bleu d'outremer finalement choisi. Au-delà de l'aspect colorimétrique, le bleu d'outremer est un pigment plus stable permettant d'assurer une meilleure pérennité de son oeuvre, lui explique Edouard Adam. Concevoir "un medium qui respecte l'authenticité de la couleur", c'est le défi d'Adam qui conçoit le fixatif de la peinture. Mais, rappelle le marchand de couleurs, toute la spécificité de ce bleu tient au tour de main de l'artiste à la technique de l'artiste :

Le bleu Klein, c’est un bleu bleu d’outremer classique, c’est un medium que j’ai mis au point pour lui. Par contre, c’est son tour de main qui fait que ça s’appelle le Bleu IKB, “International Klein Blau”. C’est le tour de main de l’artiste qui donne la valeur à la chose."

Sa passion pour le bleu, Yves Klein l'a expliquée dès 1959 à l'occasion d'une conférence donnée à la Sorbonne. Il racontait sa révélation sous les fresques de la vie de Saint-François d'Assise réalisées par Giotto à Assise et s'en référait à la pensée de Bachelard dans L'air et les songes, avant de poursuivre :

Le bleu n’a pas de dimensions. Il est hors de dimensions, tandis que les autres couleurs elles, en ont.

Yves Klein, conférence à la Sorbonne, 1959

2 min

En savoir plus : Yves Klein
59 min

Geneviève Asse : "le bleu prend tout ce qui passe"

Geneviève Asse a elle aussi fait du bleu une couleur de prédilection. Dans un documentaire diffusé le 5 mars 2002 dans l'émission "Surpris par la nuit", elle se confiait à ce sujet, expliquant cette phrase extraite de ses carnets, "le bleu prend tout ce qui passe" :

Le bleu a quelque chose de rapide. Il passe, dans les nuages, dans l'espace. C'est une couleur qui bouge. Il y aussi une sorte de transparence, aussi bien dans la pluie, dans un mur. Pas un monochrome. C'est une couleur qui bouge, c'est-à-dire qui vibre. Il y a toujours le geste du peintre qui fait bouger ce bleu et qui fait un appel pour y rentrer."

La ligne du bleu, entretien avec Geneviève Asse (Surpris par la nuit, 5 mars 2002)

10 min

(Durée : 10'04)

Dans une quête de la transparence, Geneviève Asse module le bleu. Entre l'Île Saint-Louis à Paris et l'Île aux moines en Bretagne, la peinture pour elle est un cheminement du silence et de l'intériorité qui s'inspire beaucoup de l'Océan. Amie de Beckett et de Matisse, elle tire l'inspiration pour ses toiles de son observation de la nature et de la lumière : c'est un bleu intérieur, quasi atmosphérique, qu'elle module pour peindre les interstices. L'arrivée du bleu dans sa peinture est aussi le résultat d'un cheminement artistique, comme elle l'expliquait le 5 mai 2010 au micro de Laure Adler dans l'émission Hors Champs. Avant le bleu, il y a eu le blanc :

Ce qui m'a beaucoup intéressée, c'était le blanc, les toiles blanches. C'était très intéressant, parce que j'ai gagné après une couleur, j'ai gagné le bleu. Petit à petit, je suis entrée dans le bleu en apprivoisant le blanc. C'est peut-être que je regardais beaucoup le ciel et la mer. Et entre le ciel et la mer.

David Hockney, plonger dans le bleu

Du britannique David Hockney, l'on retient volontiers sa série de piscines californiennes : The Bigger Splash en 1964 ou encore Portrait of an artist (Pool with two figures) en 1972. Un hôtel californien lui a même demandé de repeindre le fond de sa piscine en hommage à sa peinture. Hockney affirme d'ailleurs : "Ma fascination pour l'eau est née ici [ndlr en Californie], avec toutes ces piscines. Mais je me suis toujours aussi posé aussi la question : comment peindre l'eau ? Comment peindre quelque chose de transparent ?" Le bleu Hockney est devenu célèbre, et lui-même racontait au micro de Laure Adler le 26 janvier 2010, avoir trouvé du "bleu Hockney" chez un marchand de couleurs. Avec simplicité, il affirmait :

J'aime le bleu. Je n'ai pas de couleur préférée, je ne suis pas le genre de personne à avoir de couleur préférée. Mais si l'on regarde la nature, le ciel est bleu partout, c'est indiscutable. Et l'eau m'intéresse, les piscines... C'est bleu, il y a des reflets.

David Hockney (Hors Champs, 26 janvier 2011)

44 min

(Durée : 44'57)

Dans un documentaire consacré aux piscines, diffusé dans les "Nuits magnétiques" du 17 juin 1987, la critique France Huser décryptait l'attrait du peintre pour la transparence :

Il joue de la piscine comme si c'était une vitre, ou un ciel, mais on n'a pas du tout la sensation de l'eau, même quand le corps que l'on voit est plongé dedans et complètement recouvert de cette eau. On a quelque part l'impression que ce corps n'est pas mouillé. C'est peut-être un choix qui correspond à ce côté carte postale, cette ironie, cette volonté d'être à distance des choses. Au fond, c'est plus intellectuel que sensuel.

La critique France Huser à propos des piscines de David Hockney (Nuits magnétiques, 17 juin 1987)

3 min

(Durée : 3'36)

Hockney ne craint pas les couleurs vives, au contraire, et son usage bleu a contribué à sa renommée. Après le piscines, le bleu a pris place dans les portraits et les paysages. Avec toujours comme objectif de célébrer la couleur : "La couleur, l'espace, la vie, c'est tout ce que nous avons. Alors pourquoi ne pas les célèbrer."