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Le Bolchoï, magnifique rejeton d'un prince russe et d'un mécène artiste anglais

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Né en 1776, le théâtre moscovite du Bolchoï est représenté ici vers 1840. Lithographie de Louis-Jules Arnout (1814-1868), mise en couleurs à l'aquarelle
Né en 1776, le théâtre moscovite du Bolchoï est représenté ici vers 1840. Lithographie de Louis-Jules Arnout (1814-1868), mise en couleurs à l'aquarelle
© AFP - FineArtImage / Leemage

L'origine des mondes culturels. A deux pas du Kremlin, le Bolchoï, qui figure sur un des billets du pays et où est né "Le Lac des Cygnes", symbolise la grandeur culturelle russe. Cette scène prestigieuse dévolue à la danse et à l'opéra, historiquement liée au pouvoir, a été plusieurs fois victime d'incendies.

Il est représenté sur les billets de 100 roubles, avec sa sculpture d'Apollon sur son char. Symbole de la magnificence russe, le réputé Bolchoï fait partie des scènes européennes les plus importantes : il accueille à Moscou des troupes venues du monde entier. Il doit aussi sa dimension mythique aux nombreuses premières historiques qui eurent lieu dans ses murs, comme le ballet du Lac des cygnes de Tchaïkovski, en mars 1877.

Retour sur le passé de ce haut-lieu artistique et politique situé à deux pas du Kremlin et de la Douma, qui doit en partie son émergence à "la Grande Catherine", impératrice de toutes les Russies". C'est au XVIIIe siècle, bien avant que la scène elle-même existe, que fut fondée sa troupe éponyme par un prince de la grande lignée Ouroussov, pour son usage privé. 

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Le billet de 100 roubles russe montre Apollon, le dieu grec des arts sur son quadrige, installé sur le fronton du Bolchoï
Le billet de 100 roubles russe montre Apollon, le dieu grec des arts sur son quadrige, installé sur le fronton du Bolchoï

Un "grand théâtre" né en 1776 des voeux d'un prince russe et d'un mécène anglais

En 1969, une émission de France Culture racontait les prémices du Bolchoï. Il y était d'abord rappelé que "Bolchoï" voulait tout simplement dire "grand théâtre" : un nom distinguant ce lieu destiné aux arts considérés nobles (opéras, ballets) du Maly ("petit théâtre"), construit en 1824 pour l'art dramatique.

Le Théâtre Bolchoï de Moscou à Paris, France Culture, 10/12/1969

13 min

L'aventure commence en mars 1776 : l'impératrice Catherine II accorde pour dix ans au prince Pierre Ouroussov, gouverneur de Moscou, le privilège d'organiser des représentations de spectacles lyriques dans la ville. Elle voit dans l'opéra un bon moyen de faire passer des messages politiques et sociaux. Mais ce privilège d'Etat est soumis à une condition : le prince doit construire un théâtre. Pour faire face au fardeau financier, il s'attache le concours d'un mécène anglais : Michael Maddox (Mikhaïl Medoks), un équilibriste, mécanicien de théâtre, passionné d'optique et de mécanique, venu en Russie tout jeune pour faire fortune, après s'être distingué au théâtre Haymarket de Londres.

Les deux hommes commencent par louer une maison privée au comte Vorontsov, rue Znamenka. La troupe se constitue alors, avec treize acteurs, neuf actrices, quatre danseuses, trois danseurs, un maître de ballet et treize musiciens, les danseurs étant tous issus d'une école d'un orphelinat de la capitale russe. Mais, suite à un premier incendie, cet ancêtre du Bolchoï part en fumée en février 1780.

Le Théâtre Petrovsky, ancêtre du Bolchoï, incendié au début du XIXe siècle

En 1780, le quotidien "Moskovskie Vedomosti" annonce la construction d'un grand théâtre en pierre, rue Bolchaïa Petrovskaïa, sur la rive droite de la rivière Neglinka, tout près du Kremlin. L'édifice, construit en un temps record - moins de six mois ! -, est appelé "Théâtre Petrovsky", comme le relate l'archive :

Catherine II avait donné des ordres pour que le théâtre fut bâti selon ses propres indications, c'est-à-dire en sorte que la façade fut belle au point de charmer les touristes étrangers, que la salle puisse être utilisée aussi bien pour les bals masqués que pour les comédies... 

Le théâtre Petrovski à Moscou, en 1780.
Le théâtre Petrovski à Moscou, en 1780.
- Service de presse du musée du Bolchoï

L'inauguration a lieu le 30 décembre 1780. Michael Maddox produira ici plus de quatre cents ballets, pièces et opéras russes et étrangers. Parmi eux, les premiers opéras-vaudevilles russes, dont L'Auberge de Saint-Pétersbourg de Vassili Alekseïevitch Pachkévitch, en 1792, et plusieurs œuvres de Mozart, comme La Flûte enchantée, en 1794. Mais dès le début, les dettes s'accumulent et le gouvernement devient propriétaire des lieux en 1796. Ce grand théâtre ne se développera malheureusement pas plus d'un quart de siècle. En 1805, un costumier oublie en effet deux bougies dans la réserve des costumes et les flammes dévastent l'édifice. 

Dessins du théâtre Petrovsky publiés en 1927
Dessins du théâtre Petrovsky publiés en 1927
- Olga Chayanova

Pendant les deux décennies suivantes, la troupe est obligée de chercher asile dans diverses salles officielles et privées à Moscou.

Une salle de prestige, mais à nouveau victime du feu !

Anecdote amusante rapportée par le site internet du Bolchoï : en 1819, au lendemain des ravages des troupes napoléoniennes dans la ville, un concours de dessins pour concevoir un nouveau théâtre est organisé. Professeur à l'Académie des Arts, Andrei Mikhailov le remporte. Mais son projet est jugé trop coûteux. Finalement, le gouverneur de Moscou, Dmitry Golitsyn, demande à l'architecte néoclassique russe Joseph Bové de l'améliorer. Celui-ci est également connu pour avoir conçu le théâtre Maly et la reconstruction du Kremlin :

Il utilisa les murs restés intacts, fit installer un vestibule avec un grand foyer, une façade à huit colonnes avec un portique, et au-dessus du portique, une sculpture représentant Apollon sur son char. Il est devenu le grand théâtre Le Bolchoï. L'édifice n'a pas changé extérieurement jusqu'à nos jours.

Ce nouveau Bolchoï, le plus grand du pays, est inauguré à Moscou en janvier 1825 par Le triomphe des Muses, un opéra à la gloire du génie russe composé par Alexeï Verstovski et Alexandre Aliabiev, suivi du ballet de Fernando Sor Cendrillon. A 20 ans, la danseuse et chorégraphe parisienne Félicité-Virginie Hullin-Sor tient le premier rôle de l’œuvre de son mari et, même si elle n'est pas créditée pour son travail, elle marquera l'histoire du ballet. 

Le tsar Alexandre 1er en fait une propriété d'Etat et le premier théâtre impérial. Mais le bâtiment est à nouveau dévoré par les flammes en mars 1853, pour une raison inconnue. 

Le théâtre impérial en feu en 1853. Gravure publiée dans le "Illustrated London News"
Le théâtre impérial en feu en 1853. Gravure publiée dans le "Illustrated London News"
- Service de presse du musée du Bolchoï

Il ne reste de lui que les colonnades extérieures et quelques pans de murs ! Déjà connu pour ses talents au théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, l'architecte russo-italien Alberto Cavos est appelé à la rescousse. Le Bolchoï renaît trois ans plus tard, pour le couronnement d'Alexandre II, érigé sur les plans de Bové qui avaient été conservés. Malgré tout, l'édifice néoclassique se hisse dorénavant plus haut, et il est doté d'une bien meilleure acoustique. Ses cinq balcons d'une jauge de plus de 2 000 places, ses sièges de velours rouge fabriqués en France ou encore ses 1000 mètres carrés de fresques représentant Apollon et ses Muses en font plus que jamais un sérieux rival de la Scala. Son célèbre Apollon, initialement sculpté dans de l'albâtre en 1825 et placé de profil sur le fronton, renaît en bronze, menant cette fois son quadrige de face, grâce au sculpteur Peter Clodt. Ce sculpteur, favori du tsar Nicolas Ier de Russie, est notamment à l'origine des statues (là aussi équestres) du pont Anitchkov, à Saint-Pétersbourg.

Un haut lieu du communisme

Au siècle suivant, le Bolchoï est menacé par les bolchéviques, l'opéra étant considéré comme un art bourgeois. Mais les dignitaires se l'approprient. C'est là, en décembre 1922 qu'un Congrès entérine l'Union soviétique. Lénine y fait son dernier discours et Staline, qui a une passion pour le ballet, y ratifie la Constitution soviétique. Il utilisera souvent l'endroit pour sa propagande, comme en décembre 1937 (dans cette vidéo, à 1'), en 1946 pour son premier discours après-guerre - fondateur pour l'Union soviétique - ou encore en décembre 1949, quand pour son 70e anniversaire il y invite le gratin du communisme mondial, à commencer par Mao, à voir une mise en scène au comble du culte de la personnalité :

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Anaïs Kien avait évoqué cet événement sur nos ondes dans La Fabrique de la guerre froide.

Au début des années 1990, c'est la déchéance : l'état du bâtiment est tellement critique que le Bolchoï doit fermer pour des travaux d'urgence. L'entrée principale avait même dû être fermée aux spectateurs, qui devaient passer par les côtés !

500 millions d'euros pour sa dernière rénovation... et cinq kilos d'or

C'est seulement en 2005 qu'un budget est enfin alloué par l'Etat ! Au bout de six ans de rénovation le théâtre, qui avait aussi souffert de bombardements pendant la Seconde guerre mondiale, retrouve enfin son lustre d'antan avec une jauge de 1 700 places dans sa salle principale (contre 1 900 à Garnier par exemple). Plus de trois mille artisans ont été mobilisés pour un chantier qui devait dans un premier temps durer trois ans. La facture finale s'en est ressentie : 500 millions d'euros ! Il faut dire que cinq kilos d'or massif en feuilles ont été utilisés pour redorer les murs, mais aussi l'aigle royal, symbole des Romanov, qui s'était vu destituer des années durant par la faucille et le marteau des Soviétiques (visibles ci-dessous). 

Vue extérieure prise le 31 mars 2000 d'un détail du fronton du théâtre du Bolchoï, situé à proximité de la place rouge, dans le centre de Moscou. Un appel international avait été lancé pour financer sa restauration.
Vue extérieure prise le 31 mars 2000 d'un détail du fronton du théâtre du Bolchoï, situé à proximité de la place rouge, dans le centre de Moscou. Un appel international avait été lancé pour financer sa restauration.
© AFP - ERIC FEFERBERG

Après ce que les médias russes ont appelé "le chantier du siècle" le Bolchoï, non content d'avoir presque doublé sa surface totale, a hérité d'une nouvelle petite scène et d'une machinerie en sous-sol de cinq étages. Apollon sur son quadrige, symbole du mouvement permanent de l’art et de la vie, a regagné une couronne de laurier, la boucle de son manteau et une feuille de vigne.

Depuis quelques années, en France, on peut également se faire une idée du lustre du Bolchoï et profiter de sa programmation depuis des salles de cinéma, grâce à un programme de captations. Des bandes-annonces de la saison, souvent impressionnantes, permettent ainsi de plonger au cœur de ce monument de légende, où travaillent aujourd'hui plus de 3 000 employés :

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