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Le breakdance aux Jeux olympiques : la crainte de dénaturer un art

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Lors de la demi-finale de breakdance aux Jeux olympiques de la jeunesse à Buenos Aires où la discipline a fait son entrée en 2018, elle devrait intégrer les JO en 2024
Lors de la demi-finale de breakdance aux Jeux olympiques de la jeunesse à Buenos Aires où la discipline a fait son entrée en 2018, elle devrait intégrer les JO en 2024
© Getty - Fabian Ramella

Le Comité international olympique a validé à l'unanimité en début de semaine l'entrée du breakdance aux Jeux olympiques pour 2024. Si la nouvelle est bien accueillie dans le milieu, elle inquiète aussi. Car codifier la pratique risque de la dénaturer.

La 134e session du Comité international olympique s’est réunie en début de semaine. Le CIO y a notamment validé l’arrivée du breakdance aux Jeux olympiques de 2024. Une décision logique puisqu'en mars dernier, la commission exécutive du CIO avait adopté une recommandation en ce sens. Ce n’est toutefois que fin 2020 que son inscription sera définitivement validée, après un ultime vote de cette même commission exécutive. Si cette arrivée a fait débat, elle inquiète aussi dans le milieu qui craint de voir cette danse dénaturée.

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Le breakdance, un sport ?

Le breakdance est-il un art ou un sport ? Vaste question. "C’est un débat qui existe depuis longtemps", explique la chorégraphe et fondatrice de la Compagnie par Terre, Anne Nguyen. "Le break est à la frontière entre la danse et le sport car il y a un côté extrêmement athlétique, avec des figures qui demandent énormément de préparation, d’entraînement…__", poursuit celle qui propose également un atelier artistique sur la danse hip-hop à Sciences Po. "À partir du moment où il existe des règles et qu’une pratique est codifiée, on s’éloigne de l’art" ajoute la sociologue Roberta Shapiro, autrice de l’étude "Du smurf au ballet, l’invention de la danse hip-hop". L’arrivée de la pratique née dans les années 60 aux Etats-Unis aux Jeux olympiques pourrait donc être synonyme de sa "sportification" mais c’est tout le contraire qu’entendent préserver les actrices et acteurs du milieu. 

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Le breakdance sera désormais une discipline olympique. L’annonce a été plutôt bien accueillie. Anne Nguyen y voit "un effet qui peut être très positif pour la danse hip-hop, cette culture à part, artistique, sans enjeu d’argent en général. Cela peut permettre à des personnes qui ne la connaissent pas dans certains pays d’avoir l’idée de commencer à danser." La chorégraphe rappelle que la danse est bénéfique pour l’individu et la société car elle crée du lien, des opportunités pour se rassembler, de la mixité, tout en ayant des enjeux et des objectifs. Son entrée aux JO permettra de la démocratiser mais reste à savoir comment. 

Pierrick Vially, programmateur du festival Hip Opsession (les 11 et 12 octobre près de Nantes) et coordinateur hip-hop à l’association Pick Up Production, n’a pas milité pour que le breakdance fasse partie des disciplines olympiques. Mais il ne s’y est pas opposé non plus. "C’est tout même une opportunité de continuer à reconnaître cette pratique, reconnaît-il. Cela peut encourager des vocations et donner un cadre structuré et légal à ce mouvement." Mais tout comme Anne Nguyen, il défend le breakdance en tant que discipline artistique avant tout. 

Pour moi, il est important que cela reste une danse et qu’on ne valorise pas avant tout les figures, la performance. Car au-delà d’une danse, c’est un art, une manière de s‘exprimer et de communiquer avec les autres.                      
Anne Nguyen, chorégraphe

Le mouvement va pourtant devoir s’organiser et se structurer affirme le président de la Fédération française de danse (FFD), Charles Ferreira. Avec comme objectif de décrocher une médaille à Paris 2024. Le patron de la FFD espère réunir les différents courants et qu’ils seront tous représentés, afin que personne ne se sente exclu de ce "projet historique". Pour William Messi, co-fondateur de l’Organisation nationale du hip-hop, "il faut réfléchir à comment fédérer cette culture dans les Jeux olympiques pour garder le côté festif"

Car il y a aussi tous les à-côtés de la danse. La musique notamment. "J'espère qu'il y aura la lucidité de garder le DJ en direct, confie Pierrick Vially, du festival Hip Opsession. Les DJ sont pour la plupart compositeurs de leur musique. Ils sont 20-30 à pouvoir assurer de gros événements internationaux. Dans les choix d'un DJ, il y a des standards qu'on retrouve régulièrement. Très souvent, les danseurs connaissent déjà les sons".  Puis il y a aussi le maître de cérémonie, "un personnage important" car "garant de l'exercice qui va chercher l'énergie du public". C'est cette essence que souhaite conserver cet habitué des compétitions de breakdance. 

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Ces règles qui tueraient la danse

C’est l’un des grands défis qui attend le milieu du breakdance. Car codifier une "danse de rue" semble presque être une mission impossible. "C’est une danse de rue, non pas parce qu’on danse dans la rue – même si c’était le cas à une certaine époque à New York – mais parce que c’est une danse qui ne s’apprend pas, qui se pratique de manière informelle. Il y a une tradition orale de transmission particulière qui fait que c’est vivant, c’est toujours en évolution et c’est quelque chose d’organique, de dynamique", d’après Anne Nguyen. Alors, oubliez les figures imposées, pour la chorégraphe. "S’il y a trop de choses contraignantes, ce ne serait pas bénéfique pour la discipline, cela la formaterait, l’académiserait. Et le break, c’est avant tout quelque chose hors académisme." 

"Le jour où il y a des figures imposées, c’est la mort de la danse" va jusqu’à dire Pierrick Vially, qui organise des compétitions dans le cadre du festival Hip Opsession. Elles se déroulent sur invitation et il existe plusieurs catégories. Le jury y vote à main levée. Les techniques de notation diffèrent dans le monde. Elle peut également se faire via un boitier, chaque juge peut aussi être amené.e à noter un critère bien précis : la technique, la qualité d’exécution des mouvements, le rapport à la musicalité, l’énergie, l’originalité, le charisme… L’improvisation occupe aussi une certaine place dans la pratique mais elle deviendrait de plus en plus restreinte si les danseurs et danseuses sont obligé.es d’anticiper leur chorégraphie en fonction des critères de jugement. D’où les réserves de Pierrick Vially, qui craint le côté "sportif et cadré des Jeux olympiques où tout sera codifié" et se demande quelle forme va prendre le mouvement très libre du breakdance avec les règles strictes des JO. 

L'exemple des Jeux olympiques de la jeunesse 2018

La méthode utilisée aux Jeux olympiques de la jeunesse à Buenos Aires en 2018 est un début de solution pour Anne Nguyen. Là-bas, il n’y avait ni figures imposées, ni points. "Il y avait donc ce système de jury subjectif qui est celui qu’on a dans les jurys de battle", explique Anne Nguyen. "Le passage du danseur A était comparé au passage du danseur B et le jury a déterminé qui il préférait à chaque passage." Pour la chorégraphe, il est important que ces choix soient basés sur une appréciation d’artiste à artiste, ce qui sous-entend que les jurés doivent être eux-mêmes danseurs. Elle regrette cependant qu’aux JO de la jeunesse, "l’ambiance était très formelle, avec des personnes derrière des barrières qui ne réagissait pas."  

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Pour moi, pour qu’un événement fasse honneur à la danse, il faut que les spectateurs et spectatrices puissent danser, qu’il y ait diverses soirées pour montrer les différentes facettes de la danse parce que ce n’est pas que le battle. Le breakdance, est une danse festive de club ou de soirée, de rassemblement où tout le monde écoute et danse ensemble ! C’est cet aspect qui a fait naître la discipline. Si on l’oublie, on oublie la discipline, on la dénature.                      
Anne Nguyen, chorégraphe

La constitution d’une équipe de France de breakdance est l’autre enjeu de taille qui attend le milieu. Anne Nguyen opte pour des présélections, comme il y a dans les battles, ce qui permettrait "un système démocratique" et éviterait qu’une personne, "parce qu’elle est en charge des Jeux olympiques, décide de prendre telle ou telle personne parce qu’elle voit la danse de telle ou telle manière"

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