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Le cancer, un fléau vieux comme la vie

Par
Scan 3D aux rayons X montrant l'ostéosarcome sur un orteil d’hominidé.
Scan 3D aux rayons X montrant l'ostéosarcome sur un orteil d’hominidé.
- Edward J Odes et Patrick Randolph-Quinney

Une tumeur invasive a été découverte sur un os d'hominidé vieux de 1,7 millions d'années. Voilà qui tend à démontrer que le cancer n'est pas exclusivement une maladie de l'homme moderne, mais que ses origines sont d'abord génétiques. Eclairages, et débat.

C'est sur le fragment d'os de pied d'un hominidé du Paléolithique vieux d'1,7 million d'années, dans la grotte de Swartkrans, près de Johannesburg, qu'ils l'ont décelée : une excroissance correspondant à un ostéosarcome, une tumeur invasive. Ces chercheurs, rattachés à l'Université de Witwatersrand et au Centre africain pour l’excellence en paléosciences, ont publié leur découverte dans le South African Journal of Science en juillet 2016. Cette dernière est importante puisqu'elle démontre que les peuples préhistoriques étaient également susceptibles de développer des tumeurs, malgré leur régime paléolithique et leur environnement non pollué.

Thomas Tursz a dirigé l’Institut Gustave Roussy, centre régional de lutte contre le cancer situé à Villejuif, durant 16 ans. Il a également été médecin-clinicien et chercheur au laboratoire du CNRS. Cette découverte l'enthousiasme, même si "l’idée que le cancer est une maladie très ancienne était déjà largement connue. Il y a un dinosaure dans le Wyoming qui avait aussi un ostéosarcome".

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Mais difficile d'évaluer la prévalence de ces tumeurs préhistoriques... "Sur les squelettes, l’anthropologie du cancer est difficile à faire puisqu’on a que les tumeurs des os, qui ne représentent qu’une petite partie des tumeurs. Ce sont soit des tumeurs primitives qui sont relativement rares, soit des métastases…"

"Je sais que le pithécanthrope de Java qui est tout jeune, qui n’a que 600 000 ans, avait un ostéosarcome également, et qu’on a trouvé chez les hommes du Néolithique gardés dans les glaces en Allemagne ou en Autriche, des tumeurs, également des os. Donc l’idée que le cancer est une maladie récente est fausse." Thomas Tursz

Et l'oncologue d'évoquer le premier cas de cancer nominalement connu dans l’Histoire, raconté par Hérodote : celui d'Atossa, impératrice des Perses, épouse de Darius, qui avait une tumeur du sein et fut finalement sauvée par un médecin qui s'était fait payer à prix d'or pour procéder à une ablation ("Vous voyez, tout y est dans cette histoire, même le dépassement d'honoraires", s'amuse Thomas Tursz).

A réécouter : Un vaccin contre le cancer est-il possible ? (54 min)

Hippocrate et le "karkinos", le crabe, en grec. Autour de -400 avant J.-C.
Hippocrate et le "karkinos", le crabe, en grec. Autour de -400 avant J.-C.

Le cancer, fatalité des eucaryotes

Autant d'arguments qui, pour l'oncologue, battent en brèche l'idée que le cancer est une maladie de l’environnement, des XXe et XXIe siècles : "C’est une maladie qui a toujours existé chez tous les animaux qu’on appelle eucaryotes, c'est-à-dire qui ont plusieurs cellules, qui se divisent. Le cancer est l’accumulation d’anomalies des gènes au cours de ces divisions cellulaires."

"Lorsque les chromosomes se séparent les uns les autres pour former, à partir d’une cellule mère, deux cellules filles, il peut y avoir de petites anomalies. Et la preuve de cela c’est que la nature l’a prévu et a muni chacune de nos cellules d’un grand nombre de systèmes de réparations. Le prix Nobel de chimie de 2015 a été donné à un Suédois, Thomas Lindahl, qui a découvert ces systèmes de réparation en disant que s’ils n’existaient pas, l’espèce humaine et toutes les espèces auraient disparu depuis longtemps. Car la fréquence des mutations est telle qu’aucune cellule ne serait viable. Certains disent que nous guérissons de 10 000 cancers tous les jours." Thomas Tursz

La mitose divise les chromosomes dans le noyau d’une cellule.
La mitose divise les chromosomes dans le noyau d’une cellule.

Mais le médecin de souligner aussi que ce sont ces mutations qui permettent l’évolution, la modification avantageuse de certains gènes pour l’espèce. Même si la médaille a un revers : "Le fait d’être devenus des organismes évolués, ayant une certaine durée de vie, chez lesquels les multiplications cellulaires sont nombreuses, augmente les risques de ces mutations. Heureusement, il ne faut pas une seule mutation, mais entre cinq et dix mutations dans la même cellule pour qu’elle devienne cancéreuse."

Pour lui, le cancer est donc d'abord génétique, même s'il ne nie pas qu'il soit favorisé par des facteurs environnementaux, comme le tabac, ou l'amiante, qu'il estime être les deux premiers carcinogènes.

A réécouter : Sommes-nous inégaux face au cancer ? (40 min)

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"Bien sûr que le tabac est carcinogène, bien sûr que certaines particules fines de l’environnement sont carcinogènes…. Mais pas de la même façon pour tout le monde. Nous sommes inégaux face à l’environnement, et nous n’avons pas les mêmes systèmes de réparation face aux carcinogènes." Thomas Tursz

Thomas Tursz évoque enfin des études ayant prouvé que même si l'homme vivait sous une cloche à fromage, totalement coupé de l'environnement, du bisphénol A, du diesel, du tabac... "50% des cancers à peu près se développeraient malgré tout".

"Une cellule cancéreuse est une cellule dont l’accélérateur se bloque pied au plancher, dont les freins ont lâché, et qui continue à donner des signaux de division."

Des facteurs environnementaux indéniables, mais difficilement cernables

Ce qui signifie quand même que la moitié des cancers seraient favorisés par des facteurs environnementaux... Le 27 février 2014, l'émission "la Marche des sciences" se demandait si la pollution et les scandales alimentaires du monde moderne nous rendaient malades. André Cicolella, chercheur en santé environnementale, y échangeait avec Marie-Monique Robin, journaliste et réalisatrice (Les Moissons du futur) et Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et neurologue.

"La croissance des maladies chroniques, il faut la comprendre à partir d’un changement environnemental qui s’est produit dans l’après-guerre. La manifestation la plus visible de ce changement, du point de vue des pathologies, c’est la croissance de l’obésité et du surpoids, dans tous les pays, qui génèrent maladies cardiovasculaires, cancers, et d’autres pathologies…"

Marche des sciences, 27 février 2014_: le monde moderne nous rend-il malades ?

1h 00

Durée : 1H

A réécouter : Faut-il bannir la viande pour éviter le cancer ? (55 min)

Pesticides, additifs, nourriture ultra-transformée, perturbateurs endocriniens ayant un impact sur la santé future du fœtus, hormones de synthèse dans les produits de beauté... dans cette émission, tous ces probables carcinogènes sont passés au tamis du débat. Car pour André Cicolella et Marie-Monique Robin (particulièrement véhémente), l'augmentation des diagnostics et la longévité croissante des populations ne suffisent pas, loin de là, à expliquer que le nombre de cancers ait doublé en 25 ans. Un scepticisme renforcé par les inégalités géographiques devant la maladie.

"Je lisais un témoignage d’un professeur d’université de Montpellier au début des années 60 qui montrait à ses internes une femme de 32 ans qui avait un cancer du sein, et qui disait : 'Regardez, c’est incroyable, on n’a jamais vu ça !' (…) Avoir une femme de 32 ans qui a un cancer du sein aujourd’hui… mais moi j’en connais plusieurs ! C’était, à l’époque, une curiosité." Marie-Monique Robin