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Le "care" : d'une théorie sexiste à un concept politique et féministe

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Une soignante prenant en charge des patients
Une soignante prenant en charge des patients
© Getty - DigitalVision

Avec la crise sanitaire, les appels à la mise en place d'une société du "care", de "l'attention à l'autre", recentrée sur l'empathie se multiplient. Comment ce courant de pensée a-t-il émergé, d'abord aux États-Unis dans les années 1980 ?

En 2010, Martine Aubry, appelait dans Mediapart "à une société du bien-être et du respect, qui prend soin de chacun et prépare l'avenir" en même temps qu'elle dénonçait "le matérialisme et le tout-avoir". Taxés de "nunucherie" par Jean-Michel Aphatie sur RTL, les propos de la première secrétaire du Parti socialiste se retrouvèrent vite sous le feu de critiques venues de droite, comme de gauche.

La société du bien-être passe aussi par une évolution des rapports des  individus entre eux. Il faut passer d'une société individualiste à une société du "care", selon le mot anglais que l'on pourrait traduire par le "soin mutuel" : la société prend soin de vous, mais vous devez aussi prendre soin des autres et de la société. Martine Aubry dans Mediapart en 2010

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Dix ans plus tard, à l'aune de la crise du Covid-19, les voix sont nombreuses à appeler de leurs vœux cette même "société du care" qui réhabilite le soin et le souci de l'autre, à commencer par celle de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury qui incite à valoriser "tous les métiers de la solidarité, tous les métiers de la proximité, qui font lien, tout ce qu'on appelle le capital social". Vos propres voix en témoignent aussi, puisque l'expression "prenez-soin de vous" ("take care" en anglais) est aujourd'hui sur toutes les lèvres. 

Que faut-il entendre par "care", d''où vient cette éthique, comment est-elle passée du champ de la psychologie à celui du politique ? Tour d'horizon de ce concept plus que jamais d'actualité.

1980 : à l'origine, une théorie sexiste sur le "développement moral" chez le (pré-)adolescent

Tout commence en 1958 lorsque Lawrence Kohlberg, considéré comme le pape américain de la psychologie du développement, publie sa thèse à l'université de Chicago : The Development of Modes of Thinking and Choices in Years 10 to 16 ("Le développement des façons de penser et de choisir, de l'âge de 10 à 16 ans"). De ces travaux, il tire un modèle de développement moral par stades, qu'expliquait la philosophe Vanessa Nurock au micro de l'émission "Questions d'éthique" en 2010, alors que le concept de care arrivait en France :

Selon Kohlberg il y a deux éléments essentiels dans le développement moral. Le premier c’est que pour lui la morale n’est pas autre chose que la justice. Le second c’est que selon lui le développement moral est constitué de six stades, et doit permettre dans le meilleur des cas le développement d’un niveau de morale parfaite.

Le psychologue américain Lawrence Kohlberg à Cambridge, dans le Massachusetts en 1977
Le psychologue américain Lawrence Kohlberg à Cambridge, dans le Massachusetts en 1977
© Getty - Lee Lockwood/The LIFE Images

Précisons que la méthodologie kohlbergienne, inspirée de celle du psychologue suisse Jean Piaget, consistait à soumettre au sujet des dilemmes moraux et à évaluer son stade de "moralité" en fonction des justifications qu'il donne.

Soin et care - Questions d'éthique du 31/05/2010

58 min

La psychologue Carol Gilligan, collaboratrice de Kohlberg, se heurte néanmoins à un problème : alors qu'elle mène des études dans le cadre théorique proposé par ce dernier, elle s'aperçoit qu’un grand nombre de sujets qu'elle teste ne parviennent pas à ce fameux stade ultime du développement moral, celui de l'"impartialité"… et notamment les femmes. En effet, celles-ci s'attacheraient trop aux situations particulières et aux détails.

Avec le "dilemme de Heinz", Gilligan change le paradigme éthique

La philosophe et psychologue Carol Gilligan au lancement de la campagne mondiale du V-Day (mouvement mondial contre la violence faites aux femmes et aux filles), le 28 février 2005 à New York.
La philosophe et psychologue Carol Gilligan au lancement de la campagne mondiale du V-Day (mouvement mondial contre la violence faites aux femmes et aux filles), le 28 février 2005 à New York.
© AFP - Paul Hawthorne/ Getty Images

Parmi les dilemmes utilisés par Kohlberg pour juger du développement moral d'un enfant, le plus célèbre était le dilemme de Heinz, ainsi présenté :

La femme de Heinz est très malade. Elle peut mourir d’un instant à  l’autre si elle ne prend pas un médicament X. Celui-ci est hors de prix et Heinz ne peut le payer. Il se rend néanmoins chez le pharmacien et  lui demande le médicament, ne fût-ce qu’à crédit. Le pharmacien refuse. Que devrait faire Heinz ? Laisser mourir sa femme ou voler le médicament ?

Giligan soumet à son tour ce même dilemme à des pré-adolescents de 10-12 ans, notamment à un petit garçon et à une petite fille, raconte Vanessa Nurock : "Le petit Jake a un point de vu tranché : oui, Heinz doit voler le médicament. Mais la jeune Amy pense qu’il serait bon de se mettre ensemble, d’envisager le point de vue du pharmacien et de faire en sorte qu’aucun des protagonistes de l’histoire ne soit lésé." Gilligan en tire la conclusion qu'Amy envisage l’histoire non pas en terme de droit ou de justice, mais d’un point de vue relationnel : "Elle cherche à proposer une solution. Si Heinz vole le médicament, il risque la prison et sa femme n’ira pas mieux !", commente Vanessa Nurock.

Selon Gilligan, la résolution du dilemme du pharmacien par le petit garçon et la petite fille met en lumière leur rapport différent à la morale : dans son ouvrage In a Different Voice, qui paraît en 1982, elle théorise qu'il existe une moralité féminine simplement différente de la moralité masculine - fondée sur la justice -, car reposant sur le sens de la responsabilité, l'échange et l'attention à autrui. L'éthique de la sollicitude, ou éthique du care, était née : "Il ne s’agit pas d’une notion philosophique, mais psychologique, insiste Vanessa Nurock, Le courant lancé par Carol Gilligan rencontre aussitôt une forte adhésion. Le besoin était là, quelque chose n’allait pas dans la théorie morale…"

Pourquoi, en France, avoir conservé le terme anglais ? Simplement parce qu'il était impossible de lui trouver une traduction, expliquait encore Vanessa Nurock qui avait travaillé à celle du livre de Giligan Une voix différente : "On ne pouvait pas trouver d’unité du concept de care avec les différentes traductions : 'care' était tour à tour traduit par sollicitude, soin, prendre en charge, s’occuper de, par l’amour, ou l’affection…"

Revisité à l'aune du féminisme et des sciences politiques, le "care" prend une dimension critique et revendicatrice

Comme celles de Kohlberg, les théories de Gilligan portent néanmoins une empreinte essentialiste forte. Plus tard, la polititologue et féministe Joan Tronto reprend cette théorie mais en la revisitant à l'aune des sciences politiques de manière plus conceptuelle, en l'appliquant à des questions sociétales beaucoup plus larges et surtout en niant cette vision ontologique de la femme plus disposée que l'homme à la "morale du soin".

La politologue Joan Tronto interviewée sur l'éthique des soins
La politologue Joan Tronto interviewée sur l'éthique des soins
- Zorgethiek / Wikipédia, CC BY 3.0

Dans la dévalorisation des métiers du care et leur prise en charge par les femmes et les classes défavorisées, Joan Tronto voit surtout l’œuvre (historique) de forts conditionnements permettant de voir ces tâches difficiles comme le simple prolongement du travail domestique (non rémunéré alors qu'il est estimé à 33% du PIB). 

"Le care va renvoyer à tout ce domaine d’activités et de sentiments qui semble dévolu aux femmes historiquement, si ce n’est pas par nature : s’occuper des enfants, faire le ménage, s’intéresser à toutes ces fonctions ordinaires et naturelles du corps, cela semble historiquement lié à un domaine du féminin qui est aussi celui du privé, de l’intérieur de la maison", analysait la philosophe Sandra Laugier, spécialiste du care, dans une émission des "Nouveaux chemins de la connaissance" en juillet 2010.

Prendre soin : le care est il un concept féminin ? Les nouveaux chemins de la connaissance, 08/07/2010

58 min

C'est d'ailleurs ce qu'expliquait déjà la philosophe Fabienne Brugère en 2009 sur le site "La Vie des idées", dans le cadre d'une recension du livre de Joan Tronto Un monde vulnérable, pour une politique du care (2009, La Découverte) :

Le care est l’objet d’un partage social selon le genre, la race et la classe. Il peut alors devenir l’objet d’un travail mal rémunéré (travail des dominés ou des faibles au service des puissants) et peu considéré alors même qu’il constitue un rouage essentiel du fonctionnement de la société de marché. (…) Cette dévalorisation systématique du care s’enracine dans une association constante avec la sphère privée, l’affectivité et la proximité ; le care est ainsi naturalisé et sa reconnaissance comme travail difficile, déniée.

Joan Tronto… participante justement à "La Conversation mondiale" de France Culture le 5 mai, proposait une reconsidération morale et économique des tâches du care à l'aune de la crise du Covid : 

Bien que de nombreux dirigeants aient virilisé la qualification de la pandémie de Covid-19 en la comparant à l’image de la "guerre", elle est en fait, l’expression d'une explosion de la crise des soins qui se poursuit, s'approfondit et se perpétue dans le monde moderne. (…) De cette crise émergeront peut-être plusieurs prises de conscience : le besoin de soin, la nécessité d'une rémunération et d'un soutien justes et équitables pour le travail de soins et, enfin, celle d'être reconnaissants pour les soins que nous dispensons et ceux que nous recevons.

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