Publicité

Le carnage de Mogadiscio est "la preuve que la stabilisation de la Somalie depuis le début des années 2000 échoue"

Par
L'attentat est survenu samedi en milieu d'après-midi au carrefour PK5, dans le district de Hodan, un quartier commercial très animé de la capitale, avec ses magasins et ses hôtels.
L'attentat est survenu samedi en milieu d'après-midi au carrefour PK5, dans le district de Hodan, un quartier commercial très animé de la capitale, avec ses magasins et ses hôtels.
© AFP - MOHAMED ABDIWAHAB

Entretien . Avec près de 300 morts samedi, la Somalie n'avait jamais connu pire attentat terroriste. Message national et, ou international ? Décryptage de cette attaque non revendiquée avec le directeur de recherches au CNRS Marc Lavergne.

Le dernier bilan de l'attentat qui a eu lieu samedi en milieu d'après-midi en Somalie, à Mogadiscio, fait état d'au moins 276 morts et 300 blessés. C'est le plus meurtrier de l'histoire du pays et le 5e plus meurtrier de ces trente dernières années dans le monde. A ce stade, cette attaque au camion piégé n'a pas été revendiquée. Même si de nombreux experts y voient la marque des shebab, les islamistes somaliens liés à Al-Qaïda. Cela déstabilise encore le pays, alors que le gouvernement de Mogadiscio est déjà affaibli par d’incessantes luttes internes. Quelques jours avant l'attentat, le ministre de la Défense et le chef des Armées avaient démissionné sans explication. Eclairage de Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS.

Les autorités pointent du doigt les shebab, même s'il n'y a encore aucune revendication. Les shebab ont perdu du terrain depuis qu'ils ont été chassé du pouvoir en 2011. On les dit divisés. Que sait-on d'eux aujourd'hui ?

Publicité

Les shebab sont estimés à 5 000. Mais je ne suis pas sûr que ce soit l'élément le plus déterminant pour juger de leur capacité de nuisance. Ce qui pose question est leur organisation, leur financement, leur résilience comme on dit. On peut se questionner sur leur objectif, leur capacité à venir dans la capitale frapper au coeur du pouvoir légal qui a été instauré par les Occidentaux. Je dirais donc que cela montre en quoi toute opération de stabilisation de la Somalie en cours depuis le début des années 2000 est en train d'échouer. Les shebab ont été repoussés par l'arrivée d'une force inter-africaine soutenue par les Américains et les Occidentaux. Mais finalement cette force est en train de se retirer pour des raisons financières, par épuisement etc... Les Éthiopiens également rentrent chez eux. Donc aujourd'hui il n'y a plus grand monde pour soutenir la loi et l'ordre en Somalie, avec une armée qui finalement n'est pas très motivée, puisque juste avant les attentats, c'est le ministre somalien de la Défense et le chef d'état-major qui ont démissionné.

Vous dites : le plus important est l'organisation et le financement des shebab. Qui les soutient aujourd'hui ?

Il y a des financements sans doute internes puisque la Somalie est une terre de trafic, de concussion aussi bien de l'appareil d'Etat. Il y a aussi des hommes d'affaires extrêmement puissants qui ont des ramifications internationales. Et puis il pourrait y avoir des financements venant d'organisations originaires de riches pays arabes du Golfe. Mais aucune enquête ne peut encore le confirmer.

© Visactu

Des shebab divisés depuis deux ans

Les shebab ne représentent plus une seule et même force aujourd'hui ?

Le groupe s'est affilié depuis le départ à Al-Qaïda. Mais depuis deux ans, il y a une frange dans le nord, dans le Puntland, qui a pris ses distances et qui se prétend proche de l'organisation "Etat islamique". Et c'est pourquoi il y a des attaques qui se répètent depuis un an contre des villes, y compris Mogadiscio. Au mois de septembre, c'était une ville proche du Kenya avec une base militaire qui a été envahie par les shebab. Ils ont également ciblé un port où il y avait des militaires. Mais il ne se passe pas une semaine sans qu'il y ait une attaque d'insurgés.

Souvent, les cibles sont des membres du gouvernement, des militaires ou des élus. Comment expliquer que le carnage de samedi ait surtout fait des victimes civiles ?

Je pense que c'est un message envoyé aux Américains qui, depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, déploient maintenant des drones qui ont réussi à tuer ces derniers mois une grande partie de l'état-major des shebab. Les Etats-Unis ont également envoyé des soldats comme instructeurs de l'armée somalienne. Là, il peut y avoir un mot d'ordre venu de l’extérieur puisque l'on peut éventuellement faire un lien avec ce qui se passe à Raqa en Syrie, et ailleurs au Moyen-Orient. Mais sur la scène intérieure, je pense qu'il s'agit de montrer qu'ils passent à une vitesse supérieure maintenant que les contingents de la force africaine (qui coûte un milliard de dollars par an à l'ONU) doivent avoir quitté le territoire en 2020. Cette force a réussi d'une certaine manière à stabiliser le pays, mais elle ne peut pas rester indéfiniment.

© Visactu

Mogadiscio n'est pas la Somalie

Je reviens au carnage de Modadiscio qui a touché des civils. Le bilan est particulièrement lourd et des centaines de personnes ont manifesté pour dénoncer la violence. Est-ce que ce type d'attaques ne peut pas se retourner contre les shebab ?

Mogadiscio n'est pas la Somalie. C'est là où se concentre toute l'abondance de richesses qui sont déversées par toutes ces armées, tous ces pays qui veulent sortir la Somalie de ce conflit. Cela dit, je pense que les jeunes Somaliens qui s'engagent dans les shebab ne le font pas pour une idéologie islamiste qui est assez fruste mais, comme dans les pays du Sahel, par absence de débouchés. Et donc les perspectives, pour les jeunes Somaliens condamnés par la désertification et la perte des troupeaux, c'est soit de s'engager dans la piraterie qui redémarre, soit de franchir le Golfe d'Aden pour aller trouver du travail en Arabie saoudite ou dans les Emirats, soit de s'engager dans les shebab. Alors, à Mogadiscio même, il y a effectivement des manifestations, il y a des gens qui ne vivent que de la présence et de l'aide internationale, c'est toute une population urbaine avec également des camps de déplacés. Donc tous ces gens-là veulent la paix, au même titre que tous les Somaliens d'ailleurs depuis un quart de siècle. Mais il faut dire que des chefs, des clans, des elders (des anciens) se sont approprié le pays et se partagent les dépouilles de cet ensemble somalien depuis la chute du président Siad Barré en 1991.

8 min