"Le cinéma algérien est condamné à être politique"

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"Le cinéma algérien est condamné à être politique"

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Trois affiches repères du cinéma algérien, dont la Palme d'or réalisée par Mohammed Lakhdar-Hamina et sortie en 1975 : Chroniques des années de braise.
Trois affiches repères du cinéma algérien, dont la Palme d'or réalisée par Mohammed Lakhdar-Hamina et sortie en 1975 : Chroniques des années de braise.

Entretien. De "Chroniques des années de braise" à "La famille", le Festival du film francophone d'Angoulême rend hommage jusqu'à dimanche au cinéma algérien. Une quinzaine de films pour revenir sur près de cinquante ans d'un cinéma engagé et aujourd'hui en souffrance.

Le premier est acteur et réalisateur. On se souvient de lui notamment dans L'Oranais de Lyes Salem en 2014, on pourra bientôt le découvrir dans La Famille, le dernier film de Merzouak Mellouache, deux films à l'affiche de l'hommage au cinéma algérien que rend la 14ème édition du Festival du film francophone à Angoulême. Le deuxième est journaliste, critique de cinéma, programmateur du Maghreb des Films. Khaled Benaïssa et Mouloud Mimoun, invités du festival. Quel regard portent-ils sur la programmation d'Angoulême et plus largement sur le cinéma algérien de ces cinquantes dernières années ? Entretien. 

Khaled Benaissa au Festival du film francophone d'Angoulême en 2013
Khaled Benaissa au Festival du film francophone d'Angoulême en 2013
© Maxppp - Levain Céline

Quand vous étudiez la programmation du festival, et par extension le cinéma algérien des années 70 à nos jours, y trouvez-vous un fil conducteur ? 

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Khaled Benaïssa : Le point commun ou l'élément le plus régulier, le plus récurrent dans le cinéma algérien, c'est la résistance. Dans la plupart des films, on trouve ce même thème. Il y a eu la résistance face à la colonisation, ensuite il y a eu la vague du terrorisme, beaucoup de films ont aussi été réalisés pour témoigner de la résistance des femmes face à la société comme Papicha de Mounia Meddour (César du meilleur premier film et César du meilleur espoir féminin en 2020 dans lequel il fait une apparition). 

Je pense que le thème le plus récurrent est celui-ci : la résistance sous toutes ses formes. Résister à la fatalité, à la famille, à la société… à tous ces éléments qui nous empêchent de vivre !

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Vous êtes vous-même en train de réaliser votre premier long-métrage. Abordera-t-il lui aussi ce thème là ? 

K.B : Oui et c’est la première fois que j’en parle à la presse ! Il parle d'un  jeune réalisateur qui fait un film sur le terrorisme des années 90 et qui se bat contre son producteur. Le réalisateur veut faire ce film pour raconter l'histoire des victimes et dénoncer ce que le pouvoir en place a fait ou n’a pas fait. Le producteur, lui, est très content de produire ce film là pour crédibiliser le pouvoir. Les raisons du producteur sont donc politiques, il veut rentabiliser le film à des fins politiques et de communication, quand les raisons du réalisateur sont humaines. En fait, je raconte ce qui se passe aujourd’hui en Algérie avec un dispositif qui permet de raconter pourquoi cela se passe comme ça. 

C’est donc un film politique… 

K.B : Complètement ! Moi, je ne vois pas un film qui peut être non-politique. Tout film est forcément politique !

Et comment monte-t-on un film aujourd’hui en Algérie ? 

K.B : C'est très difficile. Il y a des aides, mais le gros problème, c'est que le plus gros guichet, le plus régulier et le plus stable, le FDATIC ( le Fonds d'Aide aux Techniques et Industries Cinématographiques) est remis en cause et risque de disparaître ces prochains mois. Cela complique un peu la chose… 

L’état de santé du cinéma algérien n’est pas très bon. L'âge d'or du cinéma des années 60-70 n'a rien à voir avec le contexte actuel. Il y avait alors une ambition politique envers le cinéma qui était très importante, ce qui nous avait d’ailleurs amené à produire des réalisateurs internationaux comme Costa-Gavras ou Youssef Chahine. Le cinéma algérien était alors très puissant, très stable et très ambitieux. C’était l’époque où l'on comptait 300 salles de cinéma par grande ville, Alger, Oran, Constantine… (ndlr : il resterait aujourd'hui une vingtaine de salles de cinéma en activité en Algérie).

L’ambition n’est pas passée ailleurs mais il y a eu des évènements qui ont fait que la culture est passée à la trappe et encore plus le cinéma. Vingt ans de terrorisme ont laissé des séquelles et après cette période là il y a eu une révolution numérique, une révolution de production. Tous ces éléments là n'ont pas aidé à stabiliser un cinéma dans des régions où déjà, à la base, la culture et le cinéma étaient fragilisés. Donc, c'est compliqué, c'est franchement compliqué… 

Cela explique-t-il en partie pourquoi l’Algérie ne compte qu’une Palme d’or ? (Chroniques des Années de Braise, 1975, seule Palme d’or de tout le continent africain). 

K.B : Oui, il y a eu une Palme d'or en 75… mais vous savez, une Palme d'or qui n'est pas suivie par une ambition, qui n'est pas rentabilisée par l'administration culturelle de l’époque… Moi, j’ai toujours dit : cette Palme d'or ne nous a même pas ramené une école de cinéma ! Donc Palme d’or oui ! Mais évènementielle, éphémère !  C’était à ce moment-là, avec cette énergie-là, quand le cinéma algérien était beau, fort, puissant, international, qu’il fallait investir dans des studios, des écoles. Cela n’a pas été fait… 

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Cette école de cinéma, il n'y a pas assez de volonté pour qu'elle existe. Parce que dans d'autres domaines, comme le foot, il y en a plein d'écoles en Algérie ! L'école de l'OM, du Barça, du Milan AC… L’essence même d’une école c’est l’avenir. Alors on aurait besoin de footballeurs bien formés dans quelques années mais pas d'auteurs, de réalisateurs ou de cameramen ? Ce film là, c'est un film qui a une Palme d’or, voilà, c'est tout… Pour moi, une Palme d’or qui n’offre pas de réalisateurs ni une école de cinéma, ce n'est pas une Palme d’or !

Vous êtes d'accord avec Khaled Benaïssa quand il parle du cinéma algérien comme d'un cinéma de la résistance ? 

Mouloud Mimoun : Oui ! Il a raison. Faire du cinéma en Algérie est un acte de résistance et le fait que le cinéma algérien continue à produire relève du miracle. 

Car aujourd'hui la critique sociale, la critique culturelle, les revendications, elles passent à travers quoi en Algérie ? Pas à travers le petit écran. Elles passent essentiellement à travers les films de cinéma. On le voit encore avec La Famille, le dernier film de Merzak Allouache, qui traite de l'actualité politique et de la corruption.

C'est donc un cinéma éminemment politique ? 

M.M : Historiquement parlant, culturellement parlant, le cinéma algérien a toujours été un cinéma politique. Il n'a jamais déserté les sentiers de la politique sous des formes diverses, sous des traitements qui vont jusqu'à la comédie - quand on pense par exemple à De Hollywood à Tamanrasset (de Mahmoud Zemmouri sorti en 1991).

En réalité, le cinéma algérien, après le passage obligé par les films laudateurs autour de la guerre de libération nationale, a très vite basculé dans la chronique sociale. Le cinéma algérien est, je crois, quelque part, condamné à être un cinéma politique.

Et quand on voit aujourd'hui d'ailleurs les cinéastes franco-maghrébins, la plupart d'entre eux sont dans une approche souvent critique de ce qui touche à la culture originelle des pays du Maghreb, par exemple la critique de la condition féminine, la critique du patriarcat. Tous ces thèmes continuent à traverser et à être porté, hérité par ces nouvelles générations. 

Il ne nous font pas - j'allais dire par rapport au cinéma français - un cinéma nombriliste. Ce n'est pas un cinéma qui va nous raconter une bluette. Toujours, il y a un enjeu. Politique, social ou culturel.

Est-ce la raison pour laquelle il vous passionne tant ? Vous êtes-vous construit autour du cinéma algérien justement parce que celui-ci était politique ?

M.M : Absolument ! J'ai débuté comme jeune journaliste au lendemain de l'indépendance de l'Algérie, j'étais le benjamin, j'avais 18 ans, je sortais de l'école normale et très vite je me suis associé au projet de la création de la Cinémathèque d'Alger. 

À l'époque, dans les années 60-70, le champ politique était verrouillé, il y avait le parti unique et à la Cinémathèque on présentait des films et la critique s'exerçait. D'ailleurs, la Cinémathèque avait un statut particulier puisqu'elle était le seul organisme où ne sévissait pas la censure ! La copie du film arrivait directement de l'aéroport à la Cinémathèque et le film était montré intégralement.

Vous souvenez-vous du premier film qui allume chez vous cette passion pour le cinéma algérien et, de fait, pour ce qu'il véhicule ? 

M.M : Incontestablement Omar Gatlato (de Merzak Allouache, 1977). Car en tant que journaliste de presse écrite j'écrivais des articles et ce qui m'interpellait, c'était la désertion, l'absence du réel dans le cinéma d'État. Et là, subitement, on prend ça en pleine face ! On dit "tiens, mais c'est ça la réalité, c'est ça être jeune citadin aujourd'hui, dans une ville comme Alger, dans un quartier populaire comme la basse Casbah, c'est ça !"

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Omar Gatllato a marqué une rupture dans les thématiques du cinéma algérien. Jusque là, le cinéma algérien faisait plutôt l'éloge de la lutte de libération nationale tirant parfois, il faut bien le dire, vers la propagande avec un seul héros, le peuple et tous les personnages sont des chevaliers Bayard, sans peur et sans reproche ! Ça a été un peu ça les caractéristiques du cinéma sur la guerre d'indépendance qui a marqué les années 60-70. 

Avec Omar Gatlato, on entre de plain pied dans la réalité sociale et dans la mise en avant de la situation sociale, économique de toute une jeunesse algérienne qui se sent complètement délaissée, frustrée. Pour la première fois dans un film algérien, c'est l'irruption du réel dans l'espace cinématographique.

C'est le principe de réalité qui débarque dans le cinéma algérien ! 

M.M : Exactement ! Et ça a vraiment marqué, y compris au niveau du succès en salle qui a été, il me semble, considérable à l'époque. Il a fait quelque chose comme trois cent mille entrées en Algérie et c'était assez remarquable !